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A propos d'Ajar - La Vie devant soi - Article de MICHEL TOURNIER

Par samsagace63 - publié le lundi 5 novembre 2012 à 08:04 dans Le roman et ses personnages
MICHEL TOURNIER « Émile Ajar ou la vie derrière soi » in Le Vol du vampire Au Printemps de 1974, une voix nouvelle s'élevant dans le concert des nouveautés littéraires fit dresser les oreilles du Landerneau des lettres. On n'avait jamais entendu petite musique si tendrement naïve, accents d'une ironie si enfantine, gouaille d'une si désarmante drôlerie. Le livre s'intitulait Gros‑Câlin, s'adornait d'une couverture dessinée par Folon ‑ le baiser sur la bouche d'un homme et d'un serpent ‑ et racontait les amours transies d'un petit employé d'un bureau de statistiques avec l'une de ses collègues ‑ amours malheureuses, contrariées, mais aussi consolées par la cohabitation du narrateur avec un python de deux mètres vingt. La demoiselle était une Noire, s'appelait Dreyfus et ‑ comme son nom l'indique ‑ elle était originaire de la Guyane française. Comme son nom l'indique vraiment ? Oui, car le fameux détenu de l'île du Diable fut le voisin des Guyanais, et son innocence établie, reconnue, proclamée, rejaillit sur eux au point que certains ‑ leur descendance est nombreuse ‑ voulurent adopter son nom. Voilà pour Mlle Dreyfus qui échappera aux timides avances de son collègue en disparaissant du bureau – elle annonce qu'elle retourne en Guyane ‑, mais lui va la retrouver dans une maison close dont il est client et elle... pensionnaire. Heureusement, il y a Gros‑Câlin. Pourquoi un python plutôt qu'un chien ou un chat ? L'idée est géniale et l'explication parfaitement convaincante : c'est qu'un python n'est rien d'autre qu'un bras géant, un bras de 2,20 m, en liberté, et qui use de sa liberté pour envelopper son maître dans une étreinte colossale qui exprime une surhumaine tendresse. Voilà un rival contre lequel Mlle Dreyfus aurait eu bien du mal à s'affirmer malgré ses mini‑jupes et ses bottes cuissardes. Ajar a‑t‑il vraiment vécu avec un python ? On pourrait le croire tant il sait en parler justement. Voyez Gros‑Câlin tendu tout droit en direction du tiroir où le narrateur a caché une souris vivante. Il se tient « dressé en spirale ascendante vers le tiroir supérieur qu'il ne peut atteindre faute du nécessaire, et il doit se contenter d'aspiration comme tout le monde ». Mais ce sont surtout ses manifestations de tendresse à l'égard de son maître qui sont superbement décrites malgré leur stricte discrétion : « Je me suis réveillé avec une angoisse terrible, j'ai pris Gros‑Câlin sur mes genoux, il a levé la, tête et m'a regardé avec cette extraordinaire expression d'indifférence qu'il manifeste pour me calmer, lorsque je suis en proie à l'affectivité, une indifférence totale, comme pour me dire qu'il est là, auprès de moi, solide au poste, que tout est comme d'habitude. » Ce petit roman fit d'autant plus parler que l'auteur s'acharnait à se taire. Nul ne savait qui, ni où il était, et naturellement on finit par douter de son existence. Gros-Câlin n'était peut‑être qu'une oeuvrette en marge qu'un auteur connu se serait amusé à jeter sur le marché sous le voile d'un pseudonyme. Puis les mois passèrent. Les prix littéraires se détournèrent d'un livre qui affectait des allures piégées. Les jurés et les critiques ne craignent rien tant que de tomber dans le ridicule d'une mystification. Dès l'année suivante, le mystérieux Ajar (« entrouvert » en anglais) se manifestait à nouveau sous les espèces d'un roman plus étoffé que Gros-Câlin, débordant de phrases drolatiques, de tournures d'une gaucherie diaboliquement efficaces, de raccourcis foudroyants qui arrachent au lecteur - qu'il le veuille ou non - le rire et les larmes. La Vie devant soi s'affirmait