http://lettres.ac-amiens.fr/IMG/pdf/le_motif_de_la_lettre_.pdf
Même si elles sont peu nombreuses, les lettres échangées dans les deux ½uvres s'avèrent un motif crucial pour les galants/ amants de la princesse éponyme. Pourtant nous n'en lisons qu'une seule, celle de Chabannes dans le film. Quelle place et quel rôle le motif des lettres occupe-t-il dans les deux ½uvres ? Nous observerons dans un premier temps qu'elles jouent un rôle moteur dans l'action ; puis, dans un second temps, qu'elles révèlent l'état des relations entre les personnages et sont les porte-parole de leur c½ur. La lettre écrite par Chabannes dans le film confère toutefois à ce personnage et à son amour un statut bien particulier.
Les personnages échangent par lettres - rôle moteur dans l'action
Le roi sans nul doute envoie des courriers par lesquels il ordonne aux nobles de le rejoindre (cf. Montpensier recevant “ordre de s'en retourner à la cour” à la fin de la nouvelle) - allusion sans nul doute à ce type de missive que le film montre à quelques reprises. Notamment lorsque Chabannes reçoit l'ordre de retrouver Montpensier. En un sens, ce type de lettres fait avancer l'action, éloignant ou rapprochant les personnages les uns des autres même si le fond l'emporte sur la forme.
La communication entre les deux amants réconciliés après les multiples obstacles rencontrés, puis séparés de nouveau, passe par un échange de lettres. Un échange de lettres difficile toutefois : “Elle se trouva bien embarrassée à lui donner les moyens de lui écrire”. La Princesse obtient alors de Chabannes qu'il serve d'intermédiaire. L'échange de lettres augmente l'amour entre les personnages, de plus en plus impatients et trouve son apogée dans la scène de rencontre nocturne suivie par celle de l'entrée surprise du prince jaloux dans la chambre de sa femme. Le film ne reprend pas cet élément de l'intrigue. La rencontre finale s'organise d'une autre façon. Mais Chabannes joue le même rôle d'intermédiaire et de facilitateur de la rencontre.
L'absence de communication est aussi non négligeable dans l'avancée de l'action puisque l'absence de lettres, le silence de Guise à la fin, ainsi que les autres nouvelles qu'elle apprend, dégradent son état et la conduisent à la mort.
Ainsi le motif des lettres souligne l'état des relations entre les personnages.
Les lettres sont les porte-paroles du c½ur et s'avèrent sources de tensions extrêmes.
Dans le roman, l'échange des lettres entre Guise et la princesse crée une nouvelle humiliation pour Chabannes qui accepte de se prêter au jeu. Toutefois il écrit une lettre d'adieu car “sa passion et sa patience étaient aux dernières épreuves” (34)
L'impatience de la princesse d'en recevoir montre son indifférence à la souffrance infligée à Chabannes. "La joie qu'elle eut de les recevoir fut extrême (…) et (elle) lui fit avaler tout le poison imaginable en lui lisant ses lettres." Inversement, lorsque Guise n'écrit pas de lettres à la fin, cela signifie clairement le désamour, le silence de son c½ur et ne peut que générer un sentiment d'humiliation.
Dans le film, lorsque Chabannes demande à la princesse, qui sait désormais écrire, de donner des nouvelles à son mari - il lui en dicte le contenu et au regard des scènes précédentes, on comprend qu'il lui demande de lui écrire à lui. La lettre permettra de garder le contact et de parler d'amour indirectement. C'est bien ce que craint Montpensier qui se montre d'emblée jaloux du fait que sa femme sache écrire et voit dans cette compétence la possibilité qu'elle a d'écrire à d'autres (1 :01). Lorsqu'il lui demande des lettres lors de leur séparation à la fin, la demande est autoritaire et la réponse cinglante signale l'indifférence de la Princesse à son mari : Prince : “je veux une lettre… chaque semaine…”/Princesse : “Ce sera probablement la même chaque fois.” 1:51:17
Toutefois, lors de leurs ultimes retrouvailles, il lui apporte la lettre de Chabannes comme témoignage de son amour. La tension entre les deux personnages reste forte et le rôle de Montpensier s‘avère totalement ambivalent : il est l'intermédiaire du c½ur d‘un autre – il a appris le contenu par c½ur - mais se montre tout aussi jaloux qu'avant. Reprenant les mots de Chabannes dans la lettre, le Prince, son mari, conseille à sa femme de laisser tomber Guise car le choix de celui-ci est fait. On remarquera que cet ajout du film par rapport à la nouvelle place Montpensier dans la position qu'avait Chabannes avant, comme si c'était là le seul rôle possible pour les hommes entourant Marie, autres que Guise.
C'est que la lettre finale de Chabannes, dans le film, est un modèle de lettre d'amour et connaît un traitement dramatique particulier qui la met en valeur. Elle témoigne du rôle majeur donné à ce personnage et à la relation unique qu'il entretient avec la princesse.
La lettre de Chabannes 1:54 - 2:09 = 15 mn
Cette lettre est un parfait exemple de l'amplification que le film fait subir à un élément issu du texte-source. Brièvement évoquée dans la nouvelle, on en connaît à peine le contenu, elle est largement traitée dans le film et joue un rôle non négligeable dans l'agencement des dernières séquences qu'elle unifie en une supra-séquence finale.
Elle démarre avec la lecture en voix off de la lettre que Chabannes est en train d'écrire. Puis la voix s'interrompt pendant les scènes du massacre à proprement parler suivies des scènes de chevauchée de Montpensier vers Mont-sur-brac. Toutefois, la lettre apparaît concrètement en tant qu'objet de jeu, lorsque Montpensier se recueille sur le cadavre de Chabannes dans la rue. Elle sort de la veste de Chabannes et un gros plan sur le nom du destinataire fait voir qu'elle est tâchée de sang. Montpensier s'en saisit pour la donner à sa femme en mains propres. Il l'a ouverte, lue et apprise par c½ur. Il en cite des passages entiers. Elle revient dans la bouche de Marie face à la trahison de Guise : elle cite quasiment le même passage que son mari. Elle est ensuite reprise en voix off par Chabannes quand Marie quitte, blessée, Guise qui vient de rejeter leur union. L'emploi du futur pour commenter la scène qui vient de se dérouler sous nos yeux - “S'il se présente une occasion plus favorable à ses intérêts, vous lui verrez tourner la tête ailleurs.” - donne raison à Chabannes qui, par-delà la mort, continue à protéger la jeune femme par amour, le seul amour que la princesse aurait dû accepter.
Morceau de bravoure littéraire, la lettre semble émaner d'un véritable personnage du 16ème siècle. Elle confère à la dernière séquence du film son unité et son intensité dramatique. Une année a passé entre le moment où Chabannes l'a écrite et le moment où on l'entend pour la dernière fois : les changements de robes de Marie, les variations du climat et les paroles de Montpensier quand il revoit Marie à Mont-sur-Brac sont les indices du temps qui passe mais le montage cut et la voix off donnent un sentiment de temps resserré comme si toutes les scènes s'enchaînaient en un seul et unique moment.
Véritable lettre d'amour, la lettre forme comme un trait d'union entre les deux personnages par delà la mort. D'autant plus qu'à la toute fin, à la voix off de Chabannes répond celle de Marie comme si le film établissait une correspondance symbolique entre eux.
Gage du pardon du Prince, il en fait le “témoignage de (s)a loyauté, de (s)on pardon” et signale qu'il « pouvai(t) détruire cette lettre, Marie, mais ‘(qu'il a) crevé deux chevaux dans (s)a hâte à (lui) la porter.” La lettre place très clairement Montpensier dans le rôle d'intermédiaire de Chabannes. Il transmet la lettre d'une autre comme le faisait le comte dans la nouvelle.
Véritable lettre d'amour, elle joue aussi en contrepoint sur les scènes de préparatifs de la “ grande boucherie des hérétiques” lors de laquelle apparaît Guise dont la lettre prophétise la trahison. A la haine entre les hommes répond l'amour pur et désintéressé de Chabannes. De même, la lettre a une visée moralisatrice confirmée ironiquement par l'inscription « Vertu pour guide » sur le mur du château lorsque, citant le comte, Montpensier met en garde Marie. La lettre de Chabannes reprend, à sa façon, la noirceur du regard de Mme de Lafayette sur la passion amoureuse.
Toutefois, le film place l'amour de Chabannes au-dessus de celui des autres. Le cinéaste en nous donnant à entendre la lettre fait ce choix-là. C'est aussi celui de Marie finalement. L'on comprend ainsi mieux la place de Lambert Wilson qui joue Chabannes en seconde position au générique après le rôle titre. La lettre du comte confère à la relation entre lui et Marie une place quasiment aussi forte dans le film que celle qui existe entre Guise et elle dans la nouvelle.
Conclusion
Les lettres sont dans l'½uvre de Mme de Lafayette comme celle de Tavernier des éléments clefs de l'intrigue. Le traitement original de ce motif dans le film témoigne du travail de réécriture opéré par le cinéaste et du rôle particulier qu'il donne à Chabannes. Si le film restitue un bon nombre d'éléments de son texte-source, il nous en propose toutefois une lecture toute personnelle.
D'après
le travail d'Isabelle Milkoff (professeur au lycée Français de New York). Merci de sa contribution trouvée sur la toile sur le site d'un autre collègue.
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