Vous imaginerez la suite de ce dialogue entre Oui-Oui et Hibou. L'un, naïf, multipliera les questions sur le genre poétique, sa nature, ses effets, ses fonctions, sa valeur. L'autre, très instruit, tentera d'y apporter des réponses (et inversement). Vous n'oublierez pas d'insérer de multiples références précises et commentées au sein de cet échange. Vous citerez fréquemment les poèmes étudiés en caractérisant vos relevés ; vos savoirs culturels sur la vie et l'½uvre des auteurs apparaîtront constamment. Bien entendu, l'humour ne sera pas à exclure ! (50 lignes)
Hibou : Alors que penses-tu des poèmes que nous avons relus ensemble Oui-oui ? Il s'agit d'un véritable panorama de la poésie de la Renaissance à nos jours ! La poésie vient étymologiquement du grec « poiein » qui signifie « faire, fabriquer, créer ». La poésie n'est-elle pas avant tout une belle création ? En as-tu saisi toute la richesse, la délicatesse, la beauté ? Les formes, les sons et les images correspondent.
Oui-Oui : Tout au long de ces relectures, j'avoue que je n'ai pas toujours partagé ton enthousiasme maître Hibou ! J'ai même un peu dormi… Parce que, passe encore pour les poèmes qui mettent en avant la beauté de la femme ou du paysage. Car j'ai aimé le sonnet de Ronsard, « Mignonne allons voir si la rose », ou les ½uvres du surréaliste Eluard avec sa femme « aux épaules de champagne » dans Union libre ; et il se trouve que je suis très amoureux en secret... J'ai trouvé beaux les poèmes des romantiques et leurs couchers de soleil éblouissants. L'amour et la Nature : voilà des thèmes enthousiasmants. Mais pourquoi le même Ronsard crée en poème où il est mourant et cadavérique ?
Hibou : Certes la poésie est belle lorsqu'elle célèbre de façon lyrique la vie, cependant loin des clichés, elle se doit aussi de surprendre, choquer et inciter à la réflexion… la poésie est libre, non ?
Oui- Oui : Si elle était si libre alors pourquoi multiplie-t-elle les formes fixes comme le sonnet ?
Hibou : Il est vrai que le sonnet génère de multiples contraintes, comme la présence de deux quatrains avec des rimes embrassées et un sizain. Certains auteurs l'utilisent afin de créer un cadre rassurant à leurs débordements affectifs ou à leurs révoltes. Je peux te citer « Le dormeur du Val » de Rimbaud, où le paysage décrit paraît idyllique et serein mais le jeune homme présent est en réalité décédé au combat. L'association des deux permet une dénonciation plus vigoureuse de la guerre, thème du poème, qui a un lien avec le mouvement de l'auteur symboliste. En effet, il s'inspire d'une vision non naturaliste du monde pour tenter d'en montrer l'essence spirituelle plutôt que scientifique. Le signe de perfection du sonnet est d'autant plus développé chez Pétrarque.
Oui-Oui : C'est le nom d'un sonnet ?
Hibou : Non, c'est un auteur italien à l'origine du pétrarquisme par le Canzionère, au XVème siècle.
Oui-Oui : Qu'a-t-il de particulier ?
Hibou : Tout d'abord son thème est celui de l'amour douloureux, de la passion inquiète, c'est pourquoi on retrouve souvent le registre élégiaque allant avec la mélancolie et parfois la mort. Pour cela on retrouve les antithèses du feu pour la passion ou la masculinité et de l'eau afin de symboliser les larmes de la tristesse ou la féminité. « La belle cordière » ou Louise Labé est une fervente utilisatrice de ce procédé dans « Je vis, je meurs », lorsqu'elle exprime son trouble notamment par « j'ai chaud extrême en endurant froidure » ou « je me brûle et me noie ». On reconnait également des hyperboles liées au corps et à la sensualité « je verdoie ». Enfin, il n'est pas rare de trouver des références mythologiques, Cupidon par exemple.
