La Joueuse de Go plébiscité(e) par les lycéens
Shan Sa : La joueuse de go par ina
Voir également un entretien avec Pivot :
http://www.ina.fr/video/2010534001008
Shan Sa
La joueuse de go
Roman
Prix Goncourt des lycéens
Shan Sa est née à Pékin en 1972. Après avoir écrit dans sa langue une ½uvre poétique, elle quitte en 1990 Pékin et le chinois pour le français. Elle travaille alors avec le peintre Balthus. En 1997, Porte de la Paix céleste (éditions du Rocher), reçoit la bourse Goncourt du Premier roman. Il est traduit dans de nombreux pays.
Incipit :
lace
des Mille Vents, les joueurs couverts de givre sont
pareils aux bonshommes de neige. Une vapeur blanche
s'échappe des nez et des bouches. Des
aiguilles de glace, poussées sous le rebord
de leurs toques, pointent vers la terre. Le ciel
est de nacre, le soleil, cramoisi, tombe, tombe.
Où se situe le tombeau du soleil ?Quand l'endroit s'est-il transformé en lieu de rendez-vous des amateurs de go ? Je l'ignore. Les damiers gravés sur les tables de granit, après des milliers de parties, sont devenus visages, pensées, prières.
Serrant dans mon manchon une chaufferette en bronze, je tape du pied pour me dégeler le sang. Mon adversaire est un étranger venu directement de la gare. Tandis que la lutte s'intensifie, une chaleur douce me pénètre. La lumière du jour décline et les pions se confondent. Soudain, quelqu'un craque une allumette. Une bougie apparaît dans la main gauche de mon adversaire. Les autres joueurs sont partis. Je sais que Mère sera malade de voir sa fille rentrer si tard. La nuit est descendue du ciel et le vent s'est levé. Pour protéger la flamme, l'homme la couvre avec la paume de sa main gantée. Je sors de ma poche une fiole d'alcool blanc qui me brûle la gorge. Je la mets sous le nez de l'inconnu. Il la regarde, incrédule. Son visage est barbu et on ne distingue pas son âge. Une longue balafre commence au sommet de son sourcil et traverse son ½il droit qu'il garde fermé. Il grimace et vide la fiole d'un trait.
La lune est absente cette nuit, le vent gémit comme un nouveau-né. Là-haut, un dieu affronte une déesse en bousculant les étoiles.
L'homme compte et recompte les pions. Battu de dix-huit points, il pousse un soupir et me tend sa bougie. Il se lève en déployant sa taille de géant, ramasse son bagage et s'en va sans se retourner.
Je range les pions dans leurs pots de bois. Ils crissent sous mes doigts. Je suis seule, avec mes soldats, mon orgueil rassasié. Aujourd'hui, je fête ma centième victoire.
Prix Goncourt des Lycéens 2001
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