comme le roman de l'année, et tous les prix littéraires commencèrent à planer, comme de bons oiseaux de proie, autour du volume qu'ornait une admirable composition d'André François. Du même coup Ajar devenait un gibier de journaliste. Avec l'aide de son éditeur, Yvonne Baby rapporta de Copenhague une longue interview qui fut publiée dans le Monde. On vit paraître çà et là des photos, un peu floues et mal cadrées, comme il se doit, prises à la diable, et donnant une impression d'authenticité d'autant plus forte qu'elles étaient moins reconnaissables. Puis ce fut le coup de tonnerre de ce troisième lundi de novembre - le 17 cette année-là - où l'on décerne au restaurant Drouant, place Gaillon, le prix Goncourt. Émile Ajar l'emportait avec la Vie devant soi contre Didier Decoin et Patrick Modiano - lesquels devaient être couronnés au demeurant les années suivantes. Aussitôt la « chasse » reprenait de plus belle et avec tant d'acharnement que l'auteur dans sa panique déclarait « refuser le prix Goncourt », comme si ce renoncement pouvait en rien freiner la curiosité de la presse... et la vente du livre. Quand on prétendait attribuer la paternité de l'oeuvre d'Ajar à un auteur connu, c'était le nom de Romain Gary qui revenait avec le plus d'insistance. Cette « supposition d'enfant » - aberrante si l'on compare le style et le ton des deux auteurs - se justifiait plus ou moins par un lien de parenté entre Romain Gary et Émile Ajar sur lequel l'auteur des Racines du Ciel s'expliqua longuement dans L'Aurore. « Paul Pavlowitch est le fils de ma cousine. Son père était le neveu de ma mère (une célèbre actrice russe que Mélina Mercouri fait revivre dans la Promesse de l'aube). J'ai bien connu sa famille à Nice, et je crois même avoir assisté au baptême de Paul. Sa mère, juive d'origine, était devenue très catholique. Ou bien étais-je à Londres à ce moment-là? Je ne sais plus très bien. J'étais très lié avec cette femme, ma cousine donc, Dina. Elle est tombée par suite gravement malade, et je -me suis un peu occupé de ses enfants. Paul était atteint d'une sorte d'éternelle errance, étudiant un peu partout, passant même six mois à Harvard, puis se mettant à gagner sa vie de ses mains en se faisant plombier, peintre, camionneur. » Avec sa femme, Annie, il fit un stage de monteur de cinéma, mais n'eut jamais l'occasion d'exercer ce métier. A vingt ans il écrivait des poèmes que j'ai trouvés excellents et que j ai essayé de publier, mais personne n'en a voulu. Puis nos relations se sont estompées, comme c'est toujours un peu le casentre un père spirituel et un fils qui s'émancipe. Il a fait son Mai 68, me tournant le dos, cherchant à voler de ses propres ailes pour ne rien me devoir et surtout pour ne pas donner l'impression qu'il se servait d'un parent célèbre. Il acheta une ruine dans un village perdu du Lot, à Caniac-du-Causse. Faisant le maçon, il reconstruisit cette bergerie de ses propres mains avec sa femme et un ami, et vécut là-bas la plupart du temps. En quatre ans je suis allé le voir deux fois, sans avoir le courage de vivre à la dure comme lui. Ils n'avaient encore ni chauffage, ni éclairage, ni eau courante. Alors moi qui suis pourri comme une poule de luxe, j'allais à l'hôtel. » Pour en terminer avec les alentours d'une oeuvre et les tumultes de l'actualité rappelons que la Vie devant soi a battu le record des ventes des prix Goncourt avec, au moment où j'écris ces lignes, un tirage de 1,2 million d'exemplaires, succès relancé il est vrai par un film. A propos de ce film, il convient d'ailleurs de saluer le tour de force du réalisateur, Moshe Mizrahi, qui trouva moyen, partant de ce livre incomparablement savoureux et humain, aidé de l'immense talent de Simone Signoret, de produire une bande incolore, inodore, insipide et pudibonde. De ce