Le peintre de la péniche raconte sa fête à un ami, par Marie
Cela faisait quelques minutes déjà que je les observais à travers la fenêtre de mon bateau. Deux hommes et une femme, ils somnolaient allongés dans l'herbe. C'est alors que je les entendis s'en prendre à mon chien. Je sortis pour leur dire de le laisser tranquille mais tandis que deux me regardaient dans les yeux, l'autre homme avait, lui le nez pointé vers le ciel, son regard vague et lointain, semblait s'être fixé aux nuages. Pauvre homme... je me sentais tout à coup coupable d'avoir crié sur un aveugle.
A vrai dire, c'est une chose qui me rend particulièrement triste. Je ne peux m'empêcher de faire la liste de toutes les belles choses qu'un aveugle manque. Les visages… Je crois que cela me tuerait de ne plus en voir. Je pense que toute personne y attache une attention particulière, c'est vrai après tout, c'est la première chose que l'on voit, et avec un peu chance, aussi la dernière. J'ai du mal à m'imaginer une vie sans vue, d'ailleurs je me suis toujours demandé à quoi ressemblaient les rêves d'un aveugle.
Enfin, pour m'excuser je les invitais à boire le café. Pour être honnête, cela m'arrangeait car nous étions treize sur le bateau. Non pas que je sois superstitieux, mais ces petites choses la me rendent particulièrement nerveux.
De plus ils s'avéreraient être des invités tout à fait passionnants. Ce pauvre Robinson, n'était pas un aveugle de naissance mais avait perdu la vue sur les champs de bataille. En tout cas il ravissait mes hôtes en leur contant des histoires toutes plus captivantes les unes que les autres. Quant à cette charmante Madelon, je dois dire qu'elle était dotée d'un charme tout particulier qui ensorcelait tous mes convives. Tandis que ce jeune Bardamu nous faisait savoir qu'il était l'un des plus talentueux médecin de la capitale, incroyable !
Les discussions fusaient avec entrain. Cette impression de bonheur partagé nous plongeait tous dans une euphorie collective. On profitait alors de cet instant avec l'illusion qu'il ne finirait jamais.
Mais le temps reprend vite ses droits. Mes trois invités avaient justement un train à prendre. Alors une fois le diner terminé ,je les raccompagnais à la gare.
La nuit était tombée et un brouillard épais dessinait des formes incertaines dans les rues. Passagèrement éclairés par les lumières de la ville nocturne, on distinguait des hommes et des femmes, se frayant un chemin à travers l'obscurité de la nuit.