Penser après les cours...!

Tirade de Cléanthis, scène 3, Ile des Esclaves

Par cyberblaise - publié le lundi 26 novembre 2012 à 09:28 dans 1èreL/Es Camille See

Fragment de la scène 3 de l'Ile des Esclaves.

Situation du passage : 2ème volet du diptyque consacré au réveil d' Euphrosine par Cléanthis que Trivelin vient d'autoriser à médire d'Euphrosine pour vider son ressentiment à l'égard de sa maîtresse, le premier concerne le réveil en joué et glorieux après une bonne nuit de sommeil, le deuxième expose à l'inverse les effets déplaisants d'une mauvaise nuit. : au plan moral l'enjeu est à la fois de condamner la coquetterie( comédie de caractère) mais aussi le protocole mondain ( comédie de mœurs), mais la tirade de Cléanthis en dit aussi beaucoup sur le personnage de la servante.

Problématique : quel rôle joue ce portrait dans la relation conflictuelle entre maître- valet ? Première mise à l'épreuve et leçon après avoir dû renoncer à son nom et inverser les rôles.

1. Une énonciation subtile, la tirade dialoguée qui révèle l'intelligence de Cléanthis. En conversation avec Trivelin, principal interlocuteur, Cléanthis reformule en les déformant les propos d'Euphrosine au réveil en jouant son rôle et en utilisant le discours direct : la coquette commente avec force surprise les conséquences ( pour son visage) d'une nuit d'insomnie et Cléanthis fait entendre ses mots, dans un deuxième temps Clénathis montrera Euphrosine dans le cadre d'une conversation mondaine codifiée selon les règles de bienséance du temps, s'appliquant à dissimuler à « ses bonnes amies » les traces de cette mauvaise nuit.

Le dispositif énonciatif est très complexe et particulier puisque Cléanthis associe discours direct et récit pour décrire le comportement et les attitudes de sa maîtresse, tout en les commentant parfois : système hybride. Au discours direct qui reproduit les paroles ex Ah qu'on m'apporte un miroir » s'ajoutent des fragments de récit introduits par les adverbes « cependant » par exemple.

Dans des micro séquences narratives, la servante résume les principales actions »on se mire, on éprouve avant de faire revivre la scène au présent de narration, un peu comme une voix off commenterait le spectacle donné par la coquette » cependant il vient compagnie, on entre ». la tirade est donc polyphonique puisqu'elle fait entendre plusieurs voix. Simultanément Cléanthis fait entendre la voix de sa maîtresse affligée de son visage mal reposé et la sienne dans une tonalité parodique : elle imite ironique ment la préciosité de sa maîtresse en exagérant : « comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie ! Elle est donc intelligente, fine , capable de causticité, talentueuse comme actrice qui a beaucoup observé en silence sa maîtresse, jubilante de pouvoir la moquer. La distinction entre les deux voix est assez subtile : parfois seule l'intonation moqueuse et exclamative fait sentir la caricature. L'actrice qui interprète Cléanthis a beaucoup de travail à faire pour montrer les nuances du jeu de la servante auprès de Trivelin et d'Euphrosine : caricature fine du langage cf le jour personnifié, caricature des attitudes aussi.

La servante prend une distance ironique et méprisante en utilisant le pronon « on » pour désigner sa maîtresse et les mondains qui pénètrent chez elle : regard dévalorisant de Cléanthis sur la coquette mais peutêtre aussi pointe de jalousie : détails insignifiants de sa toilette la préoccupent au plus haut degré, elle est vraiment « vaine et « façpnnière » : elle fait des « façons ».Jugement sévère de la servante sur l'amour propre de la maîtresse et son côté superficiel.

A la fin de la tirade Cléanthis assume à elle seule toute une petite société mondaine où culmine une politesse hypocrite. Enjeux d'un tel dispositif ?

 A. sert à la construction psychologique de Cléanthis : virtuosité de la servante au dépens de la maîtresse, revanche de préséance pour l'humble servante !

Au début de la scène 3, Cléanthis se montre agressive, revancharde, là véritable talent d'actrice, l'on sent le mouvement d'émancipation, la libération qui lui est procurée par cette possibilité de s'exprimer : elle fait une démonstration magistrale de son éloquence. Tirade dialoguée= acte de naissance alors qu'elle est constamment dans l'ombre à Athènes. Là sur le devant de la scène, en pleine lumière : occasion rêvée donnée par Trivelin de s'approprier les attitudes de sa maîtresse qu'elle observait et sans doute admirait et enviait aussi. Elle devient l'égale de sa maîtresse.

