Le rendez-vous nocturne : une « terrible aventure » ?
Pourquoi cette scène nocturne, apparaît-elle comme une nuit tragique, « terrible aventure » ?
Comment passe-t-on dans la nouvelle et dans le film éponymes du « romanesque » d'une entrevue à l'acmé tragique ?
Cet épisode, une des plus longues séquences et une scène importante dans la nouvelle, se situe à la fin des deux ½uvres et précipite la chute. Avec le consentement de la princesse et aidé par Chabannes, Guise entre dans la chambre de la princesse, la nuit. Cependant le prince, qui ne dort pas, entend du bruit et se dirige vers l'appartement de son épouse et frappe à la porte. Chabannes, resté dans un petit passage, réalise le danger de la situation pour la princesse décide de se substituer à Guise qu'il fait sortir. Quand le prince entre, il voit son épouse et Chabannes dans la chambre.
I. Une scène singulière dans l'½uvre : une entrevue secrète bien vite découverte.
a. Une scène cadre du récit en résonance avec l'épisode de la rivière
Cette scène forme, avec celle de la barque sur la rivière, un cadre aux événements. Ces deux scènes ont des caractéristiques communes :
- d'abord, dans cette nouvelle classique marquée par la concision, elles se dilatent, s'étendent. Mme de La Fayette prend le temps de raconter en détails la situation dans laquelle se trouvent les personnages.
- D'autre part, on constate plusieurs occurrences du mot « aventure » dans les deux scènes. Mais si le mot « aventure » correspond aux événements propres au roman, dans la scène de la barque, ils prennent une autre valeur ici à l'occasion de cette nuit. Il signifie « événement », puis les expressions gagnent en gravité : « pareille aventure » (l.871), « Il y avait quelque mystère dans cette aventure » (l.928), « terrible aventure » (l.965).
- Enfin, ces deux scènes se construisent sur des oppositions symboliques : extérieur / intérieur ; diurne / nocturne ; publique / secrète ; euphorique / terrible ; harmonie / violence ; échange verbal / silence de la princesse.
Ainsi, la première amorce l'aventure quand la deuxième l'achève confirmant l'intuition du comte de Chabannes: « Ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si mauvais augure qu'il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. » Cette nuit tragique, dans un lieu clos tel un piège, vient dénouer ce roman commencé lors de la scène de la barque.
En revanche, dans le film, la séquence n'est pas plus étendue que d'autres. Elle ne se situe pas en rupture mais en continuité avec ce qu'il vient de se passer au bal et voit la consécration de l'amour entre Marie et Guise, la tension érotique s'accomplissant dans la séquence par une nuit d'amour.
En ce qui concerne les oppositions symboliques avec la scène de la barque, là encore les partis pris divergent par rapport à la nouvelle : on trouve bien les oppositions diurne/nocturne ; publique/ secrète. Mais on trouve aussi dans cette nuit filmée un mélange d'euphorie (la nuit d'amour) et de violence (la réaction du prince vis-à-vis de Chabannes), de silence et d'échange (silence entre Le prince et la princesse/ échange verbal entre la princesse et Guise).
b. La scénographie bien pensée : lieu et temps symboliques
Dans la nouvelle, la scène se passe à Champigny où la princesse, éternelle mineure dans une société d'hommes, a été renvoyée depuis quelques semaines par son époux. L'espace est fortement structuré : le parterre au pied du château sur lequel donne l'appartement du prince ; le petit pont-levis qui donne de l'antichambre de la princesse dans le parterre ; l'appartement de la princesse et un petit passage qui correspond à un dégagement (passage étroit par lequel on peut sortir).
Nb : Le château décrit par Mme de La Fayette n'existe pourtant déjà plus, car il a été détruit par Richelieu en 1632 (terrain restitué à la famille Montpensier en 1657) mais l'auteure en aurait consulté les anciens plans.
Dans le film, la scène se passe juste après le bal. Elle se situe à Paris dans l'hôtel particulier des Montpensier. On entre dans les lieux par une grille, on arrive alors dans une vaste cour bordée d'une galerie qui, dans ce moment nocturne, procure l'obscurité nécessaire pour se cacher. L'appartement de la princesse est à l'étage, au bout de cet appartement se trouve un petit espace (un passage). L'appartement du prince est aussi à l'étage et donne sur la cour.
