Elèv/ation

La dernière nuit de l'émir

Par Laucun - publié le 2012-mars- 8 à 21:24 dans Cela me touche






En mars paraît La dernière nuit de l'émir

 


 Auteur d'une quinzaine de romans, de récits et de nombreuses nouvelles, l'écrivain algérien consacre son prochain roman, La Dernière Nuit de l'émir, à paraître au Seuil, à l'histoire algérienne du XIXe siècle.

Le 24 décembre 1847, l'émir Abd el-Kader (1808-1883) attend, dans le froid et la pluie, d'embarquer sur Le Solon qui a mouillé dans le petit port de Djemâa-Ghazaouët, proche de la frontière marocaine. La veille, après une résistance de quinze années contre le corps expéditionnaire français, il a signé sa reddition sous la promesse d'être conduit, avec quatre-vingt-seize de ses proches et compagnons, à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre.

En évoquant la vie de l'émir, chef de guerre, mais aussi chef d'État, poète humaniste, maître soufi et grand voyageur, Abdelkader Djemaï fait revivre une des épopées les plus marquantes du XIXe siècle. Un voyage à travers les paysages d'Algérie, qui ont vu naître et combattre l'émir : Tagdempt, la capitale qu'il bâtit entre le Tell et le Sahara, et l'impressionnante Smala, ville itinérante de vingt mille habitants. Puis l'exil en France, en Turquie et en Syrie sert de toile de fond au destin d'un personnage exceptionnel, homme de progrès, de dialogue et de tolérance, créateur de l'État algérien.



Meryll Mezath

Brazzaville-Adiac

 

 


 

 






 

Extrait :




1. Vendredi, 24 décembre 1847

 Il pleuvait à verse sur le petit port de Djemâa-Ghazaouët et les larmes de l'émir Abd el-Kader et de ses compagnons étaient cachées au fond de leurs coeurs. Ils venaient, après une résistance longue et acharnée, de connaître la défaite. Durant plus de quinze années, ils avaient lutté contre une armée solidement équipée et bien nourrie. Une armée qui était la plus puissante du monde.

La plupart d'entre eux n'avaient jamais vu de si près la mer, touché son écume blanche ou grise, senti ses odeurs, le goût de son sel. Ils n'avaient pas non plus éprouvé l'âpreté de ses vagues, la dureté de ses rochers et l'éclat aveuglant de ses reflets.

Depuis leur naissance, dans ce pays sans fleuve où les saisons coulent lentement, ils n'étaient familiers qu'avec l'eau des puits et des oueds où ils emmenaient boire leurs bêtes. On y lavait aussi le linge, les couvertures et, parfois, les morts et les mariées après leurs nuits de noces. Quand il faisait trop chaud, leurs rives étroites et broussailleuses accueillaient les corps assommés par le soleil.

C'était aussi la première fois de leur existence qu'ils voyaient un bateau battant pavillon français. Commandé par le capitaine de corvette Jean-Louis Jaurès, il s'appelait Le Solon et, malgré le mauvais temps, ils pouvaient apercevoir, derrière les barques des pêcheurs, la voilure blanche de ce trois-mâts en bois frissonner comme un fantôme en chair et en os. Venue du Havre, rapide et dotée d'une quarantaine de bouches à feu, cette frégate à roues de cent soixante chevaux, construite sur les chantiers de l'arsenal de Brest, les attendait patiemment depuis la veille où, après avoir mouillé sur l'île de Rachgoun, elle était arrivée à dix-sept heures trente.

Avant de ressembler à des Indiens désarmés et errant sous un ciel opaque, ils étaient comme cet homme qui avançait, dans la lumière du jour, jusqu'à ce que son pied heurte une racine et qu'il s'affale brutalement sur le sol qui l'a vu naître. Désormais sans feux ni lieux, seuls et isolés, ils vivaient à présent au-dessus du vide.

Ils étaient quatre-vingt-dix-sept à attendre. Quinze garçons et filles, vingt et une femmes et soixante et un hommes. Certains étaient blessés ou malades, d'autres avaient les yeux rougis par le manque de sommeil ou la fatigue. Quelques-uns, les plus vieux, souffraient de l'humidité qui s'infiltrait à travers leurs djellabas et leurs chemises de laine.

 

c'est beau

Publié le 2012-févr.-23 à 14:00 par Visiteur non enregistré
Un début magnifique et si bien cadencé : merci de nous offrir cet extrait

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