Elèv/ation

Phèdre Comédie française 2014

Par Laucun - publié le 2014-janv.- 9 à 05:22 dans Théâtre
Entretien avec Michael Marmarinos (metteur en scène)

Propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française

Une tragédie des mots

Ô mes mots, retournez, retournez à ma bouche ! Phèdre est une tragédie des mots. Des mots qui ont été prononcés. Dès lors qu'ils ont été prononcés, l'acte de la tragédie est activé. « J'ai dit ce que jamais on ne devait entendre », dit Phèdre au début de l'acte III. Dans la pièce de Racine, comme chez Homère, les mots sont des oiseaux ; ils s'envolent, et à partir de ce moment même, le temps devient irréversible. C'est cela, l'essence de la tragédie. Les mots voyagent très vite, les humains sont incapables de les retenir. L'essence de la tragédie est liée à une notion de vitesse ; il est impossible de retenir – de rappeler – les mots, comme il est impossible de retenir – de rappeler – le temps. À l'instar des oiseaux, ils n'obéissent pas.
Phèdre est aussi la tragédie de la douleur ; la douleur de garder un secret caché, mais surtout la douleur de le délivrer, comme on délivre un enfant. La délivrance des mots fait mal, mais en même temps, elle génère un espoir. Cet espoir provient du fait qu'une fois que la parole est libérée, dite, exprimée, quelle que soit sa cruauté, elle se transforme en quelque chose d'autre, qui s'inscrit dans notre inconscient et à quoi tout notre corps réagit : elle se transforme en histoire, voire en Histoire. Le soulagement est dû au fait qu'on espère que les mots – ces oiseaux – vont arriver quelque part, comme on espère qu'une bouteille jetée à la mer arrive quelque part, et que les choses vont changer. Au début de la pièce, Phèdre parle sur l'insistance d'OEnone : une fois que cette dernière sait, Phèdre lui demande de la laisser en paix, car sa décision est prise, elle veut mourir. Mais cet aveu – lorsqu'il « rencontre » la rumeur de la mort de Thésée, va activer un deuxième cercle de la tragédie, sur le conseil d'OEnone encore : l'aveu à Hippolyte, générateur d'une douleur encore plus grande, et qui ne cessera de grandir.
Donc, à chaque fois, la difficulté de donner naissance aux mots est grande, mais plus douloureuse encore est l'impossibilité de les faire rentrer en soi, dans la sphère privée. Ce qui est intéressant, c'est que l'intention de Phèdre lorsqu'elle rencontre Hippolyte n'est pas du tout l'aveu ; elle vient parler de son sort et de celui de son fils, et puis, les choses dérapent – puisqu'elle est la victime de Vénus, qu'elle ne peut lutter contre cette force, qu'elle doit être sacrifiée, et qu'elle le sait ; elle voit avec horreur les mots s'écouler de sa bouche, lui échapper, et activer son destin de façon irrémédiable ; mais comme l'amour est plus fort que tout, il est capable de tout déformer. C'est pourquoi Phèdre se dit qu'Hippolyte est peut-être quand même touché par ses mots, mais qu'il ne sait pas comment exprimer son sentiment ; c'est pourquoi elle implore Vénus de faire – au moins – ressentir à Hippolyte ce qu'est l'amour ; pas forcément l'amour pour elle mais l'amour tout court. Le cercle de la douleur – la vengeance de Vénus – ne peut donc que grandir quand elle apprend que non seulement Hippolyte aime, mais qu'il aime quelqu'un d'autre : « Ah ! douleur non encore éprouvée ! » ; la douleur précédente – celle de voir ses mots s'écouler pour ne plus revenir n'était rien comparée à celle-ci. Qu'Hippolyte ne soit plus pur, qu'il ne soit plus vierge, est proprement insupportable, et à partir de là, la douleur n'est plus « comptabilisable », elle n'a plus de fin. Elle est absolue, comme l'amour est absolu, et c'est la condition même de la tragédie.
Mais Hippolyte aussi est habité par l'absolu : l'absolu de ses valeurs – il est fils d'un roi et d'une reine, même si, en tant que demi-barbare, il n'a peut-être pas toute sa place dans la société grecque (c'est d'ailleurs contre cet ostracisme qu'il se bat). Cet absolu se retrouvera tout naturellement dans son amour pour Aricie. Jamais il ne fera le moindre compromis. C'est cela qui le rend intouchable, attirant et tragique à la fois.


