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Les notes de lecture

 

Catégorie : Littérature

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fleche Détour par la Bibliothèque bleue

Pierre Silvain, Julien Letrouvé colporteur
Verdier, 2007

sylvain.jpg Il y a les mots : écreigne, glui, ressui, hamadryas, esseulement, mercanti, chibouque
Il y a les phrases : « Il se trouva bientôt dans la campagne, sous le ciel de suie, la plaine ouverte devant lui, déserte, sur laquelle tombait un silence impressionnant qui faisait rentrer sous terre le peuple des menus animaux, se taire les corneilles, se réfugier les hères au plus profond des fourrés, comme à l'approche d'un fléau. »
Il y a surtout ce personnage de colporteur, ce Julien, enfant trouvé, recueilli et aimé, qu’on accompagne dans une errance émerveillée et désespérée dans la campagne champenoise où les soubresauts de la Révolution finissent par l’atteindre. Il ne sait pas lire, le colporteur qui aime à faire découvrir les petits livres de la Bibliothèque bleue ; c’est comme une épine dans sa chair. Il a pourtant découvert les textes de cette littérature populaire grâce à celle qui, lorsqu’il était enfant, faisait presque en secret la lecture aux femmes. Cela nous vaut quelques pages étonnantes sur la voix qui dit, qui déplie le monde avec des opuscules sans prétention.
Julien fait la rencontre d’un soldat déserteur et les mots viendront à l’un comme à l’autre pour évoquer la souffrance ou l’émerveillement. Jusqu’au drame.
Mais c’est aussi le lecteur qui est émerveillé, ému, presque effaré de temps de douceur et d’accablement.
Oui, décidément, il y a la beauté d’une écriture qu’on dirait fragile mais qui fait naître des images qu’on garde longtemps en mémoire : « De la mousse sèche était répandue sur toute la surface du sol, comme si la tranchée avait déjà servi d'abri. Une odeur fade, émolliente, s'en dégageait, elle lui rappela celle des tisanes, la quiétude des fièvres d'enfant qu'il aurait tant aimé prolonger, les rudoiements qui l'en arrachaient. Comme il allait s'endormir tout à fait, il sentit descendre sur lui l'exhalaison puissante des feuillages qui s'égouttaient, de l'herbe mouillée, de l'humus épais du sous-bois. »
On croise aussi Voltaire ou Laplace, l’astronome, Goethe aussi. On fait un détour par Sans-Souci. On a comme un souvenir par anticipation du Rimbaud fugueur impénitent, un autre de Fabrice del Dongo. Les canons de la bataille de Valmy tonnent dans le lointain ; on ne s’approche pas mais la guerre et ses horreurs sont prégnantes. L’image du Juif errant poursuit le colporteur et le lecteur.
On aura un plaisir délicat à faire partager à des élèves de lycée cette vie minuscule. A leur faire comprendre que l’histoire d’un homme est celle de tous les hommes et que la confusion des siècles n’est rien quand on s’attache à l’âme des êtres. Non, Salammbô et Du côté de chez Swann ne sont pas parus dans la Bibliothèque bleue, mais ils auraient pu, et c’est tout comme. Nous sommes aussi des colporteurs de titres, et de textes, et de voix.
Quand le souvenir d’un héros de roman devient au lecteur plus précieux que l’image de bien des vivants c’est alors que le roman montre sa nécessité par-delà les modes.


Roger Berthet - 15 mars 2008

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fleche Boîte à trésors

Jean-Noël Blanc, Couper court
Éditions Thierry Magnier, 2007

blanccoupercourte.jpg C’est comme une boîte à trésors.

D’abord il y a la nouvelle « La nouvelle » qui parle d’une nouvelle (élève) et de la nouvelle (comme genre). Elle n’était disponible que dans une revue déjà ancienne alors qu’elle est précieuse pour faire réfléchir les élèves sur la définition d’un genre, tout en leur parlant d’eux avec justesse. Écrite en collaboration avec Annie Saumont elle ouvre avec énergie ce recueil savoureux.