Oui-Oui : Je le connais ! C'est l'enfant nu avec un arc et une flèche qui rend amoureuses deux personnes. Mais ce n'est pas bien de copier d'autres auteurs et leur style...
Hibou : D'un côté, tu n'as pas tort car certains considéraient les poèmes s'inspirant du pétrarquisme tels des « imitations maniérées et sans originalité ». D'un autre côté, on peut l'interpréter comme un hommage et la garantie d'une ½uvre réussie.
Oui-Oui : Ah, je vois : d'un côté les jaloux et de l'autre les fanatiques ! Cependant, je me doute que des poètes ont voulu modifié cette forme fixe.
Hibou : Évidemment, entre autres, il y a Tristan Corbière, le poète maudit, avec « Le crapaud ».
Oui-Oui : Il s'afflige de ce surnom parce qu'il est aussi laid qu'un crapaud ? Quelle drôle d'idée d'appeler un poème par le nom d'un animal répugnant. Habituellement, ce sont de beaux thèmes qui sont choisis.
Hibou : Il parait qu'il n'avait pas un physique avantageux... Dans son ½uvre, il fait l'éloge paradoxal de cet animal et l'on comprend qu'il dresse son autoportrait notamment par l'identification explicite lors de la chute « ce crapaud-là c'est moi ». Celui de Verlaine intitulé « sonnet boiteux » peut être un autre exemple. On n'y trouve aucun lyrisme, mais des rimes orphelines dans les tercets et un mélange des langues des plus novateur.
Oui-Oui : A vrai dire les formes fixes ne me plaisent pas beaucoup. Je préfère de loin les calligrammes. Il faut être muni d'un double talent pour cet art.
Hibou : Guillaume Apollinaire les a, à plusieurs reprises maniés.L'un de ses calligrammes représente la Tour Eiffel grâce à deux vers : « Salut monde dont je suis la langue éloquente que sa bouche Ô Paris tire et tirera toujours sur les allemands ». Pendant la première guerre mondiale, durant laquelle il est mort pour la France, il en écrivit un autre nommé « la Colombe poignardée et le jet d'eau ». Quant à Edmond Haraucourt, il s'est amusé de la forme du sonnet auquel il ne faut pas se piquer comme son titre l'indique « Sonnet pointu » ! Mais ne le lis pas ! il n'est pas pour ton âge car trop érotique. Hormis les calligrammes et le lyrisme, qu'est-ce qui te plait dans la poésie ?
Oui-Oui : J'aime être surpris pour sortir des poèmes habituels et des contraintes imposées.
Hibou : Tu aimerais sûrement celui de Baudelaire « Une charogne » avec son registre satirique visant à dénoncer des comportements, des personnes ou des défauts de la société en se moquant. Il ne se prive pas d'utiliser des images répugnantes comme le « soleil rayonnait sur cette pourriture » ou « moisir parmi les ossements ». Parmi les lectures, y a-t-il d'autres poèmes qui t'ont marqué ?
Oui-Oui : J'ai apprécié les poèmes très courts qui parlent des saisons.
Hibou : Ils sont d'origine japonaise. Ce sont des haïkus.
Oui-Oui : A tes souhaits !
Hibou : C'est leur nom Oui-Oui ! Comme tu l'as mentionné, ils sont courts. Ils ne font qu'un vers qui s'étend sur trois lignes avec une métrique 5-7-5. Le vocabulaire y est simple afin d'être accessible au plus grand nombre même aux enfants. Une dernière contrainte est à respecter, la présence d'au moins un mot d'une saison ou l'évoquant. Les haïkus mêlent à la fois rigueur de la concision et liberté car il peut ne pas y avoir de rime, donc des vers libres.
Oui-Oui : Pourrais-tu m'en réciter un autre que ceux que tu m'as lu?
Hibou : D'accord, il est de Silvaine Arabo : Printemps enneigé / Fleurs si roses des pommiers / Dans les jardins, jadis...
