Friedrich : peintre romantique
Le Promeneur au-dessus des brumes ou Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, 1818
1. Quel paysage ce tableau de l''époque romantique propose-t-il ? Donnez des adjectifs qualificatifs pour le définir.
Si l''on ne connaît pas le titre de l'½uvre picturale, il est certain que la première interprétation de ce paysage sera qu''il représente une mer déchaînée. Cependant, après une lecture plus attentive de l''image – confirmée par le titre, on observe que le premier plan ne représente pas une falaise surplombant la mer, mais bien le sommet escarpé d''un mont rocheux, comme viennent le confirmer les pics surmontés d''arbres au second plan, et plus sûrement encore, la chaîne de montagnes en arrière-plan. Ces taches sombres viennent se découper sur la surface claire de la brume répondant aux nuages.
Les adjectifs "triste, mélancolique, vague, mystérieux, onirique, tourmenté", peuvent avec justesse qualifier ce paysage caractéristique du romantisme allemand.
2. Comment le héros du tableau apparaît-il ? En quoi cette posture est-elle originale ?
Le personnage peint en pied, au premier plan, debout sur le promontoire rocheux, au centre exact de la toile) tourne le dos au spectateur. C''est peut-être une façon de nous faire comprendre qu''il est absorbé dans la contemplation du paysage qu''il a sous les yeux. Mais de fait, cela nous force à adopter la même attitude : nous sommes ce spectateur contemplatif, tout comme nous pouvons, dans un récit, aisément nous mettre à la place d'un personnage dont les sentiments sont retranscrits au moyen du point de vue interne, qu''il s'agisse d''une narration à la première personne ou non.
Par ailleurs, le visage de ce personnage habillé de noir nous est caché, et donc son regard, siège de la subjectivité. À quoi songe-t-il donc ? Peut-être le panorama qu''il a sous les yeux est-il moins un paysage réel qu''un paysage intérieur, évoquant ses pensées, tourments insondables ?
3. Donnez les caractéristiques physiques de ce personnage considéré comme l''archétype du héros romantique.
Le jeune homme de dos, cheveux au vent, debout, en costume sombre, fait penser à Coelio, personnage de Musset transi d''amour qui laisse parler pour lui des entremetteurs au point que sa propre parole ne sera jamais entendue de Marianne, de même que l'on ne peut qu''imaginer les pensées du personnage du tableau.
Parmi ces intermédiaires de confiance, Ciuta dit de lui qu''« il est d''une noble famille et d''une figure distinguée », quand Octave déplore le « large habit noir » qu''il porte, d''une couleur à l''image de sa peine.
Plus loin, Coelio lui-même se dépeint « triste et immobile », comme le personnage du tableau.
Enfin, Coelio emprunte, en parlant du sort de l''amoureux déçu, la métaphore de la nature associée aux tourments éprouvés, un "paysage état d'âme" :
« Mollement couché dans une barque, il s''éloigne peu à peu de la rive, il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les vents l''entraînent en silence et, quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu''il a quitté ; il ne peut ni poursuivre sa route ni revenir sur ses pas. » (toutes les citations sont tirées de la scène 1 des Caprices de Marianne).
4. Pouvez-vous déduire des éléments repérés les caractéristiques morales du héros romantique ?
Ce personnage solitaire, perdu au milieu d''une nature sauvage, inspire la mélancolie et une forme d''angoisse. C''est la figure même du héros romantique telle qu''elle est apparue en Angleterre et en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle.
On peut penser ainsi à la légendaire figure d''Ossian, qui aurait soi-disant écrit des poèmes – en fait oeœuvre de l''Écossais James MacPherson – centrés sur le sentiment d'un passé révolu et regretté, dans une nature sauvage et brute.
Mais en France, la sensibilité d''un Rousseau est annonciatrice de ces caractéristiques morales ; on peut par exemple se référer à la cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire (1782, publication posthume) :
« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l''île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l''agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l''instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s''effaçaient dans l''uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m''attacher au point qu''appelé par l''heure et par le signal convenu je ne pouvais m''arracher de là sans effort. »
Enfin, on pourrait prêter au personnage peint par Caspar David Friedrich les imprécations de René, personnage éponyme du roman personnel de François René de Chateaubriand :
« Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! » (René, 1802).