Le fait que Tavernier choisisse de ne pas tourner cette scène à Champigny peut s'expliquer pour deux raisons :
1 : il esquive ainsi de ternir l'image de la princesse qui manipule Chabannes en se servant de lui comme intermédiaire dans l'échange de lettres avec Guise. Dans la nouvelle, elle maltraite le comte quand elle est dépitée de ne pas recevoir une lettre de son amant, elle s'en prend à lui ce qui met en avant une ingratitude qui l'avilit. Bertrand Tavernier défend son personnage féminin et refuse d'aller dans le sens de Mme de La Fayette.
2 : Champigny (ou Mont sur Brac) plutôt que d'être un lieu d'exil, demeure un lieu de refuge/ de retraite : la princesse est éloignée de son époux et n'a plus à subir sa jalousie.
Dans la nouvelle, le signe de consentement de la princesse pour recevoir Guise est le pont-levis baissé ; dans le film, c'est un chandelier près de la fenêtre permettant un clair-obscur pictural. Le symbole peut être rattaché au désir ravivé (allusion sexuelle possible).
Dans la nouvelle, c'est la vision du pont-levis baissé qui éveille les soupçons du prince ; dans le film, c'est un chien allongé dans la cour et immobile parce qu'il vient d'être égorgé par Guise qui joue ce rôle. Ce chien sacrifié peut symboliser la brutalité des hommes et de Guise en particulier. Il rappelle les scènes de chasse et de guerre.
c. Une scène attendue ?
Une scène surprenante dans la nouvelle. En tant que lecteur de la nouvelle, on s'attendait à ce que cette nuit tragique soit centrée sur les personnages de Guise et de la princesse. Or, si Guise est présent au début de la scène, celle-ci n'est pas décrite de son point de vue. C'est le point de vue de Chabannes qui est privilégié. De plus, ce qu'il se passe entre Guise et la princesse est passé sous silence (ellipse bienséante). On reste avec Chabannes dans le passage, ou l'on est avec le Prince quand il s'aperçoit d'une anomalie (le bruit, le pont-levis baissé) et réagit. Mais à aucun moment, nous n'entrons dans la pièce quand la princesse est seule avec Guise. C'est Chabannes qui prend la décision de remettre Guise à la femme de chambre de la princesse et de le faire sortir par le même pont (l.887).
D'autre part, dans cette scène, la princesse est muette. Elle est évanouie et n'intervient que pour empêcher son époux de frapper le comte avant de s'évanouir à nouveau (l.943).
Ainsi, Guise comme la princesse sont évacués de la scène, ils ne semblent plus les sujets principaux. L'enjeu n'est donc pas de montrer un époux trompé ou une scène d'amour contrariée. Le centre d'intérêt se déplace. La scène vaut pour ce qu'il se passe entre Chabannes et le prince. C'est leur face à face qui donne de la force à cette scène et l'enjeu est de montrer le désastre dû à l'amitié trahie. D'où les prises de parole au style direct rares chez Mme de Lafayette mais fréquentes et longues ici telles des tirades au théâtre.
En revanche, la scène est plus attendue dans le film, elle réserve moins de surprises et en cela, elle s'oppose au film.
- Marie et Guise tiennent une place majeure. Ils ne sont ni évacués, ni minimisés. Ils forment un couple central.
- Alors qu'on n'assiste pas au dialogue entre Guise et la princesse dans la nouvelle, on assiste à leur conversation dans le film. Il s'agit de lever le mystère sur le quiproquo (durant la scène de bal) et d'annoncer, pour Guise, le fait qu'il renonce à Marguerite : « je n'aime que toi, Marie ». (Au passage, nous trouvons ces conversations à un autre moment dans la nouvelle (p.39/40).
