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[51] - Poésie et chanson

Il s’agissait de savoir si l’on peut classer les chansons à texte dans le genre poétique, ou s’il s’agit d’un genre différent.
Synthèse mise en ligne par Corinne Durand Degranges

 

Réponses des colistiers
- Je dirais oui et non. Mais il est désormais connu, que les grands poètes d’aujourd’hui sont des chanteurs (enfin je devrai dire des « auteurs » au sens de chanteurs poètes. (Jeg)
- Je suis catégorique, c’est un genre différent des autres. C’est même un nouveau genre au vingtième siècle du fait des changements intervenus sur le plan technique. Les contraintes de l’impression des disques, cassettes puis CD, le passage en public dans des salles pas forcément attentives ont imposé des règles contraignantes : environ trois minutes, pas d’hermétisme... L’accord musique et paroles imposent des mots avec des sonorités particulières (importance des rimes et des assonances et allitérations et du rythme) et des sons expressifs. La musique est toujours importante, même pour des auteurs dont on remarque surtout le texte. L’interprétation sur scène et autre, a fait se développer des thèmes personnels et l’emploi de la première personne. Même dans les chansons à message politique et autre, l’implication du chanteur apparaît comme manifeste. Ne dit-on pas qu’une chanson est « créée » la première fois qu’elle est chantée en public ? (Forcément, je suis à l’aise pour en parler : c’était le sujet de ma thèse !) (Annie M.)
- Mon souci vient de la grande disparité qu’il y a dans à l’intérieur du genre poétique, et tout particulièrement avec la fable. J’ai en effet réuni un corpus pour croiser argumentation, apologue et poésie, et j’ai choisi autour de la guerre, mais aussi de la répression armée :
Le loup et les brebis
Un extrait de la réponse de Lamartine au journal La Némésis
« Souvenir de la nuit du 4 »
« Le petit commerce » (Boris Vian)
Lorsque je regarde ces 4 textes, je trouve celui de Vian ni plus ni moins différent des autres que les autres entre eux. De plus, sa dimension d’apologue, avec son dernier couplet en contre-utopie le rapproche beaucoup de la fable, qui elle-même est très éloignée des textes de Hugo ou de Lamartine (du genre « lettre ouverte »). J’avais donc pensé montrer aux élèves que le genre poétique était une grande enveloppe, à l’intérieur de laquelle on trouvait beaucoup de choses différentes, en « croisant » d’autres formes d’écriture, d’autres genres. Bien sûr, je suis consciente de la dimension « audio », mais la poésie antique comporte aussi cette dimension, n’est-ce pas ? L’argument sur la durée est un argument clair, mais n’est-il pas surtout statistique ? Je connais quelques chansons de 17, 19 minutes, voire des chansons à répons (mais là, c’est le texte qui fait souvent un peu défaut...) ah, pardonnez-moi de n’être pas encore tout à fait convaincue. (Anaphore)
- Rien ne vous empêche de mettre une chanson dans un corpus avec un poème, une fable etc. Bien au contraire. Ceci dit, il me semble que Vian chanté est toujours plus expressif que lu. De plus, les élèves adorent écouter des chansons. (Annie Massy)
Note de la rédaction de WebLettres : la thèse d’Annie Massy Jacques Brel ou la difficulté d’être Belge est publiée aux éditions La Renaissance du Livre. Voir ce lien
- Un genre différent... mais qui croise le genre poétique par son écriture, voire par son souci de relire la poésie : « l’Affiche rouge » interprétée par Ferré. La chanson et la scène // le théâtre à lire et le théâtre sur scène ! Tout est une question de représentation. Le texte de la « chanson à texte » reste avant tout une démarche poétique : et je ne suis pas sûr du tout que « JE » y soit pleinement l’auteur... (Philippe M.)
- Cela pourrait-être une belle problématique : une poésie nouvelle ? Intéressant de montrer qu’elle est contaminée par tous les genres : apologue etc. (Dimitri R.)
- Encore que pour ce qui touche à l’apologue, on en fait un genre littéraire depuis les nouveaux programmes, mais il s’agit quand même d’un écrit qui se définit par sa fonction, non par ses caractéristiques d’écriture. ( ?)
- Un avis qui n’engage que moi... Une chanson c’est un poème mis en musique ; certaines chansons sont de minables poèmes minablement mis en musique ; d’autres sont sublimes, qu’il s’agisse d’œuvres d’auteurs (ex. Aragon) ou d’auteurs-compositeurs (Brassens se voulait poète et l’était certainement ; je n’en dirais pas autant de l’auteur de « Il est beau mon lavabo... » et encore, au troisième degré... allez savoir !). Les trouvères et troubadours qui chantaient leurs œuvres étaient incontestablement des poètes et leurs textes des poèmes ! J’y pensais en regardant une émission consacrée au très regretté Nougaro, ami d’Audiberti entre autres ; lisez ses textes et vous n’aurez plus de doute sur leur intérêt poétique ; voyez aussi chez les meilleurs chanteurs de rap...Un historien nous dirait peut-être qu’à l’origine le poème était le plus souvent chanté (voir les origines du « lyrisme », ou encore le roi David...). Donc, quid des chansons à textes (y en a-t-il sans textes ?) ? Malgré leur caractère parfois « didactique », je n’hésiterais pas à en étudier dans le cadre de la poésie, en parallèle avec les registres habituels. Ce sont des poèmes mis en musique...( ?)
- Bien entendu qu’il n’y a pas d’inconvénient à étudier une chanson dans un groupement de poèmes. Bien sûr que certains textes de chansons sont de superbes poèmes. Nous arrivons là au problème des frontières de genres. Mais une chanson est aussi autre chose qu’un poème musicalisé. D’ailleurs certaines, considérées comme réussies, les sont avec des textes ternes sans musique. Ex :
« J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous »... (« Le Moribond », Brel)
« Quand le jazz, quand le jazz est là,
la java, la java s’en va » (Nougaro)
C’est quand même mieux avec le rythme imposé par la musique et les sonorités qui créent une atmosphère particulière. La musique impose à certaines chansons de Vian un rythme effréné qui en font une espèce de tourbillon mi comique, mi tragique. Je pourrais continuer longtemps. L’important pour réussir une chanson n’est pas la poésie du texte, mais l’accord texte et musique et j’ajouterai aussi l’interprétation. Après, bien sûr, comme dans tous les genres, se pose la question de la qualité de l’œuvre, mais c’est un autre problème. (Annie Massy)