Il y a ensuite des nouvelles en quatre lignes (trois et quelques) à la manière de Félix Fénéon (Nouvelles en trois lignes, Mercure de France). Excellent exercice de style à pratiquer sans modération, mais non sans rigueur et précision, avec les élèves. Un exemple :
« Tombés du camion : telle était la réputation des écrans plats vendus à Dallas (Texas) par des receleurs indélicats. Quelques dizaines de clients auraient ainsi acquis, pour peu de dollars en effet, de tristes portes de four. »

Il y a des nouvelles courtes, des « expressos » comme les appelle l’auteur. On recommandera « Discours impraboble » (sic) qui est comme un clin d’œil aux professeurs de Français, « L’expérience » au narrateur inattendu (un gorille ! Tant pis, vous le savez !), ou « Moins » sur l’anorexie. Sur les ateliers d’écriture, on ne manquera pas « Séductrice » où il est question de l’histoire des « Trois merveilleuses crottes de nez » (faites excuse !). Pour prendre quelque recul avec le métier, et notre déplorable obstination à imposer des consignes, la lecture de « Classe de français » est recommandée. Quant à l’éternelle question « Qu’a voulu dire l’auteur ? », elle trouve une réponse amusée dans « Cher auteur ».
« - Cher auteur, j'ai été passionné par votre dernier roman comme tous nos auditeurs sans doute. Mais en même temps je me pose des questions. Par exemple, quand vous terminez l'ouvrage par cette phrase que je cite, “le miel lui laissa dans la bouche un goût qui mit longtemps à s'effacer”, que vouliez-vous dire exactement ?
- Le personnage dont il est question à ce moment dans le roman vient d'avaler du miel de bruyère. Vous en avez déjà mangé ? Le goût reste longtemps dans la bouche, n'est-ce pas ?
- Certes. Mais enfin, vous vouliez dire autre chose, non ?
- Quoi d'autre ? Je voulais souligner que le goût du miel, et de ce miel-là en particulier, ne disparaît pas vite. Il est long en bouche, comme on dit.
- Mais il y a forcément un sens derrière vos phrases, sinon vous ne seriez pas écrivain. Vous avez bien une intention lorsque vous alignez les mots ? »


Il y a une superbe nouvelle sur les mots « Passe-moi la vitonnière », comme un clin d’œil à Jacques Perret avec son « vistemboir ». Et « Recette pour homme de lettres » fait penser avec ses jongleries sur l’alphabet, à Hugo ou Le Clézio :
« Le Q : monsieur tire sur une clope depuis longtemps éteinte.
Le M : hirondelle dessinée d'un trait; ou héron cendré plutôt : il en a le vol cassé caractéristique, avec ses ailes interminables et le bec qui pointe. »


Comme on le voit Jean-Noël Blanc est tout sourire, mais il sait parfois se faire grave. Le texte intitulé « Les gros mots » est comme un écho à la nouvelle de Vercors « Ce jour-là ». L’émotion vient d’un coup.

Plaisir de la lecture garanti avec ce recueil qui montre superbement l’efficacité des textes courts et qu’on a envie de partager aussitôt. C’est fait !


Roger Berthet - 5 novembre 2007

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fleche Passions en Haïti

Dominique Fernandez, Jérémie ! Jérémie !
Livre de poche, 2007
première parution : Grasset et Fasquelle, 2005