- Ensuite, si Guise disparaît momentanément et si Marie reste silencieuse tant que son époux est dans sa chambre, Guise réapparaîtra ensuite et ils auront leur nuit d'amour, espérée et attendue. La tension sexuelle est résolue sans culpabilité, ni puritanisme. Marie a envie d'aimer comme on le voit déjà dans la scène du film où elle entend, surprend et épie les ébats amoureux heureux de sa servante. Par la suite, elle part à Blois pour proposer à son amant de « rompre les liens du mariage » parce qu'elle vit son amour pleinement. Héroïne moderne, elle ose braver tous les interdits sociaux et moraux de son époque.
- Quant à la scène où Chabannes se substitue à Guise et assumant de prendre cette place se confronte au prince, elle est moins développée que dans la nouvelle. Bertrand Tavernier fait le choix de rester sur le thème de la passion amoureuse et d'évacuer celui de l'amitié si fort chez Mme de La Fayette sans doute parce que plus convenable.
II. L'intensité dramatique de la scène : l'exaspération des passions
De nombreux indices font de cet épisode une petite scène de théâtre. La théâtralisation vient de la présence des lettres, du style direct, des différents mouvements des personnages, de leur dilemme, du coup de théâtre dû à l'héroïsme de Chabannes également « Il se résolut, par une générosité sans exemple, de s'exposer pour sauver une maîtresse ingrate et un rival aimé » (l.885).
a. Des personnages que les événements bouleversent.
C'est le cas dans la nouvelle :
- Chabannes est bouleversé pour diverses raisons :
1. La princesse abandonne la vertu pour se consacrer à sa passion Chabannes, quand il voit le pont-levis baissé : « il ne put douter de rien, et ce fut alors qu'il fut tout prêt à se porter aux dernières extrémités », périphrase désignant le meurtre ou le suicide. Il est traversé des « plus tristes pensées qui aient jamais occupé l'esprit d'un amant ». Sa passion pour la princesse lui fait appréhender le désordre dans lequel elle tomberait si cette aventure était découverte. Il se substitue à Guise pour épargner la princesse « Mme de Montpensier aurait la douleur de le (Guise] voir tuer à ses yeux et la vie même de cette princesse ne serait pas en sûreté ».
Quand la princesse demande à Chabannes de la rejoindre et d'être présent dans son entrevue avec Guise il est « possédé de rage et de fureur ».
2. Il est aussi bouleversé parce qu'il perd l'amitié du prince qu'il a trahi. L'amitié qu'il éprouvait pour ce prince n'a pas résisté à l'épreuve de la passion. Mais quand le prince entre il a « un visage où la tristesse était peinte », et il est immobile. On devine qu'il mesure le désastre que représente la perte de l'amitié du prince.
- La princesse : elle éprouve une « cruelle surprise ». Elle est ensuite « à demi évanouie ».
- Le prince, en entendant la voix d'un homme dans la chambre de son épouse éprouve un « excès de rage et de fureur ». Il heurte la porte de la chambre de sa femme avec « impétuosité », crie pour se faire ouvrir, donne « mille coups à la porte », finit par « enfoncer la porte ». Lorsqu'il pénètre dans la chambre de sa femme, « possédé de fureur » , il « cherche des yeux quelqu'un sur qui la faire éclater » (l.894).
Effet dramatique : il est prêt à prendre sur le fait son épouse, Guise, et Chabannes : il donna la plus cruelle surprise qui ait jamais été à la princesse, au duc de Guise et au comte de Chabannes. La phrase, « Jamais peut-être la fortune n'a mis trois personnes en des états si violents » (p.50) résume le bouleversement (psychomachie) dont ils sont l'objet.
b. Une scène de stupeur.
- Dans la nouvelle, il y a d'abord la stupeur de la princesse, du duc de Guise et de Chabannes quand le prince arrive et se met à enfoncer la porte. La connivence amoureuse entre Guise et la princesse va être découverte et l'on peut présumer une scène qui finira dans le sang. Quant à Chabannes, sa présence témoigne du rôle qu'il a joué et révèle sa trahison.
- Stupeur/ sidération aussi du Prince quand il ne découvre dans la chambre que sa femme et « l'homme qu'il aimait le mieux et qu'il aurait cru le moins y trouver ». Le prince est en état de choc, ce qui se manifeste par son immobilité et le fait qu'il soit « hors d'état de pouvoir parler. » On le voit complètement bouleversé. « N'ayant point d'épée » (l.908), il est « désarmé » au sens propre et figuré.