livre, il serait peut‑être temps de parler enfin, car il a été un peu oublié au milieu des bruits et der, fureurs qu'il a suscités. C'est un enfant qui parle. Il a quatorze ans, il est d'origine arabe, et sa mère, une prostituée, l'a mis en pension chez Madame Rosa, une « ancienne » qui assure tant bien que mal sa retraite en élevant des enfants de prostituées que menace l'Assistance publique. Madame Rosa est juive et a connu le camp de concentration. Depuis, elle vit dans la terreur et ne connaît plus que des fantômes, tous plus ou moins menaçants. . On connaît le propos attribué à André Gide selon lequel on ne saurait faire de bonne littérature avec de bons sentiments. On dirait qu'Émile Ajar est venu tout exprès afin d'être l'exception à cette règle. Car on ne saurait le nier : les bons sentiments ruissellent dans ses livres, tout autant et même davantage encore que dans les Deux Orphelines. Dès lors le critique s'interroge : comment se fait‑il qu'ils soient bons, et mieux que bons, géniaux dans un certain sens ? Le lecteur un tant soi peu roué ne cesse de se demander en lisant Ajar : « Mais enfin, comment s'y prend‑il ? Et on ne fait pas faute de parler de procédés, de recettes, voire de trucs. Or procédés, recettes et trucs ne sont méprisables que dans la mesure où quiconque ayant « compris » est du même coup en mesure de faire aussi bien. Nous allons essayer de cerner quelques‑uns des « tours » que nous joue Émile Ajar dans ses livres. Si après cela vous êtes capable de « faire de l'Ajar », alors oui il y aura eu « truc ». Mais sincèrement, j'en serais surpris. Le raccourci. Il ne s'agit pas de trouver la formule frappante ou l'image qui fait choc parce qu'elle simplifie d'un trait toute la complexité d'une situation. Ajar n'a pas ce genre d'ambition. Plus pernicieux, il vise plutôt à brouiller les cartes qu'à démêler l'écheveau du concret. « lle était morte sans laisser d'adresse. » « Il devait penser que j'étais encore interdit aux mineurs et qu'il y avait des choses que je ne devais pas avoir. » « Pendant longtemps je n'ai pas su que j'étais arabe parce que personne ne m'insultait. », « Les rumeurs d'Orléans, c'était quand les juifs dans le prêt‑à‑porter ne droguaient pas les femmes blanches pour les envoyer dans les bordels. » « Il ne fallait pas l'embêter quand elle pleurait, car c'était ses meilleurs moments. » « Elle a eu l'idée d'ouvrir une pension sans famille. » « C'est toujours la mère qui est en butte dans notre cas [celui des enfants de prostituées] parce que le père est protégé par la loi des grands nombres. » « Quand il n'y a personne pour vous aimer autour, ça devient de la graisse. » « Elle pesait dans les quatre‑vingt‑quinze kilos, tous plus moches les uns que les autres. » « Les cauchemars, c'est ce que les rêves deviennent en vieillissant. » Le croc‑en‑jambe. La phrase part dans une direction conventionnelle, puis elle décroche soudain de son cours normal et prend une tangente brutale. L'effet de choc est à la fois comique et bouleversant. « Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur et ça ne pardonne pas, vu que le bonheur est connu pour ses états de manque. » « Je ne me battais jamais, ça fait toujours mal quand on frappe quelqu'un. » « Monsieur Charmette avait fait livrer une couronne mortuaire car il ne savait pas que c'était Monsieur Bouaffa qui était mort, il croyait que c'était Madame Rosa comme tout le monde le souhaitait pour son bien, et Madame Rosa était contente parce que... c'était la première fois que quelqu'un lui envoyait des fleurs. » « Ce n'est pas vrai que je suis resté trois semaines à côté du cadavre de ma mère adoptive parce que Madame Rosa n'était pas ma mère adoptive. » Le respect des conventions. « Les flics, c'est ce qu'il y a de plus fort au monde. Un môme qui a un père flic, c'est