"Désir d'Occident": le récit collectif des 5èmes Eluard
Tout le monde avait entendu parler de la princesse Kamilia mais personne ne l'avait encore vue car elle ne quittait jamais le palais. Elle n'avait la permission de sortir que dans son jardin. Ses parents lui imposaient de nombreuses activités: cours de danse et d'équitation pour le maintien, leçons de politique pour gérer son héritage en tant que future reine. Bien qu'extrêmement riche, Kamilia avait le sentiment de vivre une pauvre vie dans sa cage dorée.
Le palais où elle avait écoulé ses seize jeunes années était d'un luxe inimaginable. De splendides mosaïques bleu azur tapissaient tous les murs jusqu'à l'immense jardin. Au centre de celui-ci se trouvait une fontaine entourée de lions en pierre. Partout où le regard se posait brillaient de sublimes tulipes.
Quand Kamilia avait rempli ses devoirs quotidiens de futur reine, elle se délassait près de la fontaine pour lire un roman. Ses parents souvent l'observaient à la dérobée. Ils étaient fiers de la beauté et de la grâce de leur fille: la jeune princesse avait en effet les cheveux aussi beaux qu'une nuit étoilée, ses yeux noisette étaient dessinés en amande, le nez était gracieux et chacun de ses sourires ravissait l'âme. Pourtant ses parents redoutaient son étonnante soif de connaissance. La jeune Kamilia avait en effet un caractère déterminé et était prête à tout donner pour atteindre ses objectifs.

La princesse Kamilia par Léa H
Chaque vendredi, elle se rendait à la grande bibliothèque du palais royal car c'était le jour où l'intendant de son père rapportait du bazar des nouveaux livres. Elle adorait lui demander ce qu'il y avait vu car ce lieu inconnu la fascinait. Elle imaginait le festival de couleurs et de senteurs qui se dégageait des étals d'épices, de tissus ou de mosaïques.
Ce jour là, elle ne trouva pas le serviteur de son père mais un nouveau livre plutôt grand attira son regard. C'était une série de gravures légendées en caractères gothiques. Des jeunes nobles occidentaux étaient représentés dans leur château, dans des banquets, à la chasse... Lorsque la nuit tomba, Kamilia était toujours plongée dans ce livre. Elle ne pouvait détacher les yeux d'une gravure qui la ravissait. On y voyait une noble dame qui tendait un miroir à une adorable licorne. Le jardin qui les entourait était enchanteur. Il y poussait des fleurs qu'elle n'avait jamais vues au palais. Elle ne pouvait non plus détacher les yeux des cheveux de cette demoiselle inconnue: blonds, ils coulaient sur ses épaules comme une cascade d'or. Avant d'aller se coucher, elle consulta un dictionnaire pour traduire ce qu'elle croyait être le titre de l'illustration: "à Lyon".

Le lendemain au petit déjeuner, Kamilia demanda à ses parents si elle pouvait partir à la rencontre de cette noble dame.
"Père, j'aimerais entreprendre un voyage de l'autre côté de la mer pour rencontrer une princesse du royaume de France".
Le roi blêmit puis répondit avec une colère froide: "Jeune dévergondée, combien de fois allez-vous braver mes ordres? Il vous est strictement défendu de sortir du palais!". Puis il quitta brutalement la pièce en brisant sur son passage plusieurs délicates tasses incrustées d'émeraudes.
La reine se tourna vers sa fille: "Ne soyez pas déraisonnable. Vous savez bien que nous sommes en conflit avec les peuples de l'autre côté de la mer. Ces gens sont différents de nous et très dangereux".
Dépitée, Kamilia passa une bien triste journée. Elle se rendit chez sa tante qui habitait aux étages les plus élevés et isolés du palais. C'était la seule personne de la famille à qui elle osait se plaindre de sa condition. Sa tante était une vénérable femme très cultivée qui pratiquait l'alchimie au service de son frère le roi. La jeune princesse pénétra dans l'atelier de sa tante: mystérieuse pièce sombre emplie d'étagères où des élixirs colorés étaient soigneusement rangés. La pièce semblait déserte, pas de feu de bois: tout montrait que sa tante était absente! Machinalement, Kamilia balaya du regard les étagères et remarqua une fiole étiquetée "élixir de métamorphose en familier: prendre l'apparence d'un individu que tout le monde croit connaître". Instinctivement, elle s'en empara et sortit précipitamment de l'atelier avec la fiole qui avait suscité chez elle un fol espoir.
Une fois dans sa chambre, elle contempla, songeuse, la fiole bleue. C'était décidé, elle prendrait l'apparence d'un serviteur royal et profiterait de la prochaine expédition de son père en Andalousie pour tenter de gagner le royaume de France. Elle ne confia à personne ses projets et espérait juste que sa tante ne s'aperçût pas qu'un élixir manquait. Durant les mois qui suivirent, elle mit à profit toute la vivacité de son esprit pour apprendre quelques rudiments de langue romane.