- Le choc apparaît aussi dans son refus de croire ce qu'il voit :
« Le prince de Montpensier qui ne croyait pas voir ce qu'il voyait et qui voulait éclaircir ce chaos où il venait de tomber », ce refus se manifeste aussi au discours direct : Que vois-je ? Est-ce une illusion ou une vérité ? » On comprend que pour lui, Chabannes était un repère, un pilier, un confident en qui il se fiait entièrement. Tout cela vole brutalement en éclats : même ce qu'il croyait solide, l'amitié de Chabannes qui s'était converti (au risque de passer pour apostat) pour n'être en rien opposé au prince, s'écroule.
c. Une scène où le silence devient un langage expressif :
Dans la nouvelle.
Le silence (mutisme) et l'immobilité sont d'abord liés à la stupeur.
Le prince est hors d'état de pouvoir parler. La princesse à demi évanouie, ne dit rien.
Mais ensuite, quand le prince parvient à interroger Chabannes et son épouse afin d'être éclairé ceux-ci restent silencieux parce qu'ils ne peuvent dire la vérité : « La princesse n'était pas capable de répondre et le comte de Chabannes ouvrit plusieurs fois la bouche sans pouvoir parler ». Lorsque Chabannes prend enfin la parole, il n'explique rien de la situation : « Je suis criminel à votre égard et indigne de l'amitié que vous avez eue pour moi, mais ce n'est pas de la manière que vous pouvez vous l'imaginer (…) » et « les apparences sont bien fausses » l.935). Il a d'ailleurs un air qui marque son innocence. Chabannes refuse de lever le mystère de l'aventure et ce faisant, il laisse le prince démuni.
Dans le film.
Quand le prince entre dans la chambre de son épouse encore en chemise de nuit , Marie reste silencieuse. Chabannes l'est aussi au début. La grande différence avec la nouvelle réside dans le fait que le prince ne pose pas de questions : il est juste étonné « Vous ? » lance-t-il à Chabannes, puis, après avoir constaté qu'il n'y avait pas d'autre homme dans la chambre, il dégaine son épée et demande à Chabannes de se battre, ce qu'il refuse avec une condescendance généreuse de maître d'escrime. Ainsi, le silence dû à l'incompréhension, à la douleur et au secret est évacué dans le film. Il ne pèse pas sur la scène l'accablement douloureux et tragique exprimé dans la nouvelle. Et la princesse ne tombe pas évanouie aux pieds de son mari ( l.943).
III. Une scène tragique dans les deux ½uvres ?
a. D'où vient la force de la scène ?
Une scène dont la force vient du lien entre Chabannes et le prince dans la nouvelle.
On se souvient qu'au début de la nouvelle Madame de La Fayette avait beaucoup insisté sur l'amitié profonde qui liait Chabannes et le prince. Cette scène permet de comprendre les raisons de cette insistance. Elle met en scène deux hommes qui sont liés par une amitié très forte et qui voient les événements la briser. D'abord, en dépit du fait qu'il y ait trois personnages, la princesse est comme évacuée : elle est à demi évanouie (l.901) sur des coussins (ou « carrés »), ne parle pas, dans un mutisme absolu et sans doute coupable. Cette scène est donc véritablement un face à face entre Chabannes et le prince. Au c½ur de ce face à face, il y a l'amitié masculine trahie.
D'abord, le lexique de l'amour (au sens de philia, d'amitié) est très présent. Chabannes est l'homme que le prince « aimait le mieux » ; il le dit lui-même « un homme que j'ai aimé si chèrement » « Chabannes est le seul homme qui pouvait le consoler de ses malheurs ». Au nom de cette amitié, il demande au comte de l'éclaircir « tirez-moi du désespoir ou vous me mettez : c'est la moindre chose que vous devez à l'amitié que j'ai eue pour vous ». C'est cette amitié qui le retient de croire ce qu'il voit, qui lui indique de ne pas se fier aux apparences, qui fait qu'il ne se venge pas d'un affront dont il ne peut quasi douter. On comprend alors que le tragique de la scène réside peut-être plus dans la perte de cette amitié enracinée, ancrée que le prince nourrissait pour Chabannes. Cette amitié trahie l'accable de douleur au point qu'il ne se soutient plus et se laisse tomber sur le lit de sa femme. Sa faiblesse, parallèle à celle de son épouse, paraît presque comique. Par la suite, il feint d'être malade et ne cherche plus la vérité. (l.978).