comme s'il avait deux fois plus de père que les autres. » « J'ai pleuré comme un veau. Les veaux ne pleurent jamais, mais c'est l'expression qui veut ça. » Ce respect est celui d'un petit homme prudent et modeste qui s'applique à ne pas se faire remarquer, car il ne peut en résulter pour lui que du mal. Toutefois la dérision est sous‑jacente et la dénonciation de la convention jaillit parfois malgré elle : « je sais bien que serai jamais normal. Il n'y a que les salauds qui sont normals. » Le passage à l'absolu. C'est l'un destours les plus sournoisement efficaces d'Ajar. Il coupe de toute référence à d'autres termes un mot ou une expression qui les appelle au contraire impérativement. C'est l'absolu forcé. « Les fils de putes pourraient devenir plus tard des membres de la majorité qui expriment leur soutien. » « La littérature, C'est incompatible » (entretien avec Y. Baby). Cet absolu est ailleurs carrément revendiqué comme une qualité insurpassable. « Je l'aimais bien [Madame Lol]a c'était quelqu'un qui ne ressemblait à rien et n'avait aucun rapport. » « J'ai jamais vu deux mômes aussi blonds que ceux‑là. Et je vous jure qu'ils avaient pas beaucoup servi, ils étaient tout neufs. Ils étaient vraiment sans aucun rapport. » Plus profondément ‑ et comme presque tous les romans possédant une véritable originalité ‑ les livres d'Émile Ajar se définissent par une certaine relation au temps. La Vie devant soi, ces mots apparaissent dans le cours du récit, et avec une nuance franchement défavorable : « J'ai toujours remarqué que les vieux disent tu es jeune, tu as toute la vie devant toi avec un bon, sourire, comme si cela leur faisait plaisir. Je me suis levé. Bon je savais que j'ai toute ma vie devant moi, je n'allais pas me rendre malade pour ça. » C'est que la jeunesse, ‑avec son innocence et son bel avenir, l'auteur n'y croit guère. Il n'en pense même aucun bien. Par deux fois, il répète qu'on n'est jamais trop jeune ni pour comprendre, ni pour puiser dans une expérience déjà riche et amère. Il se laisse même aller ‑ à quatorze ans ‑ à faire des projets « quand je serai jeune », comme si la seule jeunesse authentique était celle qu'on acquiert avec les années. Indiscutablement, il y a un primat de la vieillesse et des vieillards dans cette oeuvre. La Vie devant soi raconte l'attachement d'un enfant pour une vieille femme. L'Angoisse du roi Salomon en est peut‑être la suite. On peut admettre en effet qu'à vingt ans l'ancien gamin Momo, devenu chauffeur de taxi, charge un très vieux monsieur qui, fortune faite dans la confection (c'est M. Salomon, le roi du pantalon prêt‑à‑porter), consacre sa retraite à une oeuvre d'aide psychologique par téléphone. Entre le jeune homme et le vieillard, c'est le coup de foudre. Quant à l'amour, nous le retrouvons sous la forme de la passion de pitié qu'éprouve le narrateur pour une chanteuse oubliée et déchue à laquelle il joue la comédie du plaisir physique. Il n'est pas jusqu'à Gros‑Câlin, le python de l'opus 1, qui n'incarne aux yeux du narrateur une rassurante impassibilité venue du fond des âges. « En attendant, je m'installe dans un fauteuil, je prends Gros‑Câlin et il met son bras de deux mètres vingt autour de mes épaules. C'est ce qu'on appelle "état de besoin" en organisme. Il a une tête inexpressive, à cause de l'environnement originel, évidemment, c'est l'âge de pierre, comme les tortues, les circonstances prédiluviennes. Son regard n'exprime pas autre chose que cinquante millions d'années et même davantage, pour finir dans un deux‑pièces. Il est merveilleux et rassurant de sentir chez soi quelqu'un qui vient d'aussi loin et qui est parvenu jusqu'à Paris. Cela donne de la philosophie, à cause de la permanence assurée et des valeurs immortelles, immuables. Parfois, il me mordille l'oreille, ce