Tragédie et polis

Mais cette tragédie ne serait qu'un drame privé si elle ne mettait pas en jeu un autre cercle, longtemps porté par cette « rumeur » autour du sort de Thésée : la polis. Tous les protagonistes de la pièce sont soumis aux forces supérieures de la société, de la politique... et des Dieux, qui interfèrent toujours. La situation politique consécutive à la mort supposée de Thésée joue un rôle important dans la douleur privée de Phèdre. Est-ce elle qui régnera, est-ce Hippolyte ? Devra-t-elle fuir, pour accomplir son devoir de mère ? L'espace de quelques répliques, elle y consent. Et puis il y a ce fol espoir, là encore évoqué par OEnone, qu'elle puisse régner avec Hippolyte.
Chez Racine, la polis est également présente par une utilisation très subtile du Choeur. Ce Choeur est invisible, ou déguisé, il existe « en creux », mais il est un témoin actif de la tragédie ; il est absolu en cela même qu'il est silencieux. À quelques rares moments, même, quand certains personnages parlent, on a le sentiment qu'ils parlent à la troisième personne, ou que ce qu'ils disent pourrait être pris en charge par un autre ; cela crée un choc dans la perception de certaines répliques, mais peut également rendre la parole plus libre. D'une façon plus générale, la présence de ce Choeur invisible mais actif est révélée chaque fois qu'un personnage emploie le terme : « On dit ». Ce « On », c'est la Cité, témoin du drame, mais il implique aussi le spectateur, dont la présence est clairement prise en considération par les personnages à maints endroits. Les interférences entre le public et certains des personnages entourant Phèdre sont certains. La pièce est d'ailleurs construite de manière telle que pendant pratiquement sa moitié, on attend l'apparition de ce personnage public qu'est le roi, qu'est Thésée ; ce n'est pas uniquement le cas d'Hippolyte et de Théramène, c'est le cas de tous, y compris des spectateurs. D'ailleurs lorsque le roi arrive, il tente, mais en vain, un discours d'ordre politique, à la vue de tous. C'est aussi parce que son retour est un moment public qu'il se sent humilié par l'accueil froid de Phèdre et de son fils. C'est un autre aspect de la tragédie ; elle est toujours en lien avec la chose publique ; la tragédie est l'école de la Cité. Elle est là pour enseigner des valeurs. Nous devons tous tenir compte de la société.

Le visible et l'invisible, le concret et l'abstrait

L'essence de la tragédie, à mon sens, requiert deux espaces : l'espace visible, le côté public, y compris à l'intérieur de la maison – c'est l'espace visible par les témoins de la pièce, les spectateurs et le Choeur – et puis, l'espace invisible, privé où ont lieu toutes les coïncidences cruciales, y compris la mort. C'est l'espace « non éclairé », le « côté obscur ».
L'autre élément important, c'est qu'on a besoin, dans la tragédie, de réalité, mais pas de réalisme.
Il faut indéniablement des objets réels : une table, des chaises, un lit, des portes et une radio en marche, pour figurer l'écoulement réel du temps, le « maintenant » objectif qui existe aux côtés du drame privé. Tout cela n'est pas simplement une partie de la scénographie, c'est une optique de narration. Car nous ne racontons pas une histoire, nous racontons un poème ; nous sommes face à des objets réels et à un poème en vers. Il y a aussi un autre élément, que l'on voit à travers les fenêtres, le paysage : il est vivant, c'est une image projetée. L'espace doit contenir l'idée du temps, qu'il s'agisse de l'espace intérieur (où la radio amène un temps réel), ou extérieur (le temps du paysage vivant). L'espace extérieur figure aussi la possibilité d'une fuite, d'un départ, d'un endroit où l'on pourrait aller : « Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène » sont les premiers mots de la tragédie Phèdre. Hippolyte le répétera souvent, et ne partira réellement que pour mourir. Cela me rappelle l'histoire de cet homme, sur une île grecque, qui venait tous les jours au marché, une valise vide à la main, en disant : « Demain, je pars ! » Il a fait cela pendant quarante ans, et il est mort sans avoir quitté son île. Vue d'une île, la notion de départ est différente.
Parallèlement à la question de l'amour et de la douleur, Phèdre parle d'êtres humains, de personnes concrètes, de la vie réelle, et l'espace doit aussi montrer cela. On doit pouvoir s'asseoir sur une chaise – avoir des attitudes, des positons où le corps est concret, et cela d'autant plus que le poème joue sans cesse avec l'idée d'abstr


La suite :
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