Quant à Chabannes, il est aussi désespéré. Ce désespoir se manifeste par son immobilité, par son désir de mourir « ma mort vous vengera, et si vous voulez me la donner tout à l'heure, vous me donnerez la chose qui peut m'être agréable ». Mais son désespoir peut avoir deux origines : la pensée de ce qu'il arrivera par la suite à la princesse ; « le repentir d'avoir abusé d'une amitié dont il recevait tant de marques ». Il est profondément coupable d'avoir brisé cela.
Si cette scène propose un exemple de l'aspect destructeur des passions, on voit aussi qu'elle dessine en creux l'éloge de l'amitié qui rappelle celle totale des humanistes Montaigne et La Boétie décrite dans les Essais. Il est difficile d'avoir de l'empathie pour la princesse, en revanche, l'on en a en partie pour le prince. La passion de sa femme pour Guise a douloureusement brisé l'amitié qui existait entre lui et Chabannes.
Une scène dont la force vient de l'intimité entre Guise et Marie dans le film.
Si, le premier tête à tête de Guise et de Marie est tendu, le deuxième est harmonieux.
Le premier est constitué de reproches. Guise : « Vous m'avez cruellement tourné le dos au bal du roi » Marie « Je devine très bien ce que vous allez me dire… » ces reproches réciproques et incompris mettent à jour le quiproquo et l'éclaircissement par la réflexion et la confirmation de l'amour de Guise pour Marie qui lui annonce qu'il a renoncé à Marguerite. La scène est interrompue par l'arrivée de Chabannes qui annonce la venue du prince et. Quand elle reprend, il n'y a plus de mots, juste des gestes amoureux. Les comédiens s'enlacent dans une mise en scène de la passion et l'on comprend que la nuit qui suivra consacrera leur amour.
Quant à la confrontation entre le prince et Chabannes, elle est minimisée. Le prince, après avoir constaté qu'il n'y avait pas d'autres hommes, tire son épée et enjoint Chabannes à faire de même : « Si vous avez encore un peu d'honneur Chabannes, battez-vous » « Je vous ordonne de saisir votre épée » mais Chabannes reste sur sa lignée pacifiste « Mon prince, je connais tout votre art et toutes vos adresses, c'est moi qui vous les ai enseignées. Sur le champ de bataille, je vous aurais épargné, ce n'est pas pour vous tuer aujourd'hui ». Le Prince : « Alors fuyez et ne reparaissez jamais devant moi, je ne vous épargnerai pas deux fois. Dehors ! » Chabannes s'en va. Il n'est pas question d'hésitation, d'amitié. Le prince, rendu stupide, ne se pose aucune question et ce faisant, le tragique est en partie évacué.
b. Deux personnages tragiques : le prince et Chabannes.
Dans la nouvelle, le prince est un personnage tragique parce qu'il perd douloureusement et en même temps l'épouse qu'il adorait et l'ami qu'il chérissait et sans savoir pourquoi. Sa volonté d'être éclairé sur l'événement n'est pas réalisée. On le voit pourtant ouvert à l'explication : d'abord, l'amitié qu'il éprouve pour Chabannes combat pour lui. Il accepte de ne pas croire aux apparences qui indiquent que l'homme qu'il aime le mieux au monde a séduit son épouse, et que son épouse lui ôte son c½ur, son honneur et son ami. Par le discours direct, il plaide pour une réponse à différente reprises : « éclaircissez-moi d'une aventure que je ne puis croire telle qu'elle me paraît », « tirez-moi du désespoir où vous me mettez ». Mais cette marque d'amitié et de confiance n'est pas récompensée par une explication. Chabannes le laisse dans le chaos où il vient de tomber en refusant de s'expliquer.