quiest bouleversant d'espièglerie, lorsqu'on pense que cela vient de la préhistoire. Je me laisse faire, je ferme les yeux et j'attends. » Ces valeurs immortelles, immuables sont les seules auxquelles on peut se,fier, et c'est derrière nous qu'il faut les chercher. Un petit enfant peut le comprendre trop tôt. Alors il refuse d'entrer dans la vie, il devient consterné : « Cela veut dire qu'il ne voulait vraiment rien savoir pour vivre et devenait antique. C'est la pire des choses qui peut arriver à un môme en dehors du reste. » L'idéal ce serait évidemment d'arrêter la marche du temps en avant et de lui faire rebrousser chemin. L'opération n'est pas aussi impraticable qu'il semblerait à première vue puisqu'une table de montage de cinéma la rend possible. Nous savons qu'Émile Ajar a songé un moment à devenir monteur de film. L'expérience l'a frappé puisqu'il lui accorde une place privilégiée dans la Vie devant soi. Momo fait la connaissance d'une monteuse, il assiste ébloui aux retours en arrière du film, et c'est par cette jeune femme qu'il va être recueilli après la mort de Mlle Rosa. Car elle détient à ses yeux le pouvoir magique de réintégrer le passé et de pouvoir revenir en arrière, éventuellement « jusqu'au Paradis terrestre » (où on retrouverait sans doute le Serpent Gros‑Câlin...). «Malheureusement quand ça recommence, c'est toujours la même chose. » En d'autres termes, si l'on peut remonter le cours du temps, il ne faut pas espérer changer l'histoire. Ce n'est pas la seule référence au cinéma de cette oeuvre, par ailleurs ‑nous l'avons dit ‑ si piètrement portée à l'écran. Car on omettrait l'une des clés essentielles d'Émile Ajar si l'on ne rendait pas hommage au passage à Charlie Chaplin. Les épisodes chaplinesques abondent dans les trois romans. Dans Gros‑Câlin notamment lorsque le narrateur voulant offrir un modeste bouquet de violettes à Mlle Dreyfus ne la trouve pas dans son bureau, et part à sa recherche dans Paris en tenant à la main le verre d'eau où trempent ses fleurettes. Ou plus cruellement quand il cherche un contact humain en faisant traverser la rue à un aveugle. Celui‑ci s'aperçoit bientôt que c'est son « bienfaiteur » qui est en détresse et qui profite de son infirmité, et il le chasse en lui criant : « Allez faire vos besoins ailleurs! » Sur quoi notre héros conclut plaintivement : « Je comprends bien que les aveugles ont leur fierté, mais pourquoi refuser d'aider un peu les autres à vivre? » Ce thème du service rendu, qui aide principalement celui qui le rend,‑ est l'un des leitmotivs d'Émile Ajar. On le retrouve dans l'Angoisse du roi Salomon : le grand secret de l'organisation téléphonique S.O.S. Amitié, C'est que les membres « bénévoles » qui se chargent de répondre aux appels soignent, tout autant que ceux qui les appellent, la détresse de leur propre solitude. Émile Ajar a surpris par sa nouveauté et sa fraîcheur. Mais le recul aidant, il prend sa place dans le paysage littéraire français contemporain, tout en, perdant un peu de sa singularité. Car on peut lui découvrir une ascendance notamment du côté de Jacques Prévert, mais surtout dans l'Henri Michaux d'Un certain Plume. On peut aussi lui trouver des collatéraux, et je voudrais n'en citer qu'un exemple qui me paraît éclairant, celui de Patrick Modiano. Certes, l'auteur de la Place de l'Étoile est très éloigné de la naïveté dissolvante d'Émile Ajar. Mais il est comme lui fasciné par un passé assez récent, trouble, et que, pas plus que lui, il n'a vécu, celui de l'Occupation. Mme Rosa et le Roi Salomon sont pour Ajar les témoins irremplaçables d'une tragédie douteuse, baignant dans une lumière glauque, mais qui avait paradoxalement le pouvoir de révéler les êtres dans leur vérité, et l'attrait de cette période est si fort qu'il le détourne du présent et même