La craie hâtive

Objets poétiques : HDA. Le nirvana des légumes, Ito Jakuchu.

Par Vega - publié le dimanche 6 mai 2018 à 05:20 dans Fançais 1re
Voici une reproduction d’une peinture que je vous propose d’étudier en complément de notre séquence sur les objets en poésie.

Adresse de l’image : https://i.pinimg.com/736x/15/42/a9/1542a9c5e9483f865242007ef101dd3c.jpg
Cartel :

Ito Jakuchu, Yasai nehanzu, (Le Nirvana des légumes), vers 1779, encre et couleurs légères sur papier, 181 x 96 cm, Musée national de Kyoto.

 

Quelques mots sur le peintre :

 Ito Jakuchū est considéré comme le plus original des peintres japonais du XVIIIe.  Né en 1716, mort en 1800, il est le fils aîné d’un marchand de légumes de Kyoto. Il étudie la peinture dans un monastère, s’y consacre à partir de 40 ans quand il laisse la gestion du commerce à son frère et se considère comme un koji, un adepte laïc du bouddhisme, pratiquant mais pas moine.


Que voit-on dans ce tableau ?

Cette encre sur papier est un rouleau à accrocher ; elle représente elle aussi une nature morte : des légumes. Le peintre a représenté un grand radis blanc dont la racine a fourché en deux parties, posé allongé sur un  panier, à côté d’un navet. Autour de lui, en deux demi-cercles on voit une ribambelle de légumes : champignon, navet, aubergine, oignon, courge. On dirait une nature morte classique, mais la disposition des légumes est étonnante et le titre nous montre qu’il y a un sens caché. En effet, le mot sanskrit nirvana désigne, dans la philosophie bouddhiste, l’état de paix suprême et d’extinction de la douleur obtenue par le Bouddha Sakyamuni après des années de méditation sous un arbre, lorsqu’il est enfin libéré du cycle des réincarnations. Lorsque le langage populaire fait du nirvana un synonyme de bonheur total, de plaisir extraordinaire, notamment sensuel, on est très loin du sens réel de paix intérieure.

Ainsi, cette nature morte possède un sens philosophique et moral : le radis allongé symbolise le Bouddha au moment où il atteint le Nirvana , le navet à son côté droit c’est sa mère, Maya, et les légumes disposés autour de lui représentent ses disciples.

 

Est-ce donc une peinture moqueuse ?

Pas du tout. Le peintre est un bouddhiste laïc, ancien commerçant qui vit retiré dans un monastère zen de Kyoto, après un incendie qui lui a fait perdre sa maison et sa fortune. Alors pourquoi avoir représenté Bouddha sous la forme d’un légume ?

D’abord Bouddha n’est pas un dieu mais un homme ; ensuite, dans le bouddhisme, on considère que tous les êtres vivants sont capables d’atteindre le nirvana, ce n’est pas réservé aux seuls humains : les légumes sont des êtres vivants. Enfin, la nature de bouddha est présente dans les choses les plus humbles. La forme du radis blanc, le daikôn, (le mot veut dire « grande racine », c’est-à-dire l’origine de toute chose) semble très humaine, il ressemble à un corps avec deux jambes : il est anthropomorphisé (il  est peint avec une l’apparence d’un corps humain). Les choses inanimées sont donc vivantes. Ainsi, représenter le bouddha sous la forme d’un radis blanc n’a rien de bizarre ou d’insolent : l’image de l’entrée dans le nirvana représentée par toutes sortes de légumes est donc la transformation tout à fait légitime d’une pensée fondamentale du bouddhisme.

 

Quels liens peut-on faire avec les poèmes de la séquence, et notamment celui de Ponge ?

Comme les poètes, le peintre utilise des objets courants et quotidiens de façon personnifiée.  Ces objets ont une valeur philosophique très loin de leur utilité triviale. On peut rapprocher ce tableau du poème de Ponge, « L’orange » : en apparence il évoque un objet comestible et banal, mais il montre un sens bien plus profond, qui ne se révèle qu’à celui qui cherche au-delà des apparences.  Ce tableau et ce poème prouvent que l’on peut s’inspirer de choses extrêmement banales pour symboliser une pensée riche, belle, philosophique, et que le monde n’est pas centré que sur les humains. Comme Ponge, Jakuchu prend lui aussi le parti des choses.

Cet article doit beaucoup à la lecture d’un article de Vera Linhartová, conservatrice au musée Guimet : La culture Ōbaku et le renouveau de l’art bouddhique au Japon à l’époque des Tokuwaga , Arts Asiatiques, tome 57, 2002, pp. 114-136.

Vous pourrez voir par vous-même des peintures de Ito Jakuchu en septembre 2018 au Petit Palais à Paris, on lui consacre une exposition de quelques semaines.

Voir l’article sur le site du Petit Palais.



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Publié le vendredi 28 septembre 2018 à 19:23 par Visiteur non enregistr

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