Aussi le comte de Chabannes, tenu au silence, demeure un personnage tragique. Il s'expose à la fureur de prince à la place de Guise. Mais son sacrifice reste ambigu : en servant la passion de la princesse, il fait preuve d'abnégation en ce qui le concerne mais il dessert son ami. Il s'agit là d'une trahison. Le sacrifice ambigu de Chabannes apparaît dans une scène qui adopte pourtant souvent son point de vue.
Dans cette scène où il n'a pas le beau rôle, puisqu'il a trahi l'amitié du prince, il se montre digne. Son désespoir se lit sur le visage, il répond au prince en éprouvant « une douleur mortelle » il n'a pas de geste pour se défendre quand le prince « emporté par la rage » s'approche de lui pour le frapper », il reste même tranquille et quand il sort du château, il est guidé par son seul désespoir. D'autre part, il ne nie pas sa culpabilité : « je suis criminel à votre égard » mais c'est pour avoir « abusé de l'amitié du prince dont il recevait tant de marques » et de ce fait, il a commis l'irréparable. C'est ce sentiment qui l'accable et provoque son désespoir. Ainsi, l'impression qui reste de cette scène est la tragédie d'une amitié trahie. La passion amoureuse semble presque évacuée de la réflexion comme si son rôle s'était borné à être l'élément déclencheur de cette tragédie. D'ailleurs l'on peut constater que cette amitié masculine (de l'élève pour le maître, du fils pour un père symbolique) était le seul sentiment positif que pouvait éprouver le prince puisque sa passion amoureuse s'était transformée en jalousie. Par la suite, la petitesse du prince réapparaît face au cadavre de Chabannes suite au terrible massacre de la Saint-Barthélémy où son corps est découvert opportunément par le prince « bien aise de se voir vengé par la fortune ». Par la suite, la princesse de Montpensier, sans descendance, mourra vite d'avoir cédé à sa passion.
Dans le film, Tavernier choisit un autre angle pour la scène. Si Chabannes et le prince restent des personnages principaux, Guise ne sort plus mais se dissimule. Lorsque le prince et Chabannes auront quitté les lieux, Marie ira le chercher et ils auront une nuit d'amour. Pourquoi ? Tavernier part du principe que la tension érotique existant entre les deux personnages devait se réaliser. Marie ne cède pas mais se donne à son amant. L'on comprend que cette nuit sera une « incandescence amoureuse », une apothéose, pour le couple et par là le signe de l'autonomie affective de la princesse. Tutoiement, baiser, déclaration d'amour peignent l'émotion amoureuse, jusqu'à la scène finale, filmée en plan rapproché sur les visages et les cheveux en désordre, qui constitue l'acmé de la séquence. Elle est très vite coupée par une scène d'extérieur jour, dans un rappel brutal à la réalité. Par conséquent, dans cette scène Marie n'apparaît pas comme un personnage tragique, elle choisit de suivre et d'assouvir son désir.
Le prince Philippe, lui, réagit brutalement et son désespoir n'apparaît aucunement. Seule sa rage due à l'affront supposé est visible. Il reste un personnage superficiel, exclusivement jaloux, pour être tragique à ce moment là.
Le seul personnage , exemplaire qui peut porter le sens tragique de l'½uvre filmique est Chabannes. Il est renvoyé, congédié comme un simple valet et menacé « fuyez ». On le voit quitter l'hôtel et l'on se demande ce qu'il va devenir sans protecteur et loin de sa princesse. S'il a trahi l'amitié du prince, il s'est noblement sacrifié pour éviter de faire couler le sang : le prince aurait pu tuer Guise et peut-être Marie.
Le film comme la nouvelle passent sous silence, la naissance d'un fils le 12 mai 1573, curieusement prénommé Henri, né à Mézières, neuf mois après la visite supposé de Guise. La princesse n'accède pas à la maternité. Le film s'arrête sur un gros plan de l'actrice, vêtue de noir, avec discret « regard caméra ».
Conclusion. La nouvelle et le film ne confèrent pas à l'épisode une même portée.
