Elèv/ation

A quoi servent les mythes ? A quoi sert Dom Juan ?

Par Laucun - publié le 2015-janv.-24 à 09:14 dans Compléments


A quoi servent Tristan et Iseut ? Et après eux, dans le panthéon imaginaire occidental, Faust, Don Juan, Robinson Crusoé, Don Quichotte ? Et derrière eux, du fond de la Thèbes antique, Œdipe ? Ces héros maudits, ces révoltés qui n'incarnent chacun un aspect de la condition humaine qu'à la façon dont un bouc émissaire se charge d'un péché, qui osera prétendre que, s'ils vivent en nous, c'est pour nous aider à mieux nous intégrer dans le corps social ? La passion adultère de Tristan et Iseut, le pacte avec le diable de Faust, le désir ardent et destructeur de Don Juan, la farouche solitude de Robinson, le rêve extravagant de Don Quichotte, autant de façons au contraire de dire non à la société, de briser l'ordre social. Il y a dans l'ethnologie, la sociologie et la psychanalyse un biologisme de principe qui voudrait que tous les ressorts de l'homme favorisent son intégration au corps social. C'est de là que découle directement l'aspect réducteur de la cure psychanalytique. Il est difficile de faire admettre à des esprits de formation scientifique qu'il puisse y avoir aussi des mécanismes propres à sauvegarder une certaine inadaptation de l'individu dans la société. Or s'il est facile de définir l'estomac normal, le foie en bonne santé, le poumon fonctionnant de façon satisfaisante, il n'en va pas de même du comportement ou de l'esprit. L'homme n'est pas l'animal. Il a la faculté de regimber contre son milieu et de le modifier pour le plier à ses exigences, au lieu de se plier lui-même aux siennes. Ainsi la fonction des grandes figures mythologiques n'est sûrement pas de nous soumettre aux " raisons d'État " que l'éducation, le pouvoir, la police dressent contre l'individu, mais tout au contraire de nous fournir des armes contre elles. Le mythe n'est pas un rappel à l'ordre, mais bien plutôt un rappel au désordre. La société ne disposé que de trop de contraintes pour niveler les aspirations divergentes de ses membres. Un danger mortel la menace : celui de glisser vers l'organisation massive et figée de la ruche ou de la fourmilière. Ce danger n'est pas théorique. Il est facile de citer dans le passé et dans le présent nombre de nations où un ordre tyrannique a écrasé tout jaillissement créateur individuel. Et il ne faudrait pas croire que cette discipline bestiale se rachète par une efficacité, une productivité supérieures. Les esclaves sont de mauvais travailleurs, le labeur servile se signale par son rendement désastreux, tous ceux qui l'ont utilisé - depuis l'Antiquité jusqu'à l'ère coloniale - le savent d'expérience. L'homme est ainsi constitué que, si on lui retire sa faculté de dire non et de s'en aller, il ne fait plus rien de bon. Les grands mythes sont là, croyons-nous, pour l'aider à dire non à une organisation étouffante. Bien loin d'assurer son assujettissement à l'ordre établi, ils le contestent, chacun selon un angle d'attaque qui lui est propre.


Michel Tournier
Éd. Mercure de France.




Guillaume Amfrye, abbé de Chaulieu (Fontenay, Vexin normand, 1639-Paris 1720) :

Heureux libertin qui ne fait
Jamais sien que ce qu'il désire,
Et désire tout ce qu'il fait !


Épître au chevalier de Bouillon





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