Penser après les cours...!

Qui est Wajdi Mouawad?

Par cyberblaise - publié le jeudi 22 novembre 2012 à 14:58 dans 2ndeArts du spectacles
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Article paru dans Le Monde, édition du 28.10.06

Wajdi Mouawad : le théâtre comme antidote à l'exil

 

Il a choisi, pour la rencontre, le café du Quartier latin où il fit halte au cours d'une fugue, dans sa vie d'adolescent parisien. Comme si l'errance devait être inscrite d'emblée, avant même que ce garçon à l'allure sage ne commence le déroulé de sa vie - avant que l'on ne commence, comme Loup, l'héroïne de sa pièce Forêts, à essayer de recoller "les morceaux d'un puzzle éparpillé".

Personne, dans son entourage, ne sait vraiment où vit Wajdi Mouawad. A Paris ? A Montréal ? A Toulouse ? Quand on lui pose la question, il répond qu'il vit "là où le travail le pousse" : à Paris - mais à quelle adresse, nul ne sait - tant que Forêts se joue à Malakoff. A Montréal, où il va remonter sa pièce Incendies. A Moscou, où on lui a commandé une mise en scène. A Bordeaux, où Dominique Pitoiset, le directeur du théâtre, lui a proposé d'écrire un texte pour lui. Et Toulouse ? Mystère.

 

"Il prend l'avion comme moi le métro", constate, amusé, Pierre Ascaride, le directeur du Théâtre 71 de Malakoff, qui, en France, a été le premier, avec les Francophonies de Limoges, à accueillir ses spectacles, en 1999. Comme si les exils successifs avaient imprimé l'impossibilité de se fixer. Pour ne pas subir, encore et encore, la douleur de la séparation et le sentiment de la perte. Ne pas s'enraciner, pour ne pas se déraciner. L'écriture comme seul ancrage.

 

Tout cela traverse la petite dizaine de pièces écrites par le jeune auteur metteur en scène, et notamment les dernières, Littoral, Incendies et Forêts, qui forment un cycle de l'exil et des origines au souffle extrêmement puissant. Wajdi Mouawad n'y raconte pas sa vie. Mais ses identités multiples et successives ont produit une interrogation sans équivalent dans le théâtre francophone d'aujourd'hui sur les imbrications entre les histoires individuelles et la grande histoire.

 

D'abord, donc, il y a l'enfance : Beyrouth, au tournant des années 1960-1970. Wajdi Mouawad naît dans une famille chrétienne aisée - un milieu occidentalisé, très francophile : "Mais mon père, qui venait de la montagne, a tenu à nous donner des prénoms arabes. Nous étions les seuls, parmi nos cousins et nos camarades de classe, à ne pas avoir de prénoms français. Cela a sonné comme un rappel constant de mon étrangeté. Un signe que je n'étais pas d'ici..."

 

Ce prénom, Wajdi, qui signifie "mon existence" en arabe, va signer définitivement cette étrangeté quand la famille arrive à Paris en 1978, après quatre ans de guerre. "Comme tous les Libanais, nous pensions que la guerre allait se terminer rapidement et que nous repartirions." Le conflit s'éternise, s'enlise. Les trois enfants Mouawad restent à Paris, avec leur mère. Le père, qui a été ruiné par la guerre, tente là-bas de sauver ce qu'il reste de ses affaires.

 

Wajdi Mouawad est alors "un exemple parfait d'intégration réussie" : excellent élève, entouré d'amis, capitaine de l'équipe de rugby du collège. "Mais sans le savoir, sans le dire, nous étions totalement défigurés par cette guerre, par cet exil. C'est peut-être la grande illusion des civils : croire que, parce que vous avez quitté un lieu en guerre pour un lieu en paix, vous êtes sain et sauf." Cette fugue qu'il fait à l'âge de 11 ans, au cours de laquelle il s'arrête dans ce café parisien emblématique, synthétise le malaise. "Le sentiment qui m'a éduqué, c'est l'inquiétude de ma mère", dit-il aujourd'hui. Cet équilibre relatif est encore brisé quand les parents Mouawad décident, six ans plus tard, sans explications, d'émigrer à nouveau, vers le Québec cette fois.

 

"Ce nouvel exil a été extrêmement rude, avoue-t-il. Je me sentais comme quelqu'un qui vient de survivre à une avalanche, qui remonte à la surface et qui reçoit une nouvelle masse de neige sur la tête."

 

Surtout, "au fur et à mesure que je m'éloignais du Liban, mon prénom devenait une chose qui s'étirait, se déformait, perdait son sens, devenait l'objet d'abréviations", observe-t-il. Années noires, lourdes, vides. Sa mère meurt, d'un cancer. Mais c'est son visage brouillé, perdu, qui va être à l'origine de son identité d'écrivain et d'artiste.

 

Il commence à écrire à 16 ans. La recherche de ce visage est au coeur de son écriture, dans ses pièces comme dans son unique roman, qui s'intitule d'ailleurs Visage retrouvé (éd. Actes Sud, comme ses pièces). "Prenez un enfant dont le jouet préféré se casse. Il essaie de recoller les morceaux, mais ce n'est jamais tout à fait comme avant. Maintenant, poursuit-il, en conteur de sa propre histoire, imaginez que ce n'est pas le jouet qui se casse, mais sa conviction profonde que le monde dans lequel il vit est beau et merveilleux. La peine qu'il en éprouve est tellement profonde qu'il en a pour la vie à essayer de recoller. Et à chaque tentative, cela donne une pièce de théâtre..."

 

Aujourd'hui, son passeport est canadien. Mais quand on le tarabuste pour savoir s'il se sent plutôt "libanais, français ou québécois", il répond qu'il est juif. Ou tchèque. Parce qu'il se sent plus proche de Kafka que de n'importe qui. "Et parce que j'écris. L'écriture et l'exil ont partie liée, depuis toujours."

 

Quand la guerre a de nouveau éclaté au Liban, cet été, cela l'a "mis en morceaux". Il s'est senti tenu, vis-à-vis de la communauté libanaise de Montréal, de prendre la parole - le texte de son intervention a été publié dans Courrier international du 3 août. Non pour émettre une position politique - "Je ne voulais surtout pas singer les politiciens qui prétendent comprendre la situation" -, mais pour tenter de "cerner l'impuissance et le désarroi qu'il y avait à se retrouver dans ce choix impossible : celui de la haine ou celui de la folie".

 

En France, où il est demandé partout, difficile aujourd'hui de trouver des détracteurs du travail de Wajdi Mouawad. Les résistances des premières années - certains trouvaient ses spectacles trop narratifs, et "donc trop faciles" - sont tombées devant ce théâtre qui fait de la scène un lieu de haute intensité émotionnelle. Sa puissance narrative et poétique, à l'issue du long voyage proposé par Wajdi Mouawad, laisse les spectateurs de Forêts, à Malakoff, comme ce fut le cas pendant toute la longue tournée en France, bouleversés, en larmes, ovationnant longuement le spectacle. Reconnaissants de ce que ces odyssées du temps présent ébranlent dans leur histoire intime.

 

Fabienne Darge

 


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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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