Dans la nouvelle, il s'agit d'une nuit tragique de rupture entre tous les individus : le prince délaissera son épouse et renverra Chabannes qu'il ne reverra que mort. La princesse sera méprisée de son époux, ne reverra ni son amant (Guise) ni le plus fidèle ami qui fut jamais (Chabannes). Chabannes ne reverra ni le prince, ni la princesse. L'amitié n'a pas résisté à l'épreuve des passions et les passions ont paradoxalement défait tous les liens entre les personnages. La passion est profondément destructrice conformément à l'idéologie des moralistes de son temps.
Dans le film, cette scène est traitée autrement. Elle consacre l'amour entre Guise et Marie même si après cette nuit ils ne se reverront qu'une fois et que l'amour sera en partie éteint. Le prince reverra Marie avant de la perdre pour toujours. Chabannes, est à nouveau banni et mourra héroïquement, lors de la nuit de la Saint Barthélemy, en sauvant une femme enceinte et rachetant ainsi sa faute originelle.
La rencontre nocturne (chapitre XIII, scènes 114 à 128 du scénario) : notes et compléments
- Rôle de Chabannes , complice du désir de la princesse. Ce ne sont pas les menaces physiques, la dague et le séide du duc de Guise, comme on pourrait le penser au premier abord, qui décident Chabannes à introduire le duc dans la chambre de Marie. D'ailleurs, si l'on est attentif, on observe que Chabannes a un bref instant le dessus, quand il sort à son tour son arme. Ce sont plutôt les paroles du duc (« En ce cas, vous ferez mon malheur mais le sien aussi ! Ce que je veux, elle le veut ! Je le sais. Ce que j'éprouve, elle l'éprouve ! Si je meurs, elle mourra ! »). C'est son amour pour Marie qui décide Chabannes à passer outre sa jalousie, la trahison du prince et le danger que cela représente pour lui-même et pour la princesse.
- Marie, après un moment de révolte que l'on peut, en grande partie si ce n'est entièrement, attribuer à la jalousie, demande à Chabannes une forme de caution (« inconsciente de sa mauvaise foi », précise le scénario), et l'interrompt dès qu'il s'apprête à la lui refuser : son hésitation n'est pas longue !
- Les visages sont d'une grande expressivité, y compris celui de Chabannes, malgré la retenue de son jeu. Guise semble libéré quand le comte accède à sa demande. Marie oscille entre l'angoisse et le désir, la colère également – elle se montre d'abord très virulente contre le duc, dont elle pense qu'il l'a oubliée pendant le bal, elle hausse le ton et un effet de zoom, correspondant à l'approche du duc, souligne son émotion. Sa virulence est à la mesure de sa jalousie et de sa passion. Tutoiement, baiser, déclaration d'amour complètent cette peinture de l'émotion amoureuse et de ses chaos, jusqu'à la scène finale filmée en plan rapproché sur les visages et les cheveux en désordre, qui constitue l'acmé de la séquence. Elle est très vite coupée par une scène d'extérieur jour, dans un rappel brutal à la réalité.
- Le montage fait alterner les scènes d'intérieur et d'extérieur, et introduit Montpensier au sein de la rencontre des amants, dont la conversation est abrégée pour le spectateur. Les deux interruptions de Chabannes complètent cet effet de dramatisation, par le rappel incessant du danger, que les aboiements annonçaient dès le début de la scène. Allées et venues, corridors sombres, portes qui s'ouvrent et se ferment, escaliers étroits, bruits de pas, grincements du parquet créent une atmosphère romanesque et inquiétante, dont la progression du duc dans la cour, avec ses effets de clair-obscur, soulignés par une musique dramatique, est la plus belle illustration. Le sang du chien agonisant et la blessure du duc imprègnent la scène de violence et de mort.
On notera un très beau mouvement de caméra qui, à partir de la scène de la tapisserie, va chercher Marie qui a entendu frapper pour l'accompagner à la porte, qu'elle ouvre, liant ainsi la violence représentée par le poignard nettement visible et les couleurs vives de la tapisserie au destin du personnage qui se joue à ce moment précis, derrière cette porte. Arrivée de Montpensier (en off, sa voix demande d'ouvrir : le spectateur épouse le point de vue et donc l'angoisse des personnages présents dans la chambre), obligation pour le duc de se cacher, noblesse de la décision très rapide de Chabannes de ne pas laisser Marie seul
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