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Les notes de lecture

 

fleche Détour par la Bibliothèque bleue

Pierre Silvain, Julien Letrouvé colporteur
Verdier, 2007

sylvain.jpg Il y a les mots : écreigne, glui, ressui, hamadryas, esseulement, mercanti, chibouque
Il y a les phrases : « Il se trouva bientôt dans la campagne, sous le ciel de suie, la plaine ouverte devant lui, déserte, sur laquelle tombait un silence impressionnant qui faisait rentrer sous terre le peuple des menus animaux, se taire les corneilles, se réfugier les hères au plus profond des fourrés, comme à l'approche d'un fléau. »
Il y a surtout ce personnage de colporteur, ce Julien, enfant trouvé, recueilli et aimé, qu’on accompagne dans une errance émerveillée et désespérée dans la campagne champenoise où les soubresauts de la Révolution finissent par l’atteindre. Il ne sait pas lire, le colporteur qui aime à faire découvrir les petits livres de la Bibliothèque bleue ; c’est comme une épine dans sa chair. Il a pourtant découvert les textes de cette littérature populaire grâce à celle qui, lorsqu’il était enfant, faisait presque en secret la lecture aux femmes. Cela nous vaut quelques pages étonnantes sur la voix qui dit, qui déplie le monde avec des opuscules sans prétention.
Julien fait la rencontre d’un soldat déserteur et les mots viendront à l’un comme à l’autre pour évoquer la souffrance ou l’émerveillement. Jusqu’au drame.
Mais c’est aussi le lecteur qui est émerveillé, ému, presque effaré de temps de douceur et d’accablement.
Oui, décidément, il y a la beauté d’une écriture qu’on dirait fragile mais qui fait naître des images qu’on garde longtemps en mémoire : « De la mousse sèche était répandue sur toute la surface du sol, comme si la tranchée avait déjà servi d'abri. Une odeur fade, émolliente, s'en dégageait, elle lui rappela celle des tisanes, la quiétude des fièvres d'enfant qu'il aurait tant aimé prolonger, les rudoiements qui l'en arrachaient. Comme il allait s'endormir tout à fait, il sentit descendre sur lui l'exhalaison puissante des feuillages qui s'égouttaient, de l'herbe mouillée, de l'humus épais du sous-bois. »
On croise aussi Voltaire ou Laplace, l’astronome, Goethe aussi. On fait un détour par Sans-Souci. On a comme un souvenir par anticipation du Rimbaud fugueur impénitent, un autre de Fabrice del Dongo. Les canons de la bataille de Valmy tonnent dans le lointain ; on ne s’approche pas mais la guerre et ses horreurs sont prégnantes. L’image du Juif errant poursuit le colporteur et le lecteur.
On aura un plaisir délicat à faire partager à des élèves de lycée cette vie minuscule. A leur faire comprendre que l’histoire d’un homme est celle de tous les hommes et que la confusion des siècles n’est rien quand on s’attache à l’âme des êtres. Non, Salammbô et Du côté de chez Swann ne sont pas parus dans la Bibliothèque bleue, mais ils auraient pu, et c’est tout comme. Nous sommes aussi des colporteurs de titres, et de textes, et de voix.
Quand le souvenir d’un héros de roman devient au lecteur plus précieux que l’image de bien des vivants c’est alors que le roman montre sa nécessité par-delà les modes.


Roger Berthet - 15 mars 2008


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