fernandez.jpgC’est d’abord un roman (enfin accessible en poche) qui se lit agréablement et qui pourrait toucher les élèves. Des jeunes – dont fait partie le narrateur – s’engagent un peu légèrement dans une action humanitaire en Haïti. Ils sont confrontés à une sordide histoire d’exploitation touristique sur fond de misère et de violence. Leur vie sentimentale est normalement compliquée.
Mais si on croit avoir affaire à un mélange d’une pincée d’amour, d’un peu d’exotisme et de beaucoup d’aventure, on se trompe. L’intérêt est ailleurs.
Il y a d’abord une évocation intéressante d’Alexandre Dumas (le narrateur fait des recherches sur l’auteur de Monte-Cristo et découvre d’ailleurs d’où vient ce patronyme). On y apprend bien des choses sur ses racines créoles, sur ses sentiments concernant l’esclavage qui accabla ses ancêtres, sur les relations de son général de père avec le futur Napoléon : « [Pendant la campagne d’Egypte], il s'en prit directement à Bonaparte lui reprochant de faire passer ses intérêts avant ceux de la France. "Vous voulez donc vous séparer de moi, lui dit Bonaparte. - Oui, citoyen, puisque vous vous séparez de la République." Bonaparte accusa de trahison et renvoya en France celui dont l'indépendance l’exaspérait. » Ce à quoi l'un des personnages du roman ajoute joliment : « Jamais qu'il avait accepté, au fond, qu'un de ses généraux fût de la couleu' de son tabac. »
Il y a aussi des pages chaleureuses sur Haïti hier et aujourd’hui, sur la condition des esclaves et l’esprit des colons (avec une série de citations de partisans et d’opposants à l’esclavage), sur l’économie mondiale triomphante qui appauvrit toujours plus un pays délaissé dont les habitants ont malgré tout souvent un amour de la vie qui force le bonheur.
On y trouve des remarques sur Lamartine et Pouchkine, une évocation de Prague et de son désenchantement après le communisme, l’analyse rapide d’un tableau du Caravage (on aura évidemment repéré les centres d’intérêt de l’auteur qu’il a développés dans d’autres ouvrages). On y trouve encore un coup de patte à De Gaulle, quelques précisions de vocabulaire à propos de la fabrication du sucre, des suggestions de lecture d’auteurs d’origine créole, voire une remarque un peu rouée (ou doit-on dire auro-référentielle ?) sur la rédaction du texte lui-même : « De l'autre côté, la savane s'inclinait par une pente insensible couverte d'arbres-raquettes qui portaient, sur leurs feuilles larges et charnues, des fleurs jaunes au cœur rouge. Accrochées aux branches des acajous, les fleurs des tchatchas dégringolaient en grappes blanches. Les aigrettes pourpres des flamboyants se dressaient comme des glaives. Les descriptions trop détaillées, les catalogues de plantes, les noms techniques qui ne disent rien à l'imagination ennuient dans un récit, je le sais. La nature se chargea elle-même de supprimer cet inconvénient, car la végétation s'espaça, et le paysage devint peu à peu désertique. »
On retient pour en sourire les premières pages sur les ravages des théoriques critiques contemporaines dans l’Université, avec quelque portraits charges de trop savants professeurs. Il s’en trouve un pour proposer au narrateur comme sujet de thèse : « Porosité de la frontière entre mimésis et diégésis dans le roman dumassien » !
Difficile de dire si l’on préfère les idées amenées sans pédanterie ou le charme des personnages. On voudrait tellement que le narrateur n’ait pas un destin trop funeste ; d’ailleurs, il dit « je » jusqu’au bout ce qui rappelle curieusement le narrateur de L’Étranger » : il aura peut-être survécu, lui. En tout cas, on garde une certaine émotion en refermant le livre, et les jeunes s’identifieront encore plus facilement qu’un lecteur bedonnant.
C’est donc un livre qu’on pourra conseiller en lecture d’accompagnement pour une étude du thème de l’esclavage ou un travail sur Dumas, voire sur l’engagement juvénile. Ou pour le plaisir de rêver et de réfléchir.



Roger BERTHET - 5 mai 2007

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fleche Avec les enfants

Philippe Claudel, Le Monde sans les enfants
Illustrations de Pierre Koppe
Stock, 2006

claudelenfants.jpg Quand l’auteur des Âmes grises raconte des histoires aux enfants, les grandes personnes l’écoutent et s’en trouvent bien. Au point de vouloir les partager. Avec les enfants. Certes ce n’est pas au lycée qu’on pourra les présenter : elles sont d’une simplicité parfois déconcertante et le djeune moyen se croira au-dessus de ça ! Encore que… une classe de première L a été sensible aux confidences d’un Wahid (« Le petit voisin ») qui dit sa vie en Irak à un enfant de France ; et les néologismes de « Dégougouillez- moi bien ! » ont amusé des secondes qui n’ont pas hésité à l’imiter et à s’en servir pour un exposé dans le cadre de la Semaine de la langue française.
À n’en pas douter, les mésaventures de Marcel le cahier, qui grossit, qui grossit, devrait plaire à de jeunes collégiens. Dans ce livre de tendresse, les questions au Papa obtiennent des réponses qui toucheront les plus sensibles, étonneront les autres :
« Dis Papa c'est quoi la vie ?
Une belle aventure un jeu de mains sans les vilains
Une chimère qui pousse et resplendit
Un oranger aux racines profondes
Un voyage immobile qui nous charme et nous change »