Une autre question sur la liste a permis de réfléchir à la problématique de la mise en musique de poèmes et la comparaison de différentes versions chantées. Les contributions se trouvent ci-dessous.

Suggestions de la liste
- J’ai trouvé sur WebLettres une séquence très intéressante sur cette problématique, proposée par Christine Bolou-Chiaravalli dont voici le lien
- Pour étudier les chansons (et avec la musique évidemment,) il existe (depuis 1992) désormais un mot pour nommer cette nouvelle science : la cantologie. Par contre les écrits théoriques ne sont pas légions. Vous pouvez trouver sur mon site une conférence sur Brel où j’ai dû noter quelques lignes sur les caractéristiques du genre « chanson contemporaine ». J’en ai oublié un : l’enregistrement qui fixe désormais une interprétation sélectionnée et permet le chef d’œuvre. Je résume : une chanson, c’est un texte, pas forcément poétique mais rythmé, une musique qui peut être une simple ligne mélodique mais qui s’accorde bien aux mots ainsi qu’au sens global et une interprétation. L’accord des trois est indispensable à la réussite de l’ensemble. Quelques règles : de durée (environ trois minutes), de prosodie (importance des sonorités, allitérations, assonances...), présence d’un refrain, thème simple, ambiguïté entre le chanteur et le personnage du texte et emploi de la première personne fréquente... Il est intéressant aussi de considérer les liens ou plutôt les limites entre le genre chanson et le théâtre, le roman, encore plus que la poésie... (Annie Massy)
- Un article de Claude Lemesle
- Pour ma part, je compte travailler à partir de ces problématiques :
« Quelles caractéristiques propres à l’écriture poétique ? Comment un poème peut-il être transformé par une interprétation parlée ou chantée ? Quels liens unissent poésie et rythme(s), poésie et musique(s) ? Qu’est ce que la « mise en chanson » d’un poème peut apporter à son expressivité ? Une chanson peut-elle devenir un poème et inversement ?
1er texte : « Le pont Mirabeau » avec une comparaison entre
L’enregistrement de 1912 dit par Apollinaire
La version chantée par Léo Ferré de 1953-1954
La version chantée par Serge Reggiani
La version chantée par Marc Lavoine
Celle que va nous proposer l’artiste qui vient chanter dans l’établissement.
Suivront, « Le Serpent qui danse », « Il n’y a pas d’amour heureux », et .... je ne sais pas encore ! (J. C.)
- A propos de la différence entre genre chanson et genre poésie, j’ai oublié de mentionner un élément déterminant (trouvé par Stéphane Hirschi, professeur de cantologie à l’université de Valenciennes) :
La durée n’est pas seulement courte, mais le temps est compté. Dans une chanson réussie, tout cherche à retarder la fin inéluctable qui est déjà inscrite dans le début. « La chanson réussie doit reposer sur une structure d’attente. La fin de la chanson, ces derniers mots qui précèdent le silence, doit donc être perçue comme une réponse ultime, au-delà de laquelle les mots n’ont plus cours. Le chanteur doit guider son auditeur vers ce silence et, par conséquent bâtir sa chanson comme un processus initiatique, au terme duquel la réponse aux questions posées sera enfin ou formulée ou fortement suggérée ». (S.H : Jacques Brel, Chant contre Silence, Nizet)
Illustration avec « Quand on a que l’amour » de Brel :
Début : « quand on a que l’amour... »
