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[241] - Symbolique de la couleur verte

Dans le Quart Livre de Rabelais, au chapitre 48, sur l’île des Papimanes, l’évêque Homenaz accourt sur une mule « caparaçonnée de vert ». Il s’agissait de s’interroger sur la signification possible du choix de cette couleur, et donc sur la symbolique de la couleur verte.

 

Ouvrages à consulter sur la symbolique des couleurs et le Moyen Age

- PASTOUREAU M., Dictionnaire des couleurs de notre temps. Il distingue six symboles principaux du vert :
1. Couleur du destin (espérance, sort, jeu, chance, malchance, argent).
2. Couleur de l’écologie, hygiène, fraîcheur.
3. Couleur de la jeunesse, du libertinage, de la folie.
4. Couleur de la permission de la liberté.
5. Couleur de l’étrange, du diable.
6. Couleur du poison, de l’acide.

- PASTOUREAU M., Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, ed. Seuil, 2004. Voici quelques éléments sur le vert glanés dans cet ouvrage :
*1215 : concile de Latran. Le canon XVI interdit au clergé de faire usage d"étoffes rouges et vertes pour quelque pièce du vêtement que ce soit (trop voyant et trop onéreux = loi somptuaire : la fabrication d’un vert qui ne ternit pas pose de gros problèmes aux teinturiers).
*1254 : de retour de croisade, Saint-Louis bannit le rouge et le vert de sa garde-robe.
*Le noir devient au XVè siècle la couleur du bon goût, même dans les milieux princiers et la couleur de la moralité (p. 158).
*La Réforme est "chromoclaste" et déclare la guerre aux couleurs. Le vert doit être laissé à la nature (p. 159).
*Melanchthon en 1527, dans son Oratio contra affectionem novitatis in vestitu dénonce celui qui « se fait remarquer par des couleurs variées comme le paon » (distinctus a variis coloribus velut pavo) (p. 168 et note 66 p. 376).
*Henri Estienne, revenant de la foire de Francfort : « Si on voyait en France un homme de qualité habillé de verd, on penseroit qu’il eust le cerveau un peu gaillard ; au lieu qu’en plusieurs lieux d’Allemagne cest habit semble sentir son bien » (p. 186).

Sites internet sur la symbolique des couleurs

- Le site Paint café permet de trouver de nombreux éléments sur les couleurs en général.
- Les huit articles de Michel Pastoureau sur les couleurs peuvent être consultés sur le site de l’Express. Voici un résumé de l’article sur le vert :
Le vert est une couleur techniquement instable, ce qu’on voit encore dans les photos des années soixante qui se sont décolorées ; la symbolique reflète cette difficulté à obtenir le vert : c’est la couleur du hasard, du jeu, du destin, du sort, de la chance, de ce qui varie... c’est sur le pré que se règlent les duels ; bouffons, jongleurs, chasseurs, jeunes et amoureux sont vêtus de vert (« le vert paradis des amours enfantines »), on joue sur un tapis vert... C’est un symbole à double tranchant puisque la chance peut aussi être la malchance : amours naissantes ou infidèles, immaturité ou vigueur. Au fil du temps, c’est l’aspect négatif qui l’a emporté : démons, dragons, serpents... sont verts.
- On accède directement à l’article par ce lien
- Conférence en ligne de Michel Pastoureau : "Les couleurs du Moyen-Age" :
http://www.louvre.fr/les-couleurs-du-moyen-agemichel-pastoureau#historien

Autres réponses des colistiers sur la couleur verte

- Le vert est effectivement la couleur des fous, en particulier du personnage du fou dans le théâtre profane du Moyen Age. J. BEDIER et G. COHEN décrivent les sots (personnages des « soties ») comme des personnages « affublés de la robe mi-partie de jaune et de vert » (« Les Commencements du théâtre comique en France », Revue des Deux Mondes, t. XCIX, 1890). Pourtant, ce costume semble n’avoir guère eu cours au théâtre. Il concerne sans doute plus précisément le bouffon du roi qui se vêtait ainsi soit pour se distinguer des autres courtisans et affirmer ainsi sa marginalité, soit pour se railler des atours des élégants de cour qui se permettaient au XVIè un luxe et une coquetterie sans pareils (et pourquoi pas les deux à la fois ?).
- La couleur verte est une couleur maudite sur les scènes de théâtre. Une explication possible : la teinture verte des vêtements s’obtenait grâce au cyanure ou à l’oxyde de cuivre. Il était donc périlleux de porter ces vêtements en contact avec la peau. Les acteurs craignaient peut-être que leur transpiration ne leur soit fatale, d’où la méfiance et la superstition à l’égard de cette couleur. Autre explication : au Moyen Age, quand les amateurs jouaient les Passions, le personnage de Judas était habillé en vert... et à la fin de la représentation, les spectateurs venaient bastonner l’interprète !

Réponses des colistiers à propos de Rabelais

- Effectivement chez Rabelais c’est un choix étrange pour un membre du clergé, vu que c’est la couleur du diable (sorcellerie, hérésie) et aussi de la folie...
- En héraldique, on représente traditionnellement le chapeau à gland des évêques en vert. Celui des cardinaux est en rouge. Donc rien d’étonnant à ce que la mule d’un évêque soit caparaçonnée de vert.
- Etant donné qu’on est chez les Papimanes, le vert me semble être plutôt un signe ostentatoire (ce qui va avec la chapitre 49 qui suit : description de la porte du temple), et un signe d’absence de maîtrise (dans le même chapitre 49, Homenaz est comme le curé de Cucugnan, pardonnez la comparaison, pressé de finir sa messe et de banqueter, ce qui convient tout à fait à Panurge et à frère Jean des Entomeures). La couleur des fous, c’est plutôt semble-t-il le jaune associé au vert (PASTOUREAU, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, p 206). En revanche, la « mule débridée » comme l’« aze » contenu dans le nom (âne en provençal) tireraient plutôt du côté du bacchique. Mais un bacchique qui n’a rien à voir avec la jouissance paisible, puisque Homenaz, se réfugiant toujours derrière les Décrétales, justifie la guerre sauvage faite aux hérétiques de tout poil.
- L’étonnant est quand même le passage du haut au bas, de la tête humaine au corps animal (de l’homme à l’« aze ») et la quantité subséquente de vert au contact de la partie charnue de l’évêque, qui a tendance à l’emporter sur sa partie tête. Ce renversement n’a sans doute rien d’étonnant chez Rabelais...
- Sur le nom du personnage, « Homenaz » : « ouménasse » (orthographe suivant la prononciation !) signifie en occitan davantage un « homme fort, grand et gros » (plantureux). Il n’y a pas de connotation de « niais » ; « un bœuf » plutôt ! Le mot s’applique facilement à une femme... lorsqu’elle est masculine (femme forte et bâtie comme un homme).


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Cathy Réalini

Cathy Réalini est professeur de lettres au Lycée Descartes de Montigny le Bretonneux (Yvelines)



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