Le Petit Poney bleu
À Misia
Dans une forêt magique, où les fleurs poussaient chaque hiver la tête en bas, vivait dans une grotte-écurie un joli petit cheval nommé Potoka. Seul, il se nourrissait de l'odeur de ces fleurs étranges aux allures de chauve-souris. Le poney aimait chaque soir passer par un chemin d'herbes et entendre ses sabots faire craquer de petites tiges violettes qui éclataient en de jolis feux d'artifice. Dans le crépuscule, flottaient des saveurs qui faisaient planer le petit cheval. Il fermait les yeux et se trouvait au pays enchanté. Là, il retrouvait ses ancêtres mongols conquérants des steppes et partait pour des chevauchées héroïques. A d'autres moments, sur un fond musical, il tournait enfourché par de petits êtres rieurs et joyeux. Ce manège ascensionnel l'envoûtait littéralement : l'impression de voguer, les sabots dans les nuages, sur des airs d'orgue de barbarie ; puis, il retouchait doucement terre pour venir brouter quelques étoiles tombées lors de ses périples. Dans la vraie vie, il portait tout de même une corne au milieu du front, des ailes de Pégase, de douces plumes couleur cygne, une encolure arc-en-ciel, une robe bleue.
Un soir, le long de la rivière chantante, il aperçut une forme dans l'eau. Il crut d'abord à son reflet mais c'était autre chose de silencieux qui se dessinait. Un curieux animal semblait se déplacer avec peine : tête d'enfant et corps de poisson. Sa respiration même semblait difficile, le gênait. Il haletait. A contre-courant, il nageait sans plaisir, sans volupté. Son visage dépité marquait une souffrance jusqu'à présent inconnue pour notre poney rempli de félicité. Il l'arrêta presque abruptement, soudain nerveux :
- Qui es-tu, d'où viens-tu et surtout pourquoi cette triste figure ?
Le poisson eut du mal à articuler ces quelques mots :
- Ma rivière a été empoisonnée le jour de mes huit ans ! Sa source tarie par un maléfice. Je me nomme Tia et me sens aussi seule qu'une algue sans le balancement de la marée. Accrochée à sa roche puis brutalement arrachée. Le poney bleu lui proposa candidement :
- Veux-tu que te prenne sur mon dos ? Je connais des sentiers de bonne humeur qui te guériront vite.
- Rien ne me revigorera, si ma rivière est salie !
- Essayons, répondit Potoka forçant désormais son enthousiasme.
Accrochée à sa crinière longue et bouclée, Tia eut malgré tout un léger sourire… Elle dansait intérieurement de plaisir. Les secousses du poney mi-volant mi-galopant lui rappelaient le courant des eaux pures. Les fleurs la tête en bas la ravissaient littéralement. Le feu d'artifice des sabots l'éblouissait. Cependant rien ne pouvait lui faire totalement oublier le confort amniotique des eaux taries. Songeuse, elle se rappelait ses pirouettes aquatiques en compagnie de son groupe de gymnastique favori. « Pa-ta-pouf » était sa figure favorite : en trois temps et trois syllabes, il s'agissait de s'étendre au sol pour améliorer sa souplesse. Après la séance, elle et ses copines se reposaient le regard vers la surface des eaux où elles observaient le reflet ombré des arbres de la rive. Pourquoi tout cela avait-il disparu si vite ? Comment retrouver la transparence des eaux, le bonheur innocent de former un groupe ?