Et ce même père, on sait l’aimer jusqu’à lui murmurer :
« Quand je serai grande
mon Papa
Tu seras vieux
Tu seras las
Mais moi
Je serai toujours
Toujours là
Tout près de toi
Tout contre toi
C'est moi alors qui te dirai
En t'embrassant dans le creux de l'oreille
Les mondes et les merveilles
Les lunes et les soleils
Te dire qu'il nous restera
À toi à moi
Mille choses à faire
Mille choses à dire
Mille jeux de l'oie
Mille mois de mai
Mille mois de mai »


Jaimé qui fouille une décharge pour survivre, le chasseur de cauchemars et son pote José, le grand-père qui a bien du mal à trouver une histoire à raconter, la fée maladroite, la petite fille qui ne parlait jamais, deux hâbleurs qui vantent les mérites de leurs parents jusqu’à l’extravagance, voilà autant de personnages attachants qui permettent de rêver, de s’inquiéter ou de sourire. Tout ce que l’on peut attendre d’histoires bien menées.
D’ailleurs peut-on résister à un tel début :
« C'est à peu près vers minuit et demi que l'homme réussit à retrouver Louis qui pourtant s'était bien caché derrière le fauteuil vert de la chambre de ses parents. »
Parfois cela ressemble à un apologue, mais c’est évidemment voulu et ce n’est jamais pontifiant. Un peu démonstratif ou moraliste à l’occasion mais pourquoi pas, nom d’un petit bonhomme : c’est une éducation bien douce.
D’autant plus douce que les illustrations de Pierre Koppe sont pleines de couleurs tendres et servent le texte sans redondances inutiles.

Roger BERTHET - 18 mars 2007

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fleche Les Anti-Confessions de François Rousseau, frère de Jean-Jacques

Stéphane Audeguy, Fils unique
Gallimard, 2006, 17,50 €

filsunique.jpgBelle idée, d’avoir imaginé ces mémoires fictifs du frère de Rousseau !
Difficile de savoir par quel bout présenter l’ouvrage : le roman est d’abord à l’image du XVIIIe siècle, il commence dans la gaieté libertine polissonne et se termine dans l’amertume et la nostalgie post-révolutionnaires. C’est le parcours de François Rousseau, tôt initié à la sexualité, qui, parce qu’il atteint un âge très avancé (tout en ayant l’air d’avoir 20 ou 30 ans de moins jusqu’au bout), résume à lui tout seul les quêtes, enthousiasmes, réflexions et échecs de son siècle : il est né en 1705 et le roman se termine en 1794, lors du transfert des cendres de son frère Jean-Jacques au Panthéon. Ses expériences libertines, souvent vécues dans des milieux fortunés et intellectuels, rappellent que le mot philosophe, avant de s’infléchir assez tard, vers son sens moderne a d’abord signifié débauché. La fascination pour les inventions mécaniques (François croise Vaucanson) aboutit chez lui à la fabrication d’un Hercule super-amant automatique, qui relève bien sûr de la supercherie, mais répond comme on dit à un horizon d’attente…
Le roman appelle aussi à la lecture ludique : clins d’œil aux Confessions (le peigne cassé de Melle Lambercier, c’était un coup en douce de François, retour un soir devant Genève aux portes fermées, fin de vie à Ermenonville, etc.) ; la structure rappelle le roman picaresque : ce beau voyou qui fait carrière avec son physique comme avec ses talents d’acteur (et un don remarquable pour toutes sortes d’activités manuelles, dont l’horlogerie, la mécanique, la maçonnerie..) affine sa réflexion petit à petit sur l’humanité, aidé en cela par de grandes figures, dont Sade. François, qui fait dans le ressentiment parfois un peu ostentatoire à l’égard de son frère, lui reproche son sens du théâtre et donc sa fausseté. Or, il joue aussi sur ce registre, mais souligne en somme qu’il n’en est jamais dupe, en particulier à travers son double féminin, l’extraordinaire Sophie, qui a rêvé d’une impossible carrière de comédienne et se retrouve victime de la cabale anti-philosophique en jouant la pièce de Palissot, Les Philosophes.
Le roman acquiert cependant à la fin une remarquable gravité, lesté par une description précise et étonnante des débuts de la Révolution française : prise de la Bastille, démolition de la forteresse sous les ordres de François devenu contremaître, invraisemblable trafic des pierres du bâtiment, peinture hallucinante des pauvres filles enfermées à la Salpêtrière et déportées à Bicêtre pour y être soumises au traitement au mercure contre la vérole.
Les figures féminines sont très souvent exceptionnelles et cet homme qui, comme son frère, a manqué de mère a su, lui, construire avec plusieurs femmes hors du commun par leur revendication d’une vie libre, des relations qui s’enrichissent avec le temps d’une attention toujours plus fine à la condition féminine au XVIIIe siècle, loin de ce qu’il appelle drôlement et cruellement la vision « laitière » des femmes de son frère : depuis la jeune Denise qui eut la chance d’échapper au sort des fugueuses de l’époque, en passant par la massive Monique, Mme Paris, tenancière d’un bordel très couru, jusqu’à la figure finale de Sophie (tous les deux sont alors des vieillards), c’est une étonnante galerie déjà « féministe » qui se clôt avec le refus si choquant des Révolutionnaires de donner aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes.