Suite : série de protases (= une proposition qui ne suffit pas sémantiquement à elle-même et fait espérer une suite, à savoir l’apodose, destinée à combler la lacune ainsi suscitée)
Fin : « alors sans avoir rien
que la force d’aimer
nous aurons dans nos mains
amis, le monde entier »
Tout est dit, c’est fini.
On voit bien que poésie et chanson, sont deux genres différents avec des caractéristiques propres à chacun, même si on a mis des poèmes en musique. Je pense que c’est un tort de vouloir mélanger les deux dans nos enseignements. Lorsque je fais étudier une chanson en classe, je ne prends pas un poème connu mis en musique mais une bonne chanson à texte... et c’est généralement les élèves qui inspirent mon choix. Ce cours est toujours très apprécié car il fait partie de leur univers. (Annie Massy)
- Mon mémoire de stage portait sur la poésie mise en chanson, et sur l’oralisation de la poésie au lycée. Il me semble que le plus important est de faire sentir à nos élèves l’importance de la mise en voix de la poésie, laquelle, à mon sens, a été un peu trop soumise au joug de l’écrit. Je crois que la « parole » poétique prend tout son sens dans la formulation sonore. Je cite Vigny : « Dès qu’elle est imprimée, la Poésie perd la moitié de son charme. Cela vient de ce qu’on ne sait pas la lire [...] Il faudrait donc pour faire sentir la Poésie que partout le Poète vînt avec elle, comme le rapsode de l’Antiquité ou le trouvère du Moyen Age, et ce serait là un métier de Baladin. »
J’ai fait une séquence sur la poésie mise en musique avec une classe de seconde, avec l’appui d’un professeur de musique, qui a éclairé les élèves sur les rapports musique et poème. Le travail final consistait en une mise en voix de poèmes choisis par les élèves, qui devaient également choisir un morceau musical d’accompagnement. La séquence fut un succès, même si le travail final fut inégal sur le plan qualitatif : on ne peut guère « plaquer » de fond musical sur un poème. Certaines prestations furent toutefois tout à fait séduisantes. Quoi qu’il en soit, j’espère avoir fait saisir à mes élèves toute l’importance et toute la beauté d’une mise en voix des textes. ( ?)
- Je suis assez d’accord avec ce qui a été dit : difficile de mêler, finalement, poésie et chanson, qui sont des genres différents. Toutefois, on peut très bien étudier avec nos élèves certaines adaptations discutables, pour montrer justement les limites de l’exercice. Actuellement, ma séquence sur la poésie en première s’appuie aussi sur des mises en musique (Villon, Labé, Baudelaire, Perros). Pour information, il existe un coffret de 6 CD sorti chez Frémeaux en 2002 : Anthologie sonore de la poésie de langue française (1265 - 1915). Les poèmes sont dits par des comédiens de la Comédie Française. À l’écoute, on redécouvre certains poèmes, que l’on croyait connaître... (Yvan N.)


Ce document constitue une synthèse d’échanges ayant eu lieu sur Profs-L (liste de discussion des professeurs de lettres de lycée) ou en privé, suite à une demande initiale postée sur cette même liste. Cette compilation a été réalisée par la personne dont le nom figure dans ce document. Fourni à titre d’information seulement et pour l’usage personnel du visiteur, ce texte est protégé par la législation en vigueur en matière de droits d’auteur. Toute rediffusion à des fins commerciales ou non est interdite sans autorisation.
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