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Thomas More invente le mot latin : Utopia, construit à partir du grec ou,
"non, ne … pas", et de topos, "région, lieu", est le nom
d'une île située "en aucun lieu". Cette négation est ambiguë. Faut-il
entendre que cette île, dont le gouvernement idéal règne sur un peuple heureux, est
imaginaire, inédite, ou encore impossible ? Comment comprendre le fait qu'elle est en
même temps localisée, puisque située par More quelque part aux confins du Nouveau Monde
? Et, puisque l'ouvrage de l'humaniste anglais est destiné à faire pendant à l'Éloge
de la folie d'Érasme, ne s'agit-il pas simplement de cet exercice rhétorique humaniste
où l'on feint un monde inversé pour mieux montrer que le plus raisonnable n'est pas
celui qu'on croit ? Bientôt, le genre littéraire inauguré par More se diversifiera et
l'on verra apparaître des eutopies (du grec eu, "bien"), des dystopies (du
grec dus, exprimant une idée de difficulté, de trouble), des utopies satiriques ou
critiques, des anti-utopies, des contre-utopies…
La forme francisée "utopie" est attestée chez Rabelais (1532) et, sur le
modèle de l'anglais utopia, le mot devient nom commun en intégrant le vocabulaire
politique du XVIIIe siècle ; il désigne alors le plan d'un gouvernement
imaginaire, à l'image de la république de Platon. Ce n'est qu'au milieu du XIXe
siècle que le sens courant actuel s'impose et que l'utopie en vient à désigner un
projet politique ou social qui ne tient pas compte de la réalité. Pour quelques-uns, que
justement la "réalité" n'enthousiasme guère, il s'agit là d'une qualité
essentielle ; plus généralement, un glissement s'opère, faisant de l'utopie un projet
irréalisable, voire irréaliste. En témoignent les renvois synonymiques donnés par le
Petit Robert à l'article "utopie" : chimère, illusion, mirage, rêve,
rêverie… |