Proposition de correction : comparaison des ouvertures filmiques et romanesques
(non rédigée)
A consulter également :
https://clairesicard.com/2018/07/02/la-princesse-de-montpensier-bertrand-tavernier-2010-une-analyse-filmique-de-magalie-thireau-novembre-2011/
Exemples de questions
Les deux auteurs nous font-ils entrer dans l'œuvre de la même manière ?
Dans quelle mesure Tavernier réécrit-il l'incipit de Mme de La Fayette ?
Dès l'ouverture, l'Histoire collective l'emporte-t-elle sur l'histoire individuelle ?
Quelle place est donnée aux personnages principaux?
Intro (éléments)
Rappel des différentes époques de création des œuvres : XVIIe siècle pour la nouvelle (1662), XXIe pour le film (2010). Aussi : distance temporelle importante entre la narration/ fiction et les éléments contés (XVIe siècle). De plus, conditions de production et de réception différentes, influençant le contenu de l'œuvre : respect des règles classiques et de la Cour, lecteurs lettrés, nobles, instruits, pour Mme de Lafayette /vs/ liberté créatrice pour B.Tavernier (même si scénario proposé et contraintes financières), diffusion grand public (film visible récemment sur l'hébergeur en ligne Netflix) et volonté (nécessité ?) de restituer l'âme d'une époque lointaine et révolue (XVIe) et de la lier à l'époque contemporaine.
Le prologue de ces œuvres sont sans doute révélateurs de ces contraintes temporelles, sociales, techniques et esthétiques. Si nombreuses soient les différences, nous tenterons de nous demander ce qui rapproche et distingue vraiment ces œuvres dès les premières lignes ou premières images. Il apparaît que les ouvertures, filmique et littéraire, permettent de lier une histoire collective à l'histoire individuelle mais le regard (focus) porté sur les personnages principaux semblent diverger.
I/ Ces prologues nous font entrer dans l'œuvre en liant Histoire (XVIe siècle) et histoire (« romanesque ») de façons variées:
si Tavernier respecte le cadre historique de la nouvelle, il l'amplifie et le dramatise grandement.
A) Au premier abord, ds les 2 prologues, on pourrait avoir l'impression que les auteurs prennent l'Histoire comme une toile de fond de leur intrigue.
B) En effet, dans les 2 prologues, les auteurs montrent que les événements historiques permettent de déclencher les intrigues romanesques.
Dans la nouvelle : la phrase introductive lie les « désordres » de la guerre civile et les désordres amoureux : « pendant que la guerre civile déchirait la France /…/ l'amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres et d'en causer beaucoup dans son empire » : les désordres amoureux sont assimilés aux désordres historiques et provoquent à leur tour des « guerres » métaphoriques. Les luttes matrimoniales entre les familles entraînent des ruptures de paroles données, ce qui génère de nouvelles tensions et violences : « les parents, contre la parole qu'ils avaient données /…/ affront insupportable /…/ il s'emporta avec tant de violence ».
Dans le film : la séquence d'ouverture en Cinémascope (format plan large) montre le crime de guerre commis par Chabannes comme déclencheur du parcours du personnage et du film : le meurtre d'une femme enceinte, considéré comme un crime de guerre majeur tel la destruction d'une charrue ou d'un four à pain selon l'historien Didier Lefur. Tavernier montre, sans complaisance ni euphémismes, les désordres provoqués par le crime de guerre commis : morts violentes de victimes par des « cavaliers de l'Apocalypse » (gradation dramatique induite par les travellings et les panoramiques : soldats, puis civils puis enfant puis femme enceinte), désertion de Chabannes et proscription (presque pendaison). C'est cependant sa désertion du camp réformé, suite au crime, qui permet à Chabannes de recroiser la route du prince, son ancien élève, et de rencontrer Marie, future princesse de Montpensier, qui deviendra son élève à son tour et le prendra comme confident et intercesseur de son amour pour Guise.
C) Cependant les 2 auteurs ne montrent pas les événements historiques et romanesques selon la même esthétique ;
II / Dans leurs commencements, les œuvres peignent également une vision réaliste des relations sociales et amoureuses au XVIe ;
mais les auteurs s'appuient sur des choix esthétiques et des intentions différentes.
A) Les femmes ne sont que d'éternelles mineures, objets d'alliances matrimoniales, soumises à la violence sociale, que l'on s'échange au gré des « guerres » entre familles.
B) De ce fait l'amour-passion ne peut être présenté que comme un facteur de désordres sociaux et intimes, car il entraîne des guerres entre les personnages et des tourments intérieurs.
Dans la nouvelle : la première phrase a une valeur moralisatrice, car elle présente les désordres amoureux comme capables de déstabiliser le royaume autant que la guerre civile : « l'amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres, et d'en causer beaucoup dans son empire ». Les amours sincères doivent être dissimulées, favorisant ainsi le mensonge, qui à l'époque est un péché contraire à la vertu : « ils cachèrent leur intelligence avec bcp de soin», « la crainte du cardinal /…/ l'empêchait de se déclarer ». Des amours présentées de façon aussi négatives ne sauraient que mal tourner, semble dire l'auteure, et la phrase initiale fait d'ailleurs écho à la phrase finale de la nouvelle, qui est porteuse aussi d'une valeur moralisatrice : « Elle mourut /…/ une des princesses les plus belles du monde et qui aurait été la plus heureuse si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions ». L'amour contrarié est d'ailleurs présenté comme facteur de fortes souffrances intimes pour les personnages : « le duc en fut accablé de douleur » et cette douleur du « Balafré » le conduit à remettre en cause l'ordre familial et social : « son ressentiment éclata bientôt malgré les réprimandes du cardinal et du duc d'Aumale, ses oncles /…/ il s'emporta avec violence même en présence du jeune prince /…/ en naquit une haine entre eux qui ne finit qu'avec leur vie. » : le duc de Guise perd ici la maîtrise de soi chère à l' « honnête homme » admiré par les classiques du 17e s. et déclenche un conflit avec le prince qui sera fatal pour l'amour de tous les protagonistes et surtout pour la princesse in fine. Édifiante, la nouvelle de Mme de La Fayette épouse la condamnation des passions guerrières et sentimentales propres à son temps.
Dans le film : Ce désordre amoureux qui entraîne des conflits est mis en scène par Tavernier dans une scène : celle du duel amical Guise/Montpensier qui suite au reniement de la parole donnée se transforme en conflit réel : le 1er jeu d'épée entre les cousins, encore insouciants et ne connaissant pas leur sort n'est pas filmé majoritairement en champ /contrechamp comme c'est l'usage, mais les personnages sont vus en plongée, ou tous 2 dans le même cadre, sans plans séparés, sur un pont (métaphore peut être de leur passage vers une nouvelle étape de leur vie), qui leur fait quitter l'insouciance de la jeunesse innocente. Marie est placée ensuite au centre de la scène, car elle est au centre des conversations pères/fils. C'est elle que l'on voit regarder les 2 camps alternativement grâce à un subtil jeu de panoramiques sur elle, mimant l'alternance de ses regards inquiets, et de plans de coupe sur les deux garçons que l'on informe, filmé en caméra subjective. A noter qu'un panoramique lie dans un même plan Marie au prince alors que la vision de Guise est dans un plan séparé par un montage cut : les amants sont « dé-liés » désormais, ils n'appartiennent plus au même espace. Le duel verbal final entre Montpensier et Guise, qui n'accorde même plus en passant devant elle un regard à Marie, tout entier à sa fureur, est filmé lui en montage champ/contrechamp qui renforce les menaces de Guise (« vous m'avez fait affront mon cousin, je n'oublie jamais un affront ») et leur oppose l'incompréhension du prince sur la légitimité des propos de Guise (« s'il y a offense il n'est pas l'offensé, c'est plutôt Mayenne qui devrait… »), ferment de sa future jalousie, suite aux sous-entendus de Chabannes qui s'est interposé entre eux (« précisément »). C'est d'ailleurs Chabannes que Guise affronte physiquement en 1er quand il s'interpose et il restera dans le plan entre eux tout au long de l'affrontement, comme pour montrer déjà son rôle ultérieur et les déchirements qui l'attendent à son tour. Le prologue filmique détient une valeur proleptique : l'acteur Lambert Wilson, visible dès les premières scènes de combats (chorégraphiées sans doublage par Alain Figlarz), passe au premier plan, porteur de tout l'humanisme de son parcours à venir.
C) Cependant 2 personnages principaux présentés lors de ces prologues sont porteurs d'une vision plus positive et d'aspirations émancipatrices : Marie et Chabannes.
Conclusion
De nombreux éléments plus ou moins attendus lient ces deux ouvertures, notamment le lien entre le contexte historique et l'intrigue comme la brutalité de la société de l'époque où la sphère publique est le reflet d'une sphère privée violente ; mais le scénario présente des différences liées au contexte de création des œuvres. L'esthétique classique de concision et de bienséance de Mme de La Fayette, réservée à des lecteurs nobles et érudits, laisse la place à la dramatisation filmique, spectaculaire et populaire (film grand public) de Tavernier qui n'hésite pas à réécrire, en les amplifiant et les dramatisant, les premières pages de la nouvelle avec un « angle » moral différent.
D'après Cécile Favre, lycée Mounier, (Grenoble)
A consulter :
https://clairesicard.com/2018/07/02/la-princesse-de-montpensier-bertrand-tavernier-2010-une-analyse-filmique-de-magalie-thireau-novembre-2011/
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