B. Prolongement de la scène d'exposition puisque donne des renseignements sur la façon de vivre à Athènes. Tableau joué par Cléanthis qui concentre le temps et l'espace : le dramaturge donne à voir deux scènes en même temps : Euphrosine à Athènes/ Cléanthis se vengeant sur l'ïle des esclaves cf deux « aujourdhui » qui ponctuent le texte. En m^me temps cette Athènes ressemble beaucoup plus évidemment à la société mondaine parisienne.


II La dimension spectaculaire de la tirade qui offre un phénomène de théâtre dans le théâtre comme il y en aura d'autre dans la pièce.

Cléanthis apporte beaucoup de soin à sa mise en scène : souligne à l'égard du public l'effet visuel « vous allez voir », mobilise ses dispositions d'actrice pour faire revivre cet « aujourd'hui » : vocabulaire de la coquetterie : miroir, visage, négligé, bonnes amies + formules de politesse évoquant l'ambiance d'un salon mondain du XVIIIème siècle : quelques mots pour donner vie à tout un décor en créant des personnages et des situations avec fantaisie et humour :petites anecdotes à peine esquissées mais très reconnaissables et rapidement enchaînées.

Ses propos exagérés sur les angoisses de sa maîtresse répercutent l'obsession de la beauté défraichie : « il ya huit jours que je n'ai pas dormi, je n'ose pas me montrer, je fais peur ». : importance du paraître dans cette société où il faut se donner en spectacle. Le public est amusé cependant par la coquette .

Traitement comique du portrait qui se fonde sur la rencontre entre deux registres de langue ; Cléanthis imite à la perfection sa maîtresse et sa façon de parler mais au détour de son jeu, son bon sens populaire très concret affleure : Non, il ya remède à tout ». elle est tellement habituée à rassurer sa maîtresse et à trouver des solutions !

Beaucoup de didascalies internes car la gestuelle est à imaginer : comique de situation, la coquette devant son miroir, marchant en négligé etc. variété des intonations car Cléanthis mime aussi les différents invités.

Nombreux effets de dramatisation avec les questions : que vat-on penser du visage de madame ? » Comme s'il y avait un enjeu très grave. Vivacité du jeu de Cléanthis suscité par la parataxe ; pas de mots de liaiasons et de phrases complexe, tout s'enchaîne très vite : panique d'Euphrosine qui doit être joué par l'actrice qui l'incarne.

Petites touches du portrait qui sont autant de petites piques. Illusion du plus parfait naturel alors que très travaillé. // avec les portraits de La Bruyère dans les Caractères au XVIIème siècle et avec la scène des portraits dans le Misanthrope de Molière.

A l'image des comédiens dell'arte, Cléanthis semble improviser sur un canevas : thème choisi : le réveil de la coquette. Comédie dans la comédie dont le but est de donner une leçon de comportement à la maîtresse, prétention du théâtre à castigat ridendo mores, corriger les mœurs par le rire.

L'efficacité de la comédie se mesure au désarroi d'Euphrosine : « Je ne sais où j'en suis » Elle ne résiste pas au spectacle public de ses défauts et en affichant ainsi clairement son trouble, elle participe à ses dépens au triomphe de la comédie qui corrige les mœurs. Même effet sur les coquettes qui sont dans la salle ? Insistance par Marivaux sur les pouvoirs du théâtre : mise en abyme de toute une société, miroir à la fois du jeu des acteurs et de celui du public dans la société. Ce qui nuit cependant au résultat de la leçon, c'est que Cléanthis agit peut-être aussi par jalousie et par fascination pour la séduction de la maîtresse, seul Trivelin est totalement maître du jeu. (...)


Page précédente | Page 366 sur 1224 | Page suivante
Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
«  Juillet 2026  »
LunMarMerJeuVenSamDim
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031 

Derniers commentaires

- Apollinaire sur prepabac.org (par Visiteur non enregistré)
- Commentaire sans titre (par Visiteur non enregistré)
- Merci (par Visiteur non enregistré)
- Remerciment (par Visiteur non enregistré)
- eethetyh (par Visiteur non enregistré)

Canal RSS

Abonnement