Je l'ai regardée avec une expression qui a eu l'air de drôlement la contrarier. Elle m'a saisi par le coude, j'ai essayé de résister, mais finalement, j'étais trop fatigué pour jouer les rebelles, alors je l'ai suivie en trainant des pieds, les bras croisés, parce que je commençais sérieusement à grelotter.
Elle a été gentille avec moi. Dans la voiture, elle m'a tendu un thermos et le délicieux chocolat chaud est descendu en glouglous le long de mon ½sophage, me procurant une sensation de chaleur instantanée.
« Je pense qu'il faut que tu y voies plus clair quant à ce qui arrive à ton frère, Nicolas. Tes parents ne t'ont rien dit, sûrement par peur de te choquer, mais il faut faire la part des choses : est-ce que tu te considère assez grand pour entendre mes explications au sujet de ton frère ? »
J'ai un peu hésité, parce que tout de même, je me disais que si on ne m'avait rien dit jusque là, c'est que c'était peut être vraiment grave et que je risquais d'en faire des cauchemars… mais la curiosité allait au dessus de tout et je finis par hocher la tête.
« Tu es un petit garçon intelligent Nicolas. Tu ressens les choses. Je sais aussi que toi et ton frère êtes très proches… vous vous confiez beaucoup de secrets… mais cette fois-ci, Henry ne voulait pas te mêler à ces affaires… il est accusé du meurtre de Sandrine Jacquemont, dont le corps a été retrouvé dans la déchèterie à cinq cents mètres de chez toi il y a quelques semaines… »
Un frisson parcourt mon échine et me glace le sang à l'écoute de ce prénom. Sandrine … c'était la voisine qui venait parfois me garder le mercredi après-midi, quand papa et maman travaillaient et que Henry était coincé en étude. Elle avait pratiquement le même âge que Henry, il me semble qu'elle était dans le même lycée que lui. D'ailleurs, Henry m'avait confié un soir avant de dormir qu'il la trouvait très belle, et que la prochaine fois qu'elle viendrait à la maison, j'avais intérêt à lui demander comment elle trouvait mon frère…
L'image d'une photo d'elle grignotée par des flammes s'est imposée à moi, et j'ai essayé de me concentrer sur le paysage pour me l'ôter de la tête.
« Henry aurait pu être tiré d'affaire, Nicolas, parce qu'aucune preuve matérielle ne pouvait prouver sa culpabilité. Il n'a peut-être pas de solide alibi mais rien ne prouve non plus qu'il se trouvait sur les lieux du crime ce jour-là. Le procès a été suspendu à défaut de preuves. Mais Henry a totalement changé de comportement au moment où il a appris sa sortie de prison : il s'est présenté face au juge et a affirmé qu'il était le coupable … de quoi mettre gravement en péril sa liberté … si elle avait été provisoirement écartée, la question de son inculpation est maintenant sérieusement étudiée. C'est pour cela que l'affaire s'étale en longueur… tant que nous n'aurons pas de preuves, nous ne pourrons décider du sort de ton frère… »
J'ingurgitais tout ce que j'entendais en déglutissant avec difficulté. J'avais les larmes aux yeux, une boule au ventre, mais au fond, j'étais persuadé que Henry n'était pas capable de faire une chose pareille.
La policière a préféré se taire tout le reste du voyage, devinant que j'en avais assez entendu pour la soirée. Seul le martellement de la pluie sur le pare-brise et le bruit des essuie-glaces rythmaient l'atmosphère silencieuse du trajet jusqu'à la maison.
« Il y a une dernière chose qu'il faut que je te dise Nicolas. Demain matin, tu vas aller voir le juge avec tes parents. Nous avons besoin de ton témoignage. »
La voiture s'est garée devant chez nous. Mes parents étaient devant le portail et malgré le soulagement qu'ils ont ressenti en me voyant, je devinai qu'ils avaient pleuré, à en croire leurs yeux rouges.