de l'avenir. Émile Ajar et Patrick Modiano ‑ et quelques autres aussi sans doute, écrivains ou non ‑ ressemblent à la femme de Loth qui n'a pas su fuir en avant sans se retourner, et qui a été changée en statue de sel pour avoir préféré le spectacle des fumées de Sodome aux promesses du soleil levant. POST‑SCRIPTUM Depuis que ces lignes ont été écrites, deux événements se sont produits. Le 2 décembre 1980, Romain Gary se donnait la mort, quinze mois après son ancienne femme Jean Seberg. Le 2 juillet 1981 paraissait sous la signature de Paul Pavlowitch un livre intitulé lHomme que l'on croyait qui révélait que les quatre livres parus sous le nom d'Émile Ajar étaient intégralement de la plume de son « oncle » Romain Gary. Il nous racontait comment, lassé d'une critique ronronnante quand elle‑n'était pas hostile, l'auteur des Racines du ciel, prix Goncourt 1956, avait décidé de renaître sous un autre nom avec une oeuvre en totale rupture par rapport à tout ce qu'il avait publié précédemment. Ce nouveau nom serait Émile Ajar, et la première oeuvre de cet auteur imaginaire s'appellerait Gros‑Câlin. Paul Pavlowitch endosserait pour la frime la personnalité d'Émile Ajar. La presse a parlé aussitôt de supercherie, voire de canular. Ces termes sont inacceptables pour deux raisons. D'abord le suicide de Romain Gary ‑ tout est lié dans cette affaire, et si la naissance d'Émile Ajar n'est pas la cause du suicide, il est certain qu'elle constitue l'un des aspects essentiels de la fin de Romain Gary ‑, ensuite la valeur littéraire éminente des livres d'Ajar. Rien de plus sérieux qu'une affaire qui se solde positivement par quatre chefs‑d'oeuvre, et négativement par la mort volontaire de leur auteur. Quant à la mystification qu'elle comporte, elle ne dépare nullement une entreprise d'essence littéraire. Le pseudonyme a droit de cité dans les lettres, d'innombrables exemples de maquillages et de substitutions de personnes émaillent l'histoire de la littérature. Faut‑il rappeler que Romain Gary était déjà un pseudonyme ? Bien au contraire, ce qui me paraît admirable dans cette entreprise, c'est sa réussite. Prix Goncourt 1956, Romain Gary se sentait couler d'année en année dans le marécage d'indifférence et de paresse de la critique et des lecteurs. Il change de peau et de voix, et aussitôt, c'est l'enthousiasme, et un second prix Goncourt vient couronner l'opération, cas unique depuis la fondation du prix. J'ai écrit que pour des raisons de style et de ton Émile Afar ne pouvait pas être Romain Gary. Ce jugement erroné se trouvait justifié par l'évidente disparité des deux oeuvres Mais la création consiste précisément à rendre réel ce qui est a priori impossible. L'impossible devenu réel, l'esprit aussitôt s'efforce de digérer le paradoxe en lui trouvant une justification rationnelle. Ainsi ai‑je repris les oeuvres de Romain Gary à la recherche des signes précurseurs annonçant Émile Ajar. C'est sans doute dans Tulipe que se trouve la réponse la moins discutable. Ce petit roman parut en 1946, un au après le premier livre de Romain Gary, Éducation européenne, couronné par le Prix des Critiques. Nous sommes à New York au lendemain de la guerre. Le héros, Tulipe, est un jeune homme qui sort d'un camp de concentration nazi. Il se réjouit que les Allemands aient été débarrassés du racisme, par leur propre défaite. Mais voici qu'installé à Harlem, il s'aperçoit que le racisme anti‑noir règne sauvagement dans la grande cité yankee. Il fonde alors le mouvement Prière pour les vainqueurs, et commence une grève de la faim. Il devient célèbre sous le, nom du Blanc Mahatma de Harlem, etc. Or les échos qu'éveille cette lecture aux oreilles de qui sort dÉmile Ajar sont nombreux. Il y a là, en germe pourrait‑on dire, l'ingénuité décapante de Momo et de Cousin. Nous sommes dans la salle de rédaction d'un journal. « Du nouveau? demanda Flaps. ‑ Charlie Chaplin dans une affaire de paternité, dit Grinberg. ‑ Encore ? ‑ Il a été acquitté... L'ennui avec ce type‑là, c'est qu'il n'a pas de sang nègre. On ne peut pas le lyncher sans preuves. " Un peu plus loin « Il y a un nègre en bas qui demande à vous voir, monsieur. ‑ Quel genre de nègre ? ‑ Un très vieux nègre, vraiment, monsieur, dit le garçon avec admiration. Le plus vieux nègre que j'aie jamais vu vivant, monsieur. Ça fait plaisir de voit un vieux nègre comme ça, monsieur, ça prouve qu'on peut tout de même vivre longtemps, monsieur, en essayant bien, monsieur. » Et il y a aussi ce qu'on pourrait appeler la légende des larmes, qu'il faudrait réécrire en plus fruste il est vrai, pour la faire entrer dans la Vie devant soi. « Savez‑vous pleurer? demanda Biddle. ‑ Mes larmes sont toutes mortes. ‑ Comment ça, mortes? Mortes de quoi? ‑ Les larmes sont des gosses de riches. Elles ont la santé bien délicate. Il leur faut un toit au‑dessus de la tête, une bonne soupe le soir et les pantoufles et la bouteille chaude dans le lit. Elles deviennent alors belles et dodues, et il suffit d'un rien ‑une dent creuse, un chagrin d'amour ‑ pour les faire sortir de leur coquille. Mais donnez‑leur deux guerres de père en fils, rasez leur maison, collez‑les dans un camp de concentration, et les voilà qui se font toutes petites et rares, et les voilà qui se mettent à mourir comme des mouches. - Et vos larmes à vous, de, quoi sont‑elles mortes? - Il y en a une qui fut tuée en Espagne, dans les brigades internationales. Une autre périt en Grèce. Une vieille larme idéaliste. Plusieurs sont mortes à Lublin : c'étaient toutes des larmes juives. Une a été lynchée à Detroit, parce qu'elle avait du sang nègre. » A propos d'écho, plus d'un lecteur dressera l'oreille en découvrant, dans ce même Tulipe, l'aventure du nègre Sammy‑la‑Semelle. Il était si bon, qu'un matin « il s'est réveillé avec une belle auréole autour de la tête. Pas un de ces petits trucs bon marché, dites‑vous‑le bien, mais une vraie auréole de première classe qui vous faisait mal aux yeux. Eh bien, vous pouvez me croire ou non, patron, mais cela ne lui a attiré que des ennuis. Pour commencer, il a perdu tous ses clients : il était cireur de bottes ». On songe aussitôt à une nouvelle célèbre de Marcel Aymé sur le même sujet. Or cette nouvelle s'appelle la Grâce et a paru dans le recueil le Vin de Paris en 1947, c'est‑à‑dire un an après Tulipe. La priorité de l'invention appartient à Romain Gary. « Tout Émile Ajar se trouvait déjà dans Tulipe », affirme Romain Gary dans son testament. C'est beaucoup dire, mais un certain humour cruel et ingénu s'y rencontre indiscutablement, et les vingt‑six années qui séparent Tulipe de Gros‑Câlin ont bien dû répondre à une nécessaire maturation. Émile Ajar serait donc Romain Gary dernière mainière ? Des grands créateurs nous ont donné l'exemple d'une oeuvre s'achevant par un renouveau surprenant et supérieur à tout le reste. On songe aux derniers quatuors de Beethoven, à la Vie de Rancé de Chateaubriand, aux Affinités électives de Goethe, et aussi au Giono du Hussard sur le toit et du Roi sans divertissement. Mais le cas de Romain Gary est unique en son genre. En effet, Ajar n'a pas réduit Gary au silence, et pendant cinq années les « deux auteurs » ont publié simultanément; tandis que paraissaient Gros‑Câlin, la Vie devant soi, Pseudo et l'Angoisse du roi Salomon sous le nom d'Ajar, on voyait paraître sous celui de Gary Au‑delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable, Clair de femme, Charge d'âmes, les Clowns lyriques, les Cerfs‑volants. Et c'est sans doute cette incroyable puissance de production sans relâchement qualitatif : neuf livres en quatre ans, qui constitue l'aