Brevet interactif : Pascal Jardin, Le Nain jaune


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Pascal Jardin, Le Nain Jaune

   

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      Je revois son visage furtivement enjoué, ses cheveux bien coiffés, plaqués, la raie du côté gauche.  J'entends sa voix chaleureuse et son phrasé à l'élocution parfaite.
      Il articulait comme il pensait, de manière très claire.  Et pourtant, son esprit enchevêtré entre le paradoxe, l'humour et une aisance extrême à passer, sur tout sujet, de l'analyse à la synthèse, donnait lieu à des périodes oratoires qu'il savait rompre, casser, reprendre, comme un clown funambule se rattrape à son fil.
      La tristesse tendre de son regard laissait toujours à penser que, pour mon père, le pire de la vie n'était sûrement pas la mort.
      Ce jour-là, un des premiers souvenirs clairs que j'aie de lui, c'est une promenade dans la grande allée d'un château où nous avions été conviés un dimanche.
      C'était un des derniers étés de l'avant-guerre, et le soleil radieux et rare de Normandie avait peine à percer le feuillage des chênes centenaires.
      Il marchait entre un vieux monsieur distingué, un physicien, je crois, et un religieux vêtu d'une soutane blanche.
      Moi, je suivais en trottant.  Je voyais les mains de mon père, qu'il tenait dans son dos.  L’une d'elles jouait avec une balle de tennis qu'il avait ramassée au détour d'une allée. Les échanges d'idées, le bruit de leur causerie que je ne comprenais pas tombaient vers moi comme les cailloux blancs chers au Petit Poucet.  Je suivais, ignorant, inconscient de mon âge et des choses alentour, comme de celles du lendemain.
      Soudain, il se retourna vers moi.  Il m'avait oublié, puis il s'était rappelé.  Il me jeta la balle avec une phrase tendre.
      Ai-je attrapé la balle ? Sûrement pas.  Mais j'ai gardé en moi son sourire délicieux.
Ma vie, elle a grandi et tourné autour de la sienne. Rien de ce qui m'est advenu ne lui fut étranger.  Nous étions toujours ensemble ou toujours fâchés, mais jamais en eau calme.
Il fut la tour dont j'arpentais la circonférence pour en trouver la porte, le rocher où je me blessais et puis, beaucoup plus tard, une manière, une espèce d'enfant écorché vif, que je n'ai pas su protéger contre lui-même, quand est venue sa fin.
      Aussi loin que je remonte, j'ai le souvenir d'avoir été un frelon.  Et lui, quand il n'était pas la tour imprenable, il était acacia, arbre noble et rebelle aux piquants meurtriers.  Passant entre les épines, je venais prendre ma force au milieu de ses fleurs pareilles à des glycines amères.
      Certains naissent orphelins.  Je le suis devenu à plus de quarante ans.  Et n'allez pas penser que ce soit chose banale.  Tous ceux qui perdent leur père ne le sont pas pour autant.
      Je serais même enclin à penser qu'en règle générale, la mort de nos parents nous pousse au premier rang, fait de nous des aînés.  En règle générale... Mais en ce cas particulier, je n'ai connu l'amour et la notoriété qu'à travers ce qu'il avait préalablement vécu, entrepris, et parfois comme raté pour moi.
      Malgré des guerres immenses, jusqu'à en venir aux mains, nous étions bien le même.  Depuis qu'il est parti, je me sens une moitié, une moitié de moi-même qui court après une ombre qui ne reviendra plus.