Le Personnage de roman
Le personnage de roman et ses métamorphoses
Le personnage de roman s'est constitué après le personnage théâtral, à partir de modèles héroïques et merveilleux offerts par l'épopée. Le héros des romans courtois du Moyen-Age est doté de vertus parfois surhumaines. Avec le temps, le personnage de roman se rapproche suffisamment d'une personne réelle pour que le lecteur puisse s'identifier à lui et vivre par procuration des événements qui l'arrachent à sa vie ordinaire. Toutefois, malgré la vraisemblance de cette pseudo-personne fabriquée par les éléments du récit (actions, paroles, portraits), l'identification aux grandes figures du roman n'est qu'une illusion.
Le personnage est une construction idéologique qui reflètent les idées, les aspirations, les moeurs d'une époque.
I. Du héros au personnage.
Dès le XVIIè, la figure du héros d'exception est remise en cause.
---> dans le Don Quichotte de Cervantès (1605-1615),
II Du personnage au type : vraisemblance et illusion.
Le roman réaliste y excelle. Du fait de la célébrité de certains personnages ceux-ci deviennent des "types" : Vautrin (personnage de Balzac), Bovary (Flaubert), Bel Ami (Maupassant).
III L'anti-héros et la mise en question du personnage.
Le personnage de roman ne fait plus rêver à l'aube du XXè siècle.
---> dès 1926, André Gide dans les Faux-Monnayeurs souligne le caractère artificiel du personnage. Par un procédé de mise en abyme, il intègre une figure de romancier qui lui ressemble Il démonte le processus de la fiction en jouant avec ces "êtres de papier" comme un manipulateur dans un théâtre de marionnettes. Il est le premier à leur donner des noms bizarres, empêchant toute identification du lecteur (Amédée Fleurissoire...).
Autour des deux guerres, les secousses de l'histoire vont radicaliser la métamorphose du roman. Confrontée à la barbarie et à l'incohérence dès 1914, la littérature fait émerger l'anti-héros.
---> en 1932, Louis-Ferdinand Céline dans Le Voyage au bout de la nuit fait entendre la voix inimitable de Bardamu.
---> en 1938, le Roquentin de La Nausée de J-P Sartre mérite difficilement le qualificatif de personnage : son journal intime sert à mettre en évidence la crise existentielle d'où naît la philosophie de Sartre.
L'anti-héros n'agit plus, ne rêve plus, pense à peine, mais constate et commente le délitement du monde.
Un nouveau cap est franchi après 1940 : sous l'influence du roman américain, la distance entre le personnage et le récit lui-même s'accentue encore. L'intrigue ne survit plus que par traces dont le lecteur doit renouer le fil, le portrait physique et moral s'efface.
---> en 1942, Albert Camus dans L'Etranger donne la parole à un personnage, Meursault, qui semble indifférent à tout.
Le héros meurt dès les années 50 et le personnage est systématiquement mis en question. La psychanalyse met à mal la notion d'autonomie du sujet.
---> Natalie Sarraute le considère comme un gêneur dans L'Ere du soupçon.
Le personnage est réduit à son langage dont les formes sophistiquées sont brouillées par un romancier qui exige la collaboration active du lecteur pour en construire la figure.
---> Alain Robbe-Grillet, dans Pour un roman (1963) transforme le personnage en une "conscience narratrice" perdue dans un univers envahi par les objets.
Le personnage ne sera plus jamais une personne mais c'est toujours lui qui permet au roman de parcourir et d'expliquer le monde.
https://youtu.be/AjMAJX8h9Dw