Scène X de l'île des Esclaves Complément du cours
L'Ile des esclaves, scène X de Cléanthis- Ah, vraiment nous y voilà (…) à Arlequin , pleurant- Ah, la brave fille ! Ah, le charitable naturel ! »
Plan :
1. Dénonciation des maîtres par Cléanthis.
2. Mais la servante ne se contente pas de mener une critique, elle énonce aussi de nouvelles valeurs de références, des « modèles » nouveaux.
3. Scène de réconciliation- ce qui suppose que les maîtres se soient amendés : portée du dialogue renoué entre les maîtres et les valets à la faveur de l'attendrissement général.
Situation du passage : Extrait de la scène X de L'île des Esclaves, comédie philosophique datant de 1725 ; dans cette pièce, sous couvert de l'utopie, Marivaux inverse les rôles maîtres et valets qui peuvent ainsi dénoncer l'hypocrisie et les prétentions des privilégiés. Cependant l'œuvre vise davantage une prise de conscience morale qu'elle n'incite à un renversement de la société politique. Arlequin vient de pardonner ses mépris et ses cruautés à Iphicrate, qui assimile cette attitude du valet à un modèle de comportement. Cette idée de « modèle » gouverne tout le passage. Elle inspire à Cléanthis un réquisitoire serré où elle dénonce la décadence des maîtres qui ne sauraient se présenter comme des modèles. En revanche la suivante affirme sa supériorité morale sur sa maîtresses et ses pareilles, en refusant d'être aussi cruelle qu'elle et en lui pardonnant ses duretés.
Nous allons donc commencer par analyser la dénonciation des maîtres faite par Cléanthis. Puis nous dégagerons les nouvelles valeurs prônées par Marivaux à travers le réquisitoire de son personnage, enfin nous étudierons la portée du dialogue noué par les maîtres et valets à la faveur de l'attendrissement général.
I Réquisitoire dressé contre les maîtres :
1. Le mépris dont ils font preuve : -« gens qui nous méprisent dans le monde, qui font les fiers » : les deux tournures disent la même chose dans deux registres de langue différents, la deuxième étant plus familière que la première et généralisant le propos de la première. Le mépris conduit les nobles à l'orgueil et à une vanité mal placée selon Cléanthis.
-« de pauvres gens que vous avez toujours offensés, maltraités, accablés » : Cléanthis dans son indignation manie une rhétorique expressive et utilise un rythme ternaire qui amplifie la critique de la violence des maîtres.
« qui nous regardent comme des vers de terre » : la comparaison est particulièrement bien choisie pour exprimer le mépris ressenti, mais elle insiste aussi sur l'importance du regard dans cette société mondaine où l'existence des êtres dépend du regard que l'on porte sur eux.
2. La fausse gloire : déjà dans la scène III, Cléanthis avait reproché à sa maîtresse d'être une coquette. « faire tant les glorieux » avec la transformation de l'adjectif en nom à valeur péjorative souligne à nouveau le désir de paraître. De même l'emploi de l'adjectif « superbe » nominalisé lui aussi : « Estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grâce ! » souligne le sentiment de supériorité qui anime les maîtres. Selon Cléanthis, ils ont une haute idée d'eux-mêmes et de leurs qualités alors qu'ils vivent dans l'illusion d'un monde fermé « entre gens du monde ». Ils « s'estiment » au deux sens du mot : se donnent du prix » et ont une bonne opinion d'eux-mêmes. La confrontation à leur image devrait selon Cléanthis les remplir d'une « honte » salutaire parce que signe d'une prise de conscience de leurs défauts.
3. Une autorité abusive parfois jusqu'à la cruauté : « qui nous maltraitent ». touchée Euphorosine reconnaîtra ses fautes : « j'ai abusé de l'autorité que j'avais sur toi », mais il aura fallu les épreuves de l'île imposée par Trivelin et les deux valets, donc l'humiliation pour que la reconnaissance de sa faiblesse se fasse jour.
Transition : mais la tirade ne se limite pas à brosser un tableau négatif du monde des maîtres : en contre-point de son réquisitoire, Cléanthis propose de nouvelles valeurs qu'Arlequin a déjà mise en œuvre avec son repentir.
II Des valets exemplaires de maîtrise morale :
1. Qu'est-ce que qui fait la valeur d'un homme finalement ?
Cléanthis s'attaque à la prétention des nobles à avoir du « mérite » et elle va du coup remettre en question les privilèges du pseudo mérite des nobles.
« Fi que cela est vilain, de n'avoir eu pour tout mérite que de l'or, de l'argent et des dignités… », ce qui fait le mérite dans la société, à savoir la richesse et les places, est critiqué par Cléanthis comme mensonger, le vrai mérite n'est pas dans les biens matériels, il est dans l'aptitude à pardonner, émanation d'un « cœur bon, de la vertu et de la raison ». La gloire mondaine n'est rien face aux qualités de cœurs plus sprituelles.est digne d'estime un être doté de valeurs morales et de qualités intellectuelles. Cléanthis fait ainsi entendre les valeurs nouvelles du siècle des Lumières et ses propos peuvent paraître plus subversifs quand y réfléchit car ils dénoncent le mérite accordé simplement à la naissance ou à la richesse.
2. Une nouvelle approche de « l'honnêteté » : Cléanthis ironise sur « messieurs les honnêtes gens », l'honnêteté était la qualité classique par excellence et désignait la capacité à se conduire poliment et avec mesure dans la société, qualité mondaine de l'élide donc. Cléanthis présente les maîtres comme « trop heureux dans l'occasion de trouver » les valets « cent fois plus honnêtes ». L'adjectif revêt son sens étymologique : honorable, digne e considération, mais aussi « distingué, aimable ». Le modèle qui prévaut à la cour, c'est celui de l'honnête homme, ce gentilhomme joint à la naissance les qualités physiques, la fameuse « grâce », culturelles( le savoir dans divers domaines mais sans aucun étalage) et morales(probité, courage). En somme, l'honnête homme renvoie à une haute conception de la noblesse au sen spirituel du terme : est noble celui qui a des qualités éthiques, or au début du XVIIIème siècle, le libertinage témoigne de la décadence morale des nobles, la condition sociale n'est pas un gage d' »honnêteté ».Les valets soulignent ainsi le suprématie morale sur les maîtres par leur conduite.
3. La relativité des « modèles » : « vos beaux exemples ». Avec des phrases présentatives « voilà », voici » Cléanthis, dans des structures qui soulignent par des parallélismes les oppositions cf « tout riches que vous êtes » "tout pauvres qu'ils sont » va montrer que les valets surpassent les maîtres au plan moral.
Transition :
Les valets administrent à leurs maîtres et au public une leçon de morale d'autant plus forte que Cléanthis manie un langage particulièrement châtié et maîtrisé. Ils semblent par leur rhétorique et logique persuader les maîtres.
III La portée du dialogue renoué.
1 L'expressivité de Cléanthis : la indignation de la douleur ?
Sa tirade met en scène le comportement des maîtres qu'elle juge scandaleux avec une indignation très forte :
-modalités affectives : exclamatives, interrogations, rythme ternaire cf « Riche ? Non, noble, non, grand seigneur ? point du tout. »
-recours fréquent aux appuis du discours qui soulignent l'oralité : interjections : « ah ! fi », adverbes : « vraiment », présentatifs : « nous y voilà, voyons ».
-l'hyperbole : ex « cents fois plus honnêtes »
- jeux sur les pronoms : nous/vous renvoie aux maîtres leurs propres contradictions.
Tirade enlevée, force de conviction sensible.
2. Le pardon et la purgation attendue des passions (Catharsis)
-Efficacité de la diatribe de Cléanthis : reconnaissance de l'abus de pouvoir par Euphrosine, pardon et larmes de la servante. Arlequin invite son amie à surmonter son désir de vengeance : la violence du maître ne justifie pas celle du valet, il faut manifester de la compassion pour qui acepte de se repentir- autrement dit celui qui sait se regarder tel qu'il est et reconnaît ses insuffisances- : schéma de la confession chrétienne arrière plan.
Cléanthis ne veut pas reproduire les agissements de sa maître et abuser de son pouvoir : elle va la surpasser moralement : « Si vous m'avez fait souffrir, tant pis pour vous, je ne veux pas avoir à me reprocher la même chose, je vous rends la liberté »
L'extrait témoigne de la nécessité de se purifier de la violence latente, d'abord en l'exprimant puis en la dominant. Arlequin domine la situation en organisant la réconciliation entre les deux femmes : il faut se libérer de la servitude induite par nos propres passions en l'occurrence la tyrannie capricieuse pour Euphrosine et la rancune pour Cléanthis. Renoncer même à la violence verbale : « soyons bonnes gens sans le reprocher, faisons du bien sans dire d'injures ».
-La tonalité sentimentale : C'est par l'émotion que les êtres communiquent cf Rousseau qui dira que le cœur est le garant de la vérité humaine. Le siècle des Lumières n'est pas seulemnt celui de la raison mais aussi celui du sentiment et de la sensibilité, dans la pièce : équilibre des deux : cf « il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ».
Mais on peut se demander si l'édification des maîtres sera durable, si elle n'est pas la conséquence éphémère d'un moment d'émotion et d'effusion sous la pression des épreuves pénibles vécues dans l'île. Cléanthis prend d'ailleurs ses distances : « si vous m'en faites encore (du mal), ce ne sera pas à ma faute », si la thérapie devait avoir échoué, Cléanthis n'en assume pas la responsabilité.
Conclusion : Le dénouement paraît plus celui d'un moraliste que de quelqu'un qui voudrait renverser les hiérarchies sociales. Les rapports d'autorités pour Marivaux semblent devoir exister toujours mais il faut les fonder sur le respect humain, sur des valeurs de bonté. Les maîtres doivent considérer les valets comme des personnes à part entière et les traiter avec humanité. L'on ne peut s'empêcher cependant de penser que le public du début du XVIIème siècle devait ressentir quelques frissons à ce retournement des rôles.Et l'on entend dans les propos de Cléanthis des revendications légitimes qui seront reprises plus tard dans le siècle.