Oui-Oui : Merci. Il faut vraiment être doté d'un talent pour savoir créer des poèmes. J'aimerais tellement faire partie de ces personnes.
Hibou : Sache Oui-Oui qu'il existe également des poésies numériques.
Oui-Oui : Ce n'est pas nouveau Hibou ! Presque tous les poèmes sont désormais retranscrits sur Internet.
Hibou : Ce n'est pas ce que j'évoquais. C'est une poésie générée ou produite par un ordinateur. Elle se base sur un algorithme, comme ce que tu apprends en mathématiques mais en plus compliqué. Elle peut être entièrement conçue par l'ordinateur ou prédéterminée par la personne. Jean-Pierre Balpe en est le précurseur. Il y a également la poésie multimédia qui est comprise dans ce terme. Elle est faite à partir de sons, d'images interactives et animées.
Oui-Oui : Le talent d'un poète est donc délaissé au profit de cette grosse machine. Le vers n'est pas spontané comme s'il venait du c½ur ou de l'esprit. Il n'est qu'artificiel et n'a pas la valeur que peut avoir une déclaration amoureuse faite avec la passion de la personne.
Hibou : Tu n'as pas tout à fait tort. Mais comme tu l'as dit, si tu n'es pas aussi doué qu'Apollinaire ou Mallarmé, cela peut t'aider. Pour suivre ton raisonnement, deux citations me reviennent en mémoire. La première, de Jacques Prévert indique que « la poésie est c'est le plus joli surnom qu'on donne à la vie » et l'autre est de Joseph Joubert « la pitié est au c½ur ce que la poésie est à l'imagination ».
Oui-Oui : J'aimerais beaucoup savoir ce qu'est pour toi un beau vers maintenant que tu sais ce qui me plaît.
Hibou : Le plaisir de le lire est essentiel pour moi. J'apprécie la forme noble et ancienne du décasyllabe. J'affectionne particulièrement le jeu des images comme les métaphores telle « immense écume blanche » qu'utilise Leconte de Lisle pour désigner une banquise. Les poèmes de cet auteur ne te plairaient pas car il appartient aux parnassiens qui s'indignent face aux excès de lyrisme des romantiques. Outre les images, j'estime particulièrement les rimes croisées qui, contrairement aux vers libres, donnent un rythme musical. On peut accentuer cet effet par des paronomases, des allitérations. La plus connue est celle de Racine : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? ». Dans Phèdre du même auteur, j'aime beaucoup un vers en assonance : « Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire » avec cette assonance en "i" qui mime la douleur aiguë du personnage.
Oui-Oui : Mais c'est une pièce de théâtre donc ça ne compte pas dans les poésies !
Hibou : Si, c'est une poésie dramatique, une pièce de théâtre en vers.
Oui-Oui : Pourrais-tu me citer quelques beaux vers de Phèdre ?
Hibou : « Présente je vous fuis, absente je vous trouve », ce vers d'Hyppolite exprime son trouble et son amour. Ou bien, « la fureur de mes feux, l'horreur de mes remords » clamé par Phèdre alors qu'elle est en colère.
Sais-tu que tous les poèmes ne respectent pas forcément la versification en ne retournant pas à la ligne à chaque fois ? On les appelle les poésies en prose. C'est le cas d'une ½uvre d'Ovide dans Les Métamorphoses, notamment dans le livre X consacré à Orphée où il raconte le parcours de ce poète à la lyre.
Oui-Oui : Il y a tellement de formes poétiques !
Hibou : As-tu aimé la poésie et les jeux de mots et de style ?
Oui-Oui : Oui, beaucoup, merci Hibou !
Hibou : Alors je te mets au défi de finir le poème de Saint-Amant que tu trouveras dans son recueil ¼uvres !
Oui-Oui : Mais le problème, c'est que je ne connais que des rimes en i « Oui-Oui, conduis, taxi, amis, etc. ! »
Merci à Apolline H., 1ère ES1
Modifié par aucun le 2014-mai-25 à 07:19