Satura

la poésie, à quoi ça rime?

Par CANTON1S2 - publié le jeudi 10 mars 2011 à 15:27 dans La poésie, à quoi ça rime?

Chanson d'automne


Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langeure

Monotone.

Tout suffocant

Et blème, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.


Paul Verlaine


Poèmes Saturniens

Paysages tristes 1886


Si j'ai choisi ce poème, ce n'est pas l'œuvre du hasard. Mon choix est autant dû à la beauté de la forme qu'au symbole. Ces célèbres vers de Paul Verlaine sont inscrits non seulement dans la grande Histoire mais dans l'histoire de la poésie, ou plus populaire dans l'histoire de la musique française.

Ce poème intitulé Chanson d'automne est original par sa forme, en effet emprunte d'une certaine musicalité. Rythmé à la façon d'une chanson, il est scindé en 3 sizains alternant chacun 2 tétrasyllabes avec un vers trisyllabique à deux reprises de façon résolument régulière. Ainsi, dans chaque sizain, les vers se font échos par paires au moyen de la rime, les tétrasyllabes formant des couples entre eux de même que les trisyllabes. C'est ce jeux d'échos qui confère à ce poème la musicalité particulière faisant son charme. A tel point que cela en est audible par les sanglots longs des violons qui parcourent d'une façon mélancolique le poème à la façon d'une lente litanie crée par des jeux d'assonances et d'allitération subtils.

Pour la symbolique du poème, elle n'est pas la résultante d'une volonté particulière de Verlaine. Il n'a acquis cette dimension supplémentaire que bien des années après son écriture. La première strophe fut en effet utilisée par la B.B.C dans le flot de messages loufoques et codés, diffusés quotidiennement durant cette période trouble que fut la seconde guerre mondiale, pour prévenir une branche de la résistance française du débarquement prochain des forces alliées. Il résonne ainsi comme un air de libération, de soulagement bienfaiteur en contraste avec le reflet premier de la mélancolie et du mal être inhérent à la condition du poète, déserteur, car à jamais incompris, isolé qu'il est dans sa tour d'ivoire onirique, siège de sa création. Car le grec Ποιειν désigne la création, la genèse de toute chose dont la poésie se veut en partie l'héritière.

Il s'agit de cette vision de l'incompris qui prends le départ de dépit qu'a repris dans sa chanson Je suis venu te dire que je m'en vais, Serge Gainsbourg en hommage à Paul Verlaine dont il partageais le statut d'artiste en marge d'une société qui ne le comprends pas,bien qu'à des époques tout à fait différentes.

Mon choix c'est donc porté sur plus qu'un simple poème de Verlaine, mais sur une histoire, une symbolique particulière qui le relie à notre époque et qui fait que nous connaissons tous ne serait-ce q'un vers de cet air léger ancré dans les recueils de poésie et notre esprit.


La poésie, à quoi ça rime ?


Selon moi, la poésie ne rime pas, ce n'est pas l'exercice difficile de l'application empirique de règles de métrique trop réductrices pour y emprisonner des idées trop grandes en un nombre de pieds définis ou bien encore selon un rythme effréné, « strictissime », dépourvu de tout sens et imposant des alternances rigoureuses de rimes qu'elles soient riches ou léonines. La poésie est tout sauf une science mathématique composée de modèles stéréotypés censés traduire un genre particulier, un registre précis. Il ne peut s'agir là que de préjugés dus à une approche trop superficielle du genre et qu'il ne saurait supporter. Elle ne peut donc en aucun cas se réduire à cela.

La poésie est plutôt l'exercice d'un art qui est celui de la création comme les grecs se sont si bien efforcés de le définir en la faisant dériver de la création : Ποιειν

Il s'agit en effet de traduire la pensée par un registre d'écriture supérieur par le choix des formes, des mots et de la finesse, précision par la suggestion et la nuance du vocabulaire.

Ainsi, les vers et strophes prennent vie par le sens absolument unique que l'auteur à voulu par l'enchainement quasi scientifique des mots. On peut dire que la poésie est la littérature poussée à son paroxysme, chaque mot dissimulant son trésor de la pensée à l'inverse d'autres formes littéraires enchainant les mots de façon triviale.

La raison d'exister de la poésie est de recréer par des règles codifiées la pensée exacte que le poète à mis, paradoxe, tant de temps à retranscrire de la façon la plus belle et la plus spontanée possible, pour produire chez l'amateur la même exaltation à la lecture de ces vers parfaitement bien balancés. C'est là tout le malheur et l'art du poète de s'adonner à cet art torturé dont la difficulté fait la beauté, comme de passer « une matinée à mettre une virgule et une après midi à l'enlever » Oscar Wilde .



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