Suburb
Suburb.
C'est un endroit comme les autres. Clôture de bois, jardin fleuri, façade à deux étages, lumière vive dans le salon, douce à l'étage. Entrons. Le mobilier offre la patine rassurante du merisier style Louis-Philippe égayé par le chintz des canapés anglais. Trois chambres et un bureau, une bibliothèque garnie de fines reliures…
C'est un dimanche après-midi d'automne banal dans un paisible lotissement de banlieue. Les maisons, toutes différentes, cossues mais pas vulgaires, semblent destinées à refléter le mode de vie de leurs occupants, classes moyennes aisées bien installées dans la vie, soucieuses d'entretenir des relations de bon voisinage. Les pelouses sont tondues à la perfection, les massifs arrangés sans faute de goût : pas le moindre nain de jardin à l'horizon ni la plus petite cascade en simili pierre de pays. Dans les garages mitoyens, l'observateur le moins éclairé peut aisément imaginer la familiale de monsieur – break ou monospace – rangée à côté de la petite citadine de madame.
Au jardin jouent des enfants fleurant bon la savonnette et l'Eau de Bonpoint, vêtus de bleu marine ou de vert anglais : les garçonnets en bermuda et les filles en jupe plissée et serre-tête assortis, vivantes illustrations d'un album de Martine. Monsieur, la quarantaine sportive, bronzé et souriant, décompresse après une dure semaine d'un travail accablant de responsabilités. Il regarde avec une tendresse non feinte Madame, la mère de ses enfants, enceinte du petit dernier dans sa robe Liberty.
La rumeur des conversations autour du sacro-saint barbecue du dimanche pourrait presque parvenir à nos oreilles :
« - Comment va Béa ? Contente de sa semaine en thalasso ? Il n'y a pas à dire, à la Baule on est un peu chez soi …
- Figure-toi que Pierre-Louis s'est enfin décidé, il renonce à tenter médecine comme son frère, il ne parle plus que de Supélec, c'est un battant ce petit…
- Alix, tu ne le croiras jamais, j'ai vu Madame Fleuron-Lapierre, mais si tu sais, les nouveaux propriétaires du 26, elle sortait du cabinet du Docteur Legris. Si ! Le chirurgien esthétique ! Tu crois qu'elle entame les grands travaux ? ( rires de collégiennes ) »
Les propos se croiseraient, l'atmosphère serait détendue, le plaisir d'être entre soi palpable.
Alors pourquoi ce sentiment de malaise indéfinissable, cette certitude qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du bonheur ? Ne seraient les entêtants messages diffusés par les haut-parleurs et les placards colorés trop visibles, le rêve serait peut-être total :
« SUBURB LAND, le premier parc à thème mondial sur l'ère pré-nucléaire. Venez découvrir, dans un écrin de verdure, la vie de vos ancêtres comme si vous y étiez. Sous une bulle de vingt hectares, à l'atmosphère parfaitement dépolluée, vous pourrez circuler librement entre d'authentiques répliques de pavillons du début du vingt-et-unième siècle, dans le plus pur style Ile de France, tendance Rambouillet. Visitez SUBURB LAND et retrouvez nos prestigieux partenaires, Aqua Vita ( l'eau de synthèse anallergique ) et Easy Vet' ( mode urbaine, du 54 au 72, pour la femme moderne ). SUBURB LAND, le passé mieux que si vous y étiez ! …»
L'ambiance de chaque pavillon, fruit des efforts conjugués de scénographes internationaux et d'ethnologues reconnus a reçu le label patrimoine par le Ministère de la Culture. Chaque meuble, chaque objet le plus infime soit-il, a fait l'objet de mois de recherches dans les archives qui subsistent de cette époque. Des hologrammes figurent les habitants de la riante cité et les font évoluer dans leur environnement d'origine. Leurs costumes étranges ( le duffle-coat ), leurs parures ( les perles de culture, le carré Hermès ), leurs peintures rituelles, leurs proportions étiques, ne manquent jamais d'attirer les rires et les interrogations des plus jeunes visiteurs :
« - Dis maman, le monsieur, pourquoi il a du poil sur la figure ?
- Mon chéri, tu sais bien qu'à cette époque nos ancêtres ne modifiaient pas encore génétiquement leur organisme. Ils n'avaient pas besoin de lutter contre les maladies opportunistes de l'air pollué et de supprimer tous les réservoirs bactériologiques à la surface de la peau.
- Papa, t'as-vu comme elle est maigre la dame ?
- Non ! Je ne veux pas entendre ce type de réflexion ! C'est très vilain de faire du racisme à l'encontre des personnes à fort déficit pondéral. »
Mais la nuit tombe déjà ou, du moins, les filtres de la bulle s'assombrissent et indiquent aux visiteurs qu'il est temps de regagner les différentes sorties. Le charme est rompu. Dans les sas de décontamination, chacun enfile avec mélancolie sa combi