UN SOURIRE MYSTERIEUX
C'était une belle journée d'été ensoleillée. J'avais organisé, avec des amis, un long périple de cinq jours. Nous avions choisi une auberge, dans les Pyrénées : notre objectif était d'arriver à la frontière espagnole. J'avais réussi à emmener ma femme, Jeanne. Nous vivons ensemble depuis trois ans, à Bourges, dans le Cher. Je l'avais rencontré lorsque je revenais d'une promenade nocturne. Dès que mes yeux avaient rencontrés les siens, j'avais su qu'ils ne pourraient s'en décrocher. Ses yeux présentaient trois nuances de gris, allant du foncé au clair. On y lisait une profonde mélancolie, une étincelle de défi et une singulière attention. Son regard fier me lançait des flèches, et j'aurais cru qu'elle lisait en moi comme dans un livre ouvert. Ses cheveux d'or balayés par le vent tombaient en cascade sur ses épaules, et lui faisaient comme un manteau de fourrure. Sa robe blanche de soie, attachée à sa taille avec une ceinture beige, ondulait et flottait délicatement, telle des vagues bercées par le vent. On aurait cru qu'elle allait s'envoler. Je l'avais ramené chez moi, et, perdue, elle ne s'en était même pas rendu compte. Depuis ce jour, on ne s'était plus quittés.
Le jour du départ était donc arrivé. Jeanne et moi avions pris le bus pour rejoindre nos compagnons dans le petit village d'Arrrens-Marsous, perdu au milieu des montagnes. Le temps, qui promettait d'être superbe, s'avisa de changer tout à-coup. Un nuage gris arrivait de l'Est et je fus pris d'un sombre pressentiment, qui s'envola comme une plume lorsque ma douce femme me prit la main. Une chaleur m'envahit aussitôt.
Ayant retrouvé mes compagnons de route, nous nous sommes empressés de commencer la randonnée. L'atmosphère, lourde, ramollissait tous mes pas. Il faisait une chaleur épouvantable. Jeanne semblait épanouie, légère comme un oiseau, et son visage n'exprimait aucune difficulté, pas le moindre effort. La pente s'accentua brusquement, et nous commencions, mes amis et moi-même, à fatiguer. Mon c½ur s'emballa et je commençai à m'essouffler. Chaque membre me tiraillait. J'étais pourtant rassuré par la présence de Jeanne derrière moi. Tout à-coup, le tonnerre retentir, lorsque j'entendis un hurlement empreint de terreur. Je me retournais dans un sursaut apeuré. Ma femme avait disparu. Je me penchai lorsque j'aperçu un trou béant. Une sueur glacée dégoulina entre mes omoplates. Mes nerfs étaient tendus à l'extrême et mes mains moites se tortillaient comme des araignées. J'hurlai :
- Jeanne ! Jeanne ! Où es tu ? Ma douce, répond-moi !
Ma voix se perdit dans les profondeurs. Aveuglé par la pluie battante, par les larmes, et paralysé par la peur, je me mis tant bien que mal à me trouver un abri. La boue m'arrivait aux chevilles et j'étais trempé jusqu'aux os. Une grotte, humide, et plongée dans l'obscurité, me servit de refuge. Epuisé, j'avançai, les mains en avant, cherchant un appui. Je restai debout, les bras dans le vide, et les larmes salées qui me dévoraient le visage, telles des piques brûlantes, me rappelaient que ce que je vivais n'était pas un rêve.
Soudain, une énorme main m'attrapa la cheville, et enfonça ses longs ongles dans ma chair. Je criai, effrayé. J'entendis ma femme qui me cria mon prénom, mais cet être, cette créature des ténèbres cherchait à me faire sombrer dans les profondeurs de la grotte. Je me débattais violemment, puis ce fut le noir complet. J'eus l'impression de recevoir une énorme gifle, qui me brûla le joue, comme une rafale de vent. Lorsque je repris connaissance, je vis tous mes compagnons penchés sur moi, mais une douleur atroce me démangeait la cheville. Je me penchai à l'endroit de ma souffrance et je vis une profonde entaille ensanglantée.
Je sentis la main délicate de ma femme dans la mienne. Elle souriait. Lorsque mes paupières redevinrent lourdes, son sourire me semblait aussi cruel que la main qui m'avait emporté dans les ténèbres.