Elèv/ation

Des nouvelles de vos nouvelles

Par Laucun - publié le 2009-févr.-11 à 04:34 dans Créations

 

 


 


 

Ligne « M »

 

 

 C''est troublant de savoir exactement comment votre vie va se dérouler dans les jours à venir. La véritable inquiétude, c''est l''habitude. Le présent répété dans tous ses linéaments : le travail, le coup de fil aux parents, la sortie de l''école, les courses dans l''empressement ; puis l''aspirateur à passer dans la chambre et la très « sale » de bain… Le calendrier des « événements » annuels renforce cette sensation : pâques et ses œoeufs, l''anniversaire du dernier né, le film programmé à la télé, l''apéritif du vendredi, le prochain tiers provisionnel, le robinet du radiateur qui, après réparations, obstiné, refuira….

 La vie vous coule entre les doigts ; elle vous apparaît comme une longue liste refaite à l''infini de commissions à effectuer. Un détergent puissant manque pour tout nettoyer. A la bibliothèque de quartier vous empruntez, presque au hasard, la Nausée et vous l''attrapez. Vous devenez la femme fragile et désenchantée des contes de faits. On vous surnomme déjà « mère cynique ». Les valeurs communes vous échappent. Vous ne tenez plus à saluer la voisine conseillère municipale (qui vous a, du reste, déjà ignorée), sourire même fatiguée dans les commerces de proximité. Vous ne voulez plus sortir le chien Scoubidou salir le trottoir, être à l''heure et apprêtée au travail, lire votre horoscope dans Elle. Vous ne pouvez plus, renouveler la commande de surgelés Maximo, débrancher votre ipod au spectacle, lancer une lessive de blancs, ignorer le regard concupiscent des hommes, voter Sarko aux présidentielles ou Ségolène parce que c''est une femme.

 Je ne suis plus cette héroïne du quotidien un peu vaniteuse appartenant à une famille recomposée tellement vantée dans les magazines des salles d''attente de notre ophtalmo. L''image se craquelle dans le miroir cerné du matin, dans les yeux de mes proches, dans les vitrines où l''on affiche ostensiblement les derniers soldes.

 

 Alors, sans hâte, sans sac et sans ticket, un après midi chômé, je sors au hasard, prends le premier bus de la ligne M qui traverse le centre ville comme j''aurais pris une gondole à Venise avec l''espoir de l''improbable. Seule, dans l''habitacle mouvant, je regarde de l''extérieur mes semblables ; je rencontre mes clones déclinés au masculin et féminin. A travers les vitres, je les distingue les uns et les autres endormis avec leur désir en berne puis, d''un coup, dans l'air quelque chose d''indéfinissable, un vent nouveau.

 Le premier que j''aperçois est un homme entre deux âges aux souliers très usés. Il se rend au tabac pour acheter un jeu à gratter. La mine peu amène, son rictus de démangeaison du gain s''efface bientôt. En me retournant de trois quarts, je le vois sortir et sourire discrètement d''avoir remporté peut-être 100 euros, assez pour se sentir allégé de compter sa monnaie chez le chausseur. Plus loin, un très efféminé jeune homme, s''affaire dans une boutique pour trouver, au moindre prix, un vêtement sexy venu de la Chine du journal de Mayan. Mais bientôt il le rejette dans son bac, considérant le caractère non équitable de ce produit fabriqué là-bas par des enfants déscolarisés. Le bus tourne dans une rue adjacente.

 Jupe plissée, une femme BCBG sort de chez le dentiste de la place principale ; elle s''enferme dans sa voiture avec un bridge très onéreux ; mais, pour découvrir son nouveau sourire, elle laisse passer une multitude de piétons avec une courtoisie qu''elle n''a jamais eu auparavant dans son 4X4 si bien lustré aux vitres fumées. Sur son passage, un enfant lourdaud, obèse, en surpoids, jette déterminé son kinder, son cola et ses frites à peine entamés dans une poubelle afin d''essayer les rollers de son père ; il effectue de grands moulinets pour ne pas chuter, se redresse : un miracle d''équilibre et de légèreté…

 D''autres, très âgés, sortent gaiement de leur solitude et de la salle de cinéma d'un « uniplex» enjoués du dernier film sans succès d'Oliveira. A la maison de retraite, la télé à écran plat (cadeau de la mairie) reste coupée, le tube cathodique rêve déjà de s''émanciper de ses « chaînes », Sevran déchante, plus personne n''a Le Lay en commun. Le bus circule facilement désormais au milieu d'un monde de belles images et d''odeurs suaves.

 A la sortie du collège, un employé de banque distingué ne feint pas d''ignorer ces deux élèves qui s''insultent violemment sur le trottoir. Il sépare sans prise de judo, à l''aide de quelques mots, les adolescents, des grands à casquette de couleur monogrammée. Sa vocation d''éducateur retrouvée, il honnit désormais les assurances vie, le CAC 40, les fonds de pension. Le domaine de la lutte bien éteint, tous trois repartent fraternellement prendre un verre en terrasse, éclairés par un halo de soleil d''avril.

 Mais le bus, rempli de mansuétude, s''est arrêté à son terminus sous un platane déjà centenaire : mon tour s''achève, il me faut quitter ma gondole vitrée ! Sur la banquette, je pleure du désir candide de ne pouvoir repartir en pays d''Utopie. Le voyage n''avait duré qu''une demi-heure et j''avais l''impression d''avoir parcouru des milliers de kilomètres.

 

 


 

Une autre ?

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 Merci pour les commentaires encourageants ;  le deuxième, courageusement anonyme, contient une belle erreur orthographique en dépit de la pertinence aiguë de son jugement ( on dirait prend un  "t"). Je le publie malgré tout car tout le monde a le droit à la belle liberté d'expression...

 Pour répondre au dernier commentaire : est-ce que l'on écrit vraiment pour faire une belle chose esthétique?

 Merci pour la citation en guise de réponse.

 Pour moi, j'ai toujours l'impression que les hommes sont endormis. J'aimerais parfois les réveiller... C'est sans doute d'ailleurs une réponse possible à l'échec de ma nouvelle "M" : un proche m'a dit qu'elle était trop incisive, proche du pamphlet... pour me rassurer ?

 

 

Nouvelle

Publié le 2009-févr.-26 à 11:25 par Visiteur non enregistré
Je trouve que cette nouvelle est très bien.
Céleste

Commentaire sans titre

Publié le 2009-févr.-26 à 18:24 par Visiteur non enregistré
ROH LA vashe chui ptdr oh on dirai mon grand père

Commentaire sans titre

Publié le 2009-mars- 3 à 11:44 par Visiteur non enregistré
Très bonne nouvelle, je n'aime pas vraiment lire ce que je trouve sur internet mais là sincèrement la 1ère ligne (et toutes les autres) m'ont captivé! Donc j'ai tout lu!
anonyme (peur des fautes d'orthographe...)

...

Publié le 2009-mars- 6 à 16:27 par Visiteur non enregistré
Je tenais à applaudir la pertinence de certains commentaires et par conséquent l'inutilité de les écrire !
La nouvelle est vraiment intéressante et le fait qu'elle n'est pas été récompenser souligne le fait que la véritable beauté est souvent ignorée ....
B.
PS : " Je ne fais ni de l'Art pour l'Art, ni de l'Art contre l'Art. Je suis pour l'Art, mais pour l'art qui n'a rien à voir avec l'Art, car l'art a tout à voir avec la vie."
Robert Rauschenberg.

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