Penser après les cours...!

L'Ecriture ou la vie de J. SEmprun

Par cyberblaise - publié le mercredi 21 novembre 2012 à 17:51 dans 1èreL/Es Camille See
Comment la littérature permet à Maurice Halbwachs de mourir dignement:

"

Il (1) avait tourné les talons et m'accompagnait jusqu'au châlit (2) de Maurice Halbwachs (3).

 

- Dein Herr Professor, avait-il chuchoté, kommt heute noch durch's Kamin ! (4)

 

J'avais pris la main de Halbwachs qui n'avait pas eu la force d'ouvrir les yeux. J'avais senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère : message presque imperceptible.

 

Le professeur Maurice Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie qui l'emportait dans la puanteur.

 

Un peu plus tard, alors que je lui racontais n'importe quoi, simplement pour qu'il entende le son d'une voix amie, il a ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d'humanité vaincue et inentamée. La lueur immortelle d'un regard qui constate l'approche de la mort, qui sait à quoi s'en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.

 

Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d'une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C'est la seule chose qui me vienne à l'esprit.

 

Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre...

 

Le regard de Maurice Halbwachs devient moins flou, semble s'étonner.

 

Je continue de réciter. Quand j'en arrive à

 

... nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons, un mince frémissement s'esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs. Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel.

 

José Semprun, L'Ecriture ou la vie, éditions Gallimard, 1994

 

 

1) Un kapo

 

2) Cadre du lit, sur lequel on pose le sommier

 

3) Eminent professeur de sociologie, déporté pour actes de résistance

 

4) "Aujourd'hui, ton professeur s'en va par la cheminée."

 

5) Très grand affaiblissement physique

 

 

Ô mort, vieux capitaine, il est temps...

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre ! 
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu qui nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, dernier poème.



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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