Danièle LANGLOYS - 25 février 2007

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fleche Il visite, il bavarde…

Alexandre Dumas, Voyage à Pompéi
Éditions de Passy, 2006

dumas.jpgOn trouvera là les pages consacrées à Pompéi par Alexandre Dumas. Ce sont quelques chapitres de son « Corricolo », récit d’un voyage débonnaire en Italie. Claude Aziza préface ce choix. Petit bonheur de se promener avec ce grand bavard dans une Pompéi bien moins fouillée et moins connue qu’aujourd’hui. Moins protégée aussi puisqu’il raconte qu’il a pu y passer la nuit. Il y a une amusante évocation des bains romains et une énumération un peu fastidieuse (il faut le dire) de toutes les théories échafaudées pour déterminer le sujet de la grande mosaïque de la Maison du faune dont on dit aujourd’hui sans hésiter vraiment qu’elle représente Alexandre combattant Darius. En curieux Dumas s’intéresse aussi aux graffitis et aux épitaphes, il décrit les gladiateurs ou les papyrus, il bavarde, bavarde. On ne cherchera là ni la vérité historique (si elle existe), ni une description détaillée. Ce sont quelques souvenirs écrits très vite (Dumas n’hésite jamais devant un bon mot ou un commentaire très personnel) et un témoignage amusant de ce qu’était le tourisme dans la première moitié du XIXe siècle, avant qu’on l’ait inventé. À lire pour accompagner et rafraîchir n’importe quel guide sérieux et nécessaire sur Pompéi.

Et voilà le programme :
« Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'emmener dans une excursion domiciliaire ; nous visiterons trois ou quatre des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques inscriptions, et ce sera tout. »

Petite surprise : lire sous la plume de Dumas la blague du peintre du « Passage de la Mer Rouge par les Hébreux ».
Petit plaisir : apprendre qu’à la suite de l’échec de son Caligula, Dumas fut à l’origine de l’expression « tu me caligules » qui manifestait joliment l’ennui du locuteur.
Petit bémol : regretter quelques coquilles agaçantes dans un ouvrage aussi court.

Roger Berthet - 16 février 2007

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fleche Multiroman

Jacques Roubaud, Nous les moins-que-rien, fils aînés de personne
Fayard, 2006

roubaud.gif Dans un des grands romans de la littérature européenne Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse, une proposition d’écriture étonnante est faite à des étudiants. Il s’agit de rédiger une autobiographie fictive, d’imaginer ce qu’aurait pu être sa propre vie à une autre époque. Trois exemples en sont données à la suite du roman, dont « Le faiseur de pluie » qui est fascinant.
Jacques Roubaud reprend cette idée à sa façon dans Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. Il imagine les 12 (plus 1 toute petite) incarnations qu’il « aurait été » ; car ce n’est pas le jeu du « on serait » dont il s’agit, mais un « on aurait été » qui révèle plus sûrement encore celui qu’on est. Dans le roman de Hesse, un personnage de fiction était ré-incarné dans le passé en des personnages de fiction. Ici c’est le bien réel Roubaud, mathématicien, oulipien passionné par les contraintes, créateur de la Belle Hortense, amoureux et poète, qui se rêve – non, qui se récrée – en ermite stylite, troubadour ou poète japonais.
On voudrait tout citer, tout décrypter aussi. Choisissons pourtant.

Avec Pierre Corneille Roubaud on apprend comment on peut découvrir en acrostiches dans les pièces de Corneille des mots cachés, et donc révélateurs. Certains cuistres qui confondent Molière avec l’auteur du Cid auront de quoi sourire au lieu de s’acharner à des pesages informatisés d’œufs de mouches dans de toiles d’araignées. On verra aussi comment réduire Phèdre à l’essentiel par un choix judicieux des vers.
PHÈDRE
Tragédie de Jean Racine, codécimée par PC. Roubaud.
Acte 1. scène première
THÉRAMÈNE
Hé! depuis quand, Seigneur, craignez-vous sa présence?
Quoi? vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
HIPPOLYTE
Toi, qui connais mon coeur depuis que je respire....
THÉRAMÈNE
Ah ! Seigneur !


Il y a cela aussi.
Devenu sur le tard moine de l’abbaye de Fontfroide, Jacobus Robaldus raconte ses longues tribulations d’homme du XVIe siècle. Né à Lyon (évidemment, c’était peut-être tout près à Caluire), il tient un peu de Rabelais, un peu de Montaigne ; il écrit comme Béroalde de Verville (poème sur les vers à soie) ou Peletier du Mans (poème sur la « marmoteine ») ; il rencontre les noms les plus fameux de la Réforme en ces temps troublés de guerres de religion. Mais il finit par défendre l’idée de tolérance jusque dans son grand âge plus apaisé. Il s’est passionné pour les nombres comme Roubaud, a douté de sa poésie mais n’a cessé d’en écrire comme Roubaud, a des souvenirs lyonnais comme Roubaud, des souvenirs de pédagogue comme Roubaud. Il a même rencontré un Alesius (Fonce Alphonse !) dont la plaisanterie sur le tabac date de… bien plus tard ; et il raconte une bien jolie histoire d’escargots qui finit dans une pirouette « Ce souvenir imaginaire me fait sourire. » On aime tout dans cette vie rêvée.
Et les sonnets, et les haïkus, et les films d’Orson Roubaud qui durent une minute générique compris. Et les mémoires du Labrador…
Et encore ? Ah, le dernier texte, le plus court, le très court, dont voici le début.
Notre chatte se nommait Chat. J'avais sept ans. Elle était posée sur la table de la cuisine, où je prenais mon petit déjeuner. Elle me regardait mais je n'arrivais pas à saisir son regard. Le soleil de juin entrait par la fenêtre et lui chauffait la nuque, la fourrure. Je lui dis « À quoi tu penses ? », « À quoi tu penses, Chat ? ».
Il faut lire la fin… On comprend alors mieux la phrase de Jacobus Robaldus déjà nommé : « J'anime devant mes yeux le Théâtre de Mémoire que j'ai bâti dans ma tête à l'image du Theatrum Orbis Terrarum d'Abraham Ortelius […] ma mémoire est l’atlas de mes souvenirs. »
On comprend aussi mieux la phrase déjà citée surtout si on cite la suivante : « Ce souvenir imaginaire me fait sourire. Ensuite je pleure. »

Certes l’autobiographie est et sera au programme des classes de lycée. Peut-on vraiment imaginer faire écrire à qui a peu vécu une « autobiographie dans le passé » ou quelque nom qu’on lui donne ? À voir. Mais, pour l’érudition, mieux vaut Roubaud (« Cherche ce qui se doit, ignore l’ignorant. » dit un des ses avatars). Pour le plaisir aussi : oublions donc l’utilitarisme pédagogique.
Ah la belle lecture ! Ah la belle lecture !

Roger BERTHET - 17 décembre 2006

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fleche Demoiselles cherchent messieurs

René de Obaldia, Fantasmes de Demoiselles
femmes faites ou défaites cherchant l'âme sœur
Grasset, 2006

obaldia.jpg On peut être académicien et ne pas être engoncé dans son habit vert ni embarrassé par son épée. René de Obaldia le montre avec ce petit livre de la même veine que ses Innocentines, (Grasset, 1969). Vous vous rappelez ? Ça :
« Grand'mère
Se courbe toujours vers la terre Et au début
Je me demandais ce qu'elle avait perdu ?
Mais elle n'a rien perdu du tout
Elle a plein de tours polissons
Et si elle plie comme ça les genoux
A les rentrer dans le menton
C'est pour mieux jouer à saute-mouton. »

Et puis ça :
« Mutations
A force de mettre du mercurochrome
Sur mes genoux toujours blessés
Et de tendre un peu plus vers le gallinacé
Je deviendrai peut-être un homme ? »

Et surtout ça :
« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin
Voici, mes zinfints
Sans en avoir l'air
Le plus beau vers
De la langue française. »


René de Obaldia récidive avec des petites annonces pleines de saveur. Des demoiselles cherchent donc l’âme sœur (c’est dans le titre) et le disent avec des poèmes drôles :
« La vie c'est pas du gâteau
Je cherche un rigolo
Un brave garçon
Gai comme un pinson
Léger comme une alouette
Des histoires drôles plein sa musette. »

Des poèmes fiévreux (mais c’est pour rire) :
« Cherche beau chevalier
De très haute lignée
Qui pourra parcourir mon corps
Au son du cor
Le soir au fond des bois
Et puis s'envolera dessus son palefroi
Ni vu ni connu
Turlututu chapeau pointu ! »

Des poèmes parfois coquins… on ne citera rien.
On peut toujours se donner l’excuse d’une belle étude sur les petites annonces avec décryptage, analyse sémiologique et classification appropriée ; on peut… mais le simple plaisir justifierait cette lecture.
D’ailleurs, si ça se trouve, l’auteur ne l’a commis que pour le dernier texte :
« Cherche un Académicien encore vert
Veuf ou célibataire
Parlant en prose ou en vers. »



Roger Berthet, 5 novembre 2006

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fleche Une détestation pleine de sens

Éric Chevillard, Démolir Nisard
Editions de Minuit, 2006

nisar.jpg Mais que lui a donc fait Désiré Nisard pour qu'Éric Chevillard le démolisse ainsi, avec l'énergie d'un Frère Jean des Entommeures éblouissant de fureur et de verve ?
Il a été tout simplement un des critiques littéraires les plus en vue et les plus honorés (sinon appréciés) du XIXe siècle. Il a surtout soutenu imperturbablement que la littérature française n'avait cessé de décliner depuis le XVIIe siècle. Il a prétendu que la littérature se devait d'être morale alors qu'il a soutenu sans vergogne que la morale des Princes n'est pas celle du Monde. Il a dénoncé les meilleurs écrivains de son temps pour finir à l'Académie, auteur malheureux de discours de réception insipides (on peut en juger sur le site de l'Académie française justement).
Et Chevillard de partir à l'assaut avec l'aide opportune de Pierre Larousse et de son Grand Dictionnaire. C'est pour faire de Désiré Nisard la plus belle tête de turc qui soit, le parangon de la bêtise satisfaite, le responsable absolu de tous les malheurs du monde. Autant le dire le lecteur est comme abasourdi de plaisir devant de telles attaques car tout y passe :
- énumérations savoureuses, de vautours ou de chapeaux :
« Vous souhaitez acheter un feutre mou pour avoir un peu plus d'allure, un sombrero pour améliorer votre espagnol, une bombe pour pousser votre cheval dans la plaine, un melon pour ressusciter le burlesque, une casquette pour rajeunir, une cagoule pour que les choses changent, un bibi pour laisser parler la femme, une couronne pour être obéi, un canotier pour vos parties de campagne, un haut-de-forme pour épouser Métilde, désolé, la chapellerie Nisard ne vend que des bonnets de nuit.»
- pastiches de textes littéraires (surprenant ce poème avec des rimes en « outre » !),
- détournements de dépêches de presse où le nom de Nisard remplace celui des abuseurs et autres malfaisants de tout poil (oui c'est lui qui nous a fait perdre la Coupe Davis !),
- description du ténia, avatar de Nisard ou de l'isard (!) son contraire...
Chevillard rêve d'un livre, d'une littérature, d'un monde garantis sans Nisard. Et c'est un festival de formules à l'emporte-pièce : « Si mon mépris était un moulin, Nisard serait tout le blé de France. »
On finit par se dire qu'on remplacerait bien Nisard par son propre pire ennemi. Mais non, Nisard devient un absolu et, pire que le Monsieur Panado de Vialatte ou la Madame Gribiche de Gripari, il est le mal qui nous accable sans cesse.
Ce petit livre plein d'humour est le blâme par excellence et ce dès les premières mots : voir les pages 8 à 10, admirable mise-en-bouche de ce festin de méchancetés accablées. Ne pas rater non plus la diatribe contre l'adolescent au téléphone portable (page 169). Mais dira-t-on, quel rapport avec le sujet ? Le mal, sous toutes ses formes, et l'humour. Il suffit d'aller voir. Encore ne vous a-t-on rien dit des interventions agréables de Métilde, douce compagne du narrateur.

Pour compléter ce « l'ai-je bien descendu ? », on peut aussi lire avec intérêt le petit volume paru aux éditions Mille et une nuits sous le titre Contre la littérature facile qui contient, outre ce texte de... Nisard, la réponse que lui a faite Jules Janin et quelques détails non dénués d'intérêt.

Roger Berthet, 10 novembre 2006

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fleche Un livre a-t-il une âme ?

Paul Desalman, Le Pilon
Quidam Éditeur, 2006

desalman.gif Étonnant le héros de ce livre qui bavarde, bavarde, raconte sa vie et s’intéresse à tout. Il nous tient en haleine avec ses aventures picaresques pour le moins et ce d’autant plus que ce héros-narrateur est… un livre.
Autobiographie fictive (tant pis pour l’oxymore !), s’il en est, d’un ouvrage qui comme tous ses semblables est voué à plus ou moins brève échéance au pilon. Autant dire à la mort. Et elle viendra, mais pas comme ça, pas sous cette presse monstrueuse qui, nous dit le narrateur, dévore un cinquième de la production annuelle des éditeurs. Non, la mort du héros ne sera pas banale ou ignominieuse et elle vaut au lecteur la dernière page du livre, superbe.
Auparavant le livre bavard nous dit tout de ses aventures (bien plus variées que celles de la plupart de ses semblables il est vrai). Cela permet au lecteur de découvrir les coulisses de l’édition, et de la librairie, les plaisirs de la lecture et même de savoureuses anecdotes.
Paul Desalmand est passionné par l’écriture (voir son ouvrage Écrire est un miracle). Le livre auquel il prête sa voix sait être drôle, intelligent sans pédanterie, coquin à l’occasion. On apprend ce qu’est le « désherbage » d’une bibliothèque, l’origine d’une trop célèbre citation de Voltaire ou l’existence d’un Club des Amateurs de Citations (le CAC 40, mais si !). On y lit un superbe pastiche de Malraux interrompu par l’impertinence de Mauriac : « Et dire qu’il a écrit Les Voix du silence » ! On y découvre les dédicaces de certains auteurs à Mitterrand. Il y a de belles pages sur les femmes écrivains et les femmes en général, « coquin » on vous dit. Mais surtout on y croise bien des écrivains aimés, un peu oubliés voire contestés.
Et le plaisir de lire, si bien évoqué dans ces pages, est encore accru par ce livre malin où la voix du narrateur est celle d’un livre mais l’intelligence et l’humour celles de l’auteur qui nous fait partager ses passions, son engagement et apprécier ses convictions d’honnête homme..
C’est bien une autobiographie fictive avec toutes les ambiguïtés du genre, pour notre plaisir. Après tout l’empereur Hadrien a pour nous aujourd’hui l’accent de Marguerite Yourcenar, qui s’en plaindrait ?

Les premières phrases :
« Un roman doit commencer par une gifle et se terminer par un coup de poing, me dit un frère de papier. Pour un autre, il faut impérativement un cadavre dans le premier chapitre. Tous se méprennent sur mon projet. Je souhaite uniquement raconter ma vie de livre d'une façon linéaire. J'ai donc tout banalement commencé par l'entrepôt à la sortie des presses pour continuer par les librairies et les bibliothèques où j'ai vécu, qui furent le lieu de longues discussions entre compagnons de rayonnage. »

Le site de l’éditeur :
http://www.quidamediteur.com/NewFiles/livres/Pilon.html

Roger Berthet, 10 novembre 2006

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