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Les notes de lecture

 

fleche Baudelaire vu par ses contemporains

André Guyaux, Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal (1855-1905)
1143 pages, PUPS, 2007.

baudelair.jpg « Si Les Fleurs du mal étaient une œuvre médiocre, elles seraient passées inaperçues comme tant d’autres », écrit Mme Aupick, mère de Charles Baudelaire, dans une lettre adressée au frère du poète. Seulement voilà : dès leur sortie, les « fleurs maladives » déclenchent des passions, aussi bien du côté de leurs admirateurs que de leurs détracteurs, tous prolixes hommes de lettres. Dans Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal, André Guyaux a réuni tout ce qui a été écrit sur l’ouvrage depuis la parution en 1855 des dix-huit premières pièces dans La Revue des deux mondes, jusqu’en 1905 : il nous offre ainsi plus de mille pages de critiques littéraires, correspondances privées, pièces du procès, articles justificatifs, préfaces, publications diverses…
En 1857 paraît la première édition complète des Fleurs du mal : ce sont les critiques du Figaro qui mènent contre Baudelaire la violente cabale qui va conduire celui-ci au tribunal, quelque six mois après Flaubert pour Madame Bovary. Leurs arguments ? Le manque d’idées est l’un des plus fréquemment requis : « En fait d’idées, M. Baudelaire est d’une indigence navrante » ; l’atmosphère macabre de sa poésie : « l’odieux y côtoie l’ignoble […] Jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. » Mais surtout, on accuse Baudelaire d’avoir cherché des sujets nouveaux et choquants dans le but de passer à tout prix pour un original et de chercher un terrain encore vierge pour s’y déployer.
Si Baudelaire a des détracteurs puissants, ses admirateurs sont à la hauteur : Flaubert, Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Swinburne et bien d’autres marquent leur sympathie pour le poète. Barbey d’Aurevilly, Théophile Gautier, Charles Asselineau, Théodore de Banville, volent à son secours et rédigent les « articles justificatifs » destinés à contrer les accusations. Ils disent pourquoi il ne faut surtout pas voir là de réalisme, ils expliquent et réexpliquent la nécessité d’un « Art pour l’art », capable de s’affranchir des modèles classiques, qui « accepte les principales améliorations ou réformes romantiques » (T. Gautier) et surtout, qui ne soit pas au service d’un discours moral. Ils racontent la « décadence », en somme.
Puis c’est le procès, en août 1857. Du fait que« le juge n’est pas un critique littéraire », comme le rappelle l'avocat, ce ne sont pas les arguments du Figaro qui sont retenus contre lui dans le réquisitoire du procureur impérial Ernest Pinard – texte paradoxalement assez élogieux envers le poète –, mais l’« offense à la morale publique » que constituent « la peinture lascive » du poème « Les Bijoux » ou la « débauche » des « Métamorphoses du vampire », par exemple. L’argument de l’offense à la religion est balayé par le procureur lui-même dès le réquisitoire, qui s’achève sur une adresse au jury pour le moins inhabituelle : « Soyez indulgents pour Baudelaire ».
Cela n’est rien pourtant à côté de l’extraordinaire plaidoirie de Maître Gustave Chaix d’Est-Ange, avocat proche des milieux littéraires et dont la présentation des Fleurs du mal en est sans doute l’exégèse la plus limpide parue jusqu’à maintenant (avec celle de Barbey d’Aurevilly dans son article justificatif) : ce véritable bijou n’oublie pas le moindre argument. Il commence par évoquer l’intention du poète : « Il a voulu peindre le vice avec des tons vigoureux et saisissants, parce qu’il veut vous en inspirer une haine plus profonde […] Il va vous montrer tout cela pour le flétrir. » Il va chercher Flaubert, acquitté six mois plus tôt, et même Balzac, puis Molière, « un écrivain qui s’y connaissait bien un peu » et dont il cite la préface du Tartuffe, alors interdit : « Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts ». Et l’avocat d’ajouter : « Est-ce de ma part quelque hors-d’œuvre inutile, puisque nous sommes tous aujourd’hui de l’avis de Molière ? ». La plaidoirie continue en invoquant cette fois des œuvres contemporains auxquelles on aurait pu faire des reproches similaires : les nus en peinture ou en sculpture, et quelques œuvres littéraires plus ou moins cyniques ou salaces, dont les auteurs n’ont pas été inquiétés. Le jury se montre finalement indulgent : il condamne l’auteur et l’éditeur à des amendes mais censure sept poèmes. Le lendemain de cette condamnation, Hugo écrit à Baudelaire : « Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. […] C’est là une couronne de plus. »
L’aventure continue, bien sûr, après le procès ; après la mort de Baudelaire en 1867, ses amis nous livrent encore de très beaux textes sur sa vie et son œuvre (et notamment Théophile Gautier dans la préface des œuvres complètes du poète). Puis, en 1892, la controverse de la statue réveille les passions, qui se déchaînent à nouveau : faut-il ou non ériger une statue à la mémoire de Baudelaire ?
On l’aura deviné, les usages possibles de l’ouvrage en classe sont très variés : pour étudier l’éloge ou le blâme, bien entendu, mais aussi pour réfléchir à une œuvre à la croisée de trois mouvements littéraires et culturels, le Romantisme, le Réalisme et l’Art pour l’art, ou encore pour travailler sur le portrait (on trouve notamment deux très beaux portraits de Baudelaire, l’un rédigé par Barbey d’Aurevilly, l’autre par Théophile Gautier, mais il existe aussi celui peint par Courbet, sans oublier la photo de Nadar). Il y a, enfin, tout ce que l’on apprend sur l’œuvre de Baudelaire, ce qu’en dit le poète lui-même (et surtout, ce qu’il dit d’Edgar Poe, dévoilant à cette occasion ses propres théories). Sans oublier l’admiration sans borne que lui porte la nouvelle génération, dont il se méfie peut-être exagérément : Mallarmé, Verlaine, Rimbaud… qui eux-mêmes laissent quelques textes dans l’ouvrage.



Caroline d'Atabekian - 5 octobre 2007


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