Le grand jour arriva. A l'aube du départ de son père, elle but la fiole en entier sans avoir la moindre idée de la durée du charme. Puis elle cacha dans les doublures de ses vêtements quantité de bijoux précieux. Elle prit place avec les chameliers sous sa nouvelle apparence d'homme: sa présence ne semblait choquer personne et certains serviteurs avaient même échangé des mots amicaux avec elle. L'élixir fonctionnait donc à merveille! Qu'il lui était dur de cacher son excitation une fois franchie l'enceinte du palais! Tout lui semblait plus beau à l'air libre et elle s'extasiait à chaque découverte. Sa joie fut à son comble quand le convoi s'arrêta pour une halte dans une oasis. Et là, le destin sembla récompenser son audace et sa ténacité en lui offrant un spectacle inestimable: une fantasia s'y célébrait! La princesse ne pouvait détacher une seconde les yeux de cet ensemble coloré alliant grâce et force, délicatesse et puissance. Dans le nuage de poussière provoqué par le rapide galop des chevaux arabes brillaient çà et là les étoffes dorées des costumes avec lesquels chevaux et cavaliers étaient parés. Kamilia, ivre de joie, ne regrettait pour rien au monde d'avoir déserté le palais familial et la route jusqu'à la mer fut une série d'éblouissements. Enfin, le convoi avait atteint l'emplacement du navire de son père. Comme la force de l'élixir ne semblait pas faiblir, Kamilia se fit passer pour un serviteur des cuisines.
Commença alors la traversée jusqu'en Hispanie. A bord du navire, Kamilia sympathisa avec Antonio un marchand chrétien qui faisait du commerce pour exporter dans les royaumes chrétiens de la soie, du cumin et du safran. Il lui proposa de traverser l'Hispanie en sa compagnie jusqu'au royaume d'Aragon dont il était originaire. Grâce à lui, Kamilia passa la traversée en mer à s'instruire sur les moeurs en Occident.
Un matin, le navire débarqua enfin en Occident, dans le port de Malaga. C'était l'heure de quitter l'Orient. Kamilia murmura un discret adieu en direction du convoi de son père et prit place dans la carriole qu'Antonio avait réussi à se procurer. Elle ne se lassait pas de l'écouter parler car il s'intéressait à tout et n'était pas hostile à la présence des Musulmans en Espagne. Il avait saisi l'opportunité de faire commerce avec eux et s'était révélé un habile marchand. Il admirait particulièrement Séville où avaient été créés les jardins de l'Alcazar et la mosquée de la Giralda. Malgré elle, Kamilia avait un pincement au coeur quand elle repensait au jardin édénique de son pays d'origine. Les deux amis se séparèrent en Aragon et le marchand déclina poliment son offre d'accepter ses bijoux en échange des services qu'il lui avait rendus.
"Pourquoi pleures-tu belle enfant?".
A travers ses larmes, Kamilia distingua le visage bienveillant d'une femme d'un certain âge. Elle sentit fondre toutes ses craintes et lui avoua tout: sa naissance princière de l'autre côté de la mer, son périple pour Lyon et l'accueil glacial qu'elle avait subi. Dalila, car tel était le nom de sa bienfaitrice, la consola et lui proposa de venir passer quelques jours dans la cour du Comte pour qui elle travaillait. En chemin, Dalila expliqua à Kamilia où elles se trouvaient: dans le comté de Foix en Languedoc et entreprit de lui résumer comment elle était passée au service du père du Comte en tant que nourrice. Kamilia se sentit totalement euphorique, elle n'en revenait pas du miraculeux hasard, du providentiel coup de dés qui lui avait fait croiser la route d'une femme de sa contrée aussi bien intégrée en France.
Arrivée dans ses appartements, Dalila lui proposa de se délasser dans un bain tandis qu'elle lui préparait du café. Kamilia se sentit totalement apaisée. Quelques heures après son arrivée, on frappa délicatement à la porte de sa chambre. C'était Oscar, le fils du Comte qui la salua aimablement par quelques mots d'arabe que sa nourrice lui avait appris et il la convia à dîner. Kamilia était aux anges. Ce jeune noble pourrait sûrement la conduire à Lyon, auprès de la jeune dame à la licorne. Le futur comte de son côté était tout simplement sous le charme de Kamilia. Jamais il n'avait contemplé une aussi belle jeune femme, aux charmes plutôt rares en ces contrées.
Les deux nouveaux amis coulèrent d'agréables journées et chacun apprenait à l'autre des subtilités sur leur pays respectif. Un jour qu'ils se promenaient dans une foire, Kamilia aperçut un cheval d'une élégance extrême et à l'ossature délicate. Elle reconnut alors la race de ce cheval qui était originaire d'Orient et sa nostalgie était si forte qu'elle ne put s'empêcher de verser des larmes. Oscar fut très peiné de voir l'élue de son c½ur pleurer: il lui proposa de mettre tout en ½uvre pour qu'elle puisse envoyer une missive à ses parents afin de les rassurer sur son sort. Il lui acheta également la superbe monture. Kamilia remercia le futur comte avec une telle effusion qu'il se sentit rougir. Elle entoura de ses bras l'encolure du cheval et décida malicieusement de le prénommer "Couscous". Le soir, elle écrivit une longue lettre à ses parents et les assura qu'elle serait de retour au palais dès qu'elle aurait rencontré la noble Lyonnaise. Elle confia ensuite sa lettre à Oscar pour qu'il la remette à un courrier qui avait accepté d'entreprendre le long voyage. Avant de remettre la lettre au courrier, Oscar la parcourut des yeux et il sentit son coeur se briser en découvrant que Kamilia prévoyait de rentrer chez elle. Or, il savait que la Dame à la licorne n'avait jamais existé. "Je ne peux plus me passer de Kamilia, songeait-il, je dois absolument continuer à lui faire croire qu'elle pourra un jour la rencontrer pour retarder au maximum son départ". En même temps, il se maudissait de sa timidité qui l'empêchait de lui avouer son amour.
Un soir, il la convia dans le jardin pour un petit récital. Accompagné de sa guitare, il lui chanta exclusivement des poèmes d'amour de troubadours. Il voulait absolument se déclarer ce soir-là. Kamilia se laissait bercer par les accords de guitare et savourait le moment. A la fin du récital, elle lui demanda affectueusement:
"Cher Oscar, quand me conduirez-vous chez la jeune noble à la licorne? Vous m'aviez dit il y a de cela quelques semaines que vous étiez parvenu à entrer en contact avec elle".

Récital de guitare au jardin par Arnaud D.
Prise d'une colère extrême à l'idée qu'il avait abusé de sa confiance, Kamilia jura qu'elle ne le reverrait plus jamais. Elle alla chercher quelques affaires, les cala sur son cheval et le monta sans écouter le jeune comte qui la suppliait de lui pardonner et de rester. Rien n'y fit. Elle ne daigna pas même lui répondre et s'éloigna de la cour sans se retourner. Elle fit quelques lieux et voulut s'arrêter à une auberge pour prendre un peu de repos mais l'hôte refusa par méfiance de la recevoir. Elle passa donc pour la deuxième fois de sa vie une nuit à la belle étoile. Elle songea amèrement qu'elle avait fait tant de chemin pour rien puisque son rêve était brisé et qu'en plus elle ne serait jamais accepté parmi les habitants de ce royaume. Oscar et sa cour étaient une exception mais quand bien même, il l'avait trahie! Le lendemain, elle négocia son cheval contre une place dans une carriole qui devait traverser les Pyrénées. Elle serra une dernière fois Couscous dans ses bras et prit place dans la carriole. Une mère et son enfant changèrent de place à son arrivée.
Les heures s'écoulaient tristement et elle se sentait seule et le c½ur vide. Elle repensa alors à Oscar et se rendit compte que son ami lui manquait terriblement. Toute sa colère s'effaça pour laisser poindre un sentiment qu'elle n'avait encore jamais ressenti pour personne, le même sentiment que ressent Yseult pour Tristan, Lancelot pour Guenièvre. Sa vue se brouilla et des larmes coulèrent. L'aimait-elle donc? Sûrement, mais il était trop tard car elle ne pourrait plus jamais le voir. D'un coup, elle entendit un hennissement qui lui était familier: celui de Couscous. "Impossible, pensa t-elle, je l'ai vendu au marché!" Elle pencha la tête et aperçut Oscar galopant sur le dos du cheval. Il dépassa la carriole et la fit s'arrêter. Kamilia n'écouta plus que son c½ur et descendit de la carriole en courant. Elle se jeta dans les bras du jeune comte et le serra de toutes ses forces. Celui-ci lui murmura à l'oreille: "Je t'aime, ne me quitte plus. Je te suivrai où tu iras, jusqu'à chez tes parents. Tu verras qu'enfin les rapports entre l'Orient et l'Occident seront meilleurs grâce à nous." Kamilia le regarda avec un immense sourire. Oscar se mit à genoux: "Veux-tu m'épouser? Vivre et mourir à mes côtés?"
Kamilia acquiesça et le releva. Ses yeux noisette pétillaient de malice:
"Mon cher amour, avant d'entreprendre nos épousailles, j'aimerais que vous m'emmeniez d'abord dans le duché de Lyon afin que je puisse enfin contempler en vrai une fameuse tapisserie qui de l'Orient, m'a donné un formidable désir d'Occident".

La Reine de ses pensées par Thulaksan