Cette nuit, cette énième nuit où je me couchais sans le bruit de la respiration de mon frère pour m'aider à m'endormir, des tonnes de pensées s'entremêlaient dans mon esprit, mais ce qui résonnait dans ma tête, c'était surtout les dernières paroles de la policière… je me demandais ce qu'on voulait de moi…
Ce matin-là je fus tiré du lit par un ''Debout!'' prononcé par ma mère qui tirait les volets... aucune envie de me lever, mais il le fallait. J'étais habitué à lire cette panique sur le visage de mes parents maintenant… dans des cas comme ça, on est toujours en retard, et si ce n'est pas la neige, c'est autre chose qui bouleverse tous nos plans. Cette fois-ci, c'est papa qui a renversé son bol de céréale par terre. Ça leur a pris un temps fou à ramasser tous les morceaux du bol en porcelaine et à éponger le carrelage.
Moi, on m'avait posé devant la télé. C'était encore une émission de cuisine, mais cette fois-ci, c'était des recettes légères pour préparer les beaux jours et en dépit de tous les petits plats colorés qu'ils proposaient, rien ne me donnait envie.
Quand mes parents en ont eu fini avec la bêtise de papa, on m'a dit de m'installer dans la voiture. Tout était calme dans notre hameau, comme à son habitude. Les voisines nous épiaient du haut de leur fenêtre, et je me disais qu'en ce moment, ça devait jaser autour de nous… au moins, ça mettait un peu de piment à leur vie.
Arrivé au bureau du juge, on a patienté quelques temps avant que la policière d'hier nous fasse entrer dans le bureau. Enfin… me fasse entrer, parce qu'on a fait signe à mes parents de rester dans la salle d'attente.
« Nicolas, tu vas bien te concentrer, je vais te donner une enveloppe et tout ce que tu as à faire, c'est me dire si tu reconnais ce qui est à l'intérieur."
J'ai du mettre beaucoup de temps à l'ouvrir, car j'ai lu l'impatience dans le regard du juge et de la policière. J'ai sorti de l'enveloppe un bracelet brésilien rouge et jaune, un objet que je ne pouvais que reconnaître puisque c'est moi qui l'avais fait. C'est Sandrine qui m'a appris à les faire… je l'avais offert à Henry, et en lui accrochant à la cheville, je lui avais expliqué qu'il devait faire un v½u, et qu'il se réaliserait lorsque le bracelet craquerait.
« Nicolas… ? »
J'ai sursauté à l'écoute de mon prénom ; mes inquisiteurs me regardaient avec insistance, et c'est à ce moment-là que j'ai compris que le sort de mon frère ne dépendait que de ma réponse.
Une boule s'est formée dans ma gorge. Mon regard est passé du bracelet cassé à la policière, de la policière au juge, j'ai même jeté un coup d'½il à tous les tableaux accrochés dans la pièce et évalué tout ce qui se trouvait sur le bureau. Il y avait un crayon, un taille crayon, des gommes, des…
« Nicolas… ? Est-ce que ce bracelet appartenait à ton frère ? Est ce que tu te souviens l'avoir déjà vu ?»
Il faut que je réponde…
Mais je suis terrifié.
Tout ce que je veux, c'est revoir mon frère, lui raconter mes peurs le soir avant de me coucher, être à l'écoute de ses confidences les plus intimes, aller faire du BMX avec lui, jouer au foot, l'embêter lorsqu'il fait ses devoirs, … que deviendrait ma vie, sans un frère ? Cette Sandrine, au fond, je la connaissais à peine… mais je me mordrais les doigts à l'idée que Henry puisse croupir le restant de ses jours derrière des barreaux, à manger des trucs qui ne valent pas mieux que ce qu'on trouve dans les gamelles des chiens de la SPA et à dormir sur un matelas truffé de cafards et de cloportes qui grouillent partout… tout ça, parce que je hocherais la tête, parce que je certifierais reconnaître ce bracelet brésilien. A cet instant précis, je me rends compte que tout repose sur mes épaules, et c'est alors que les mots sortent tous seuls de ma bouche, je n'ai pas à me concentrer comme lorsque je raconte des mensonges, la phrase se construit naturellement, un peu comme lorsqu'on récite un proverbe, il n'y a rien de plus vrai, de plus juste qu'un proverbe. Catégorique, j'affirme en regardant le juge droit dans les yeux :
« Non, je n'ai jamais vu ce bracelet. »
Modifié par samsagace63 le mercredi 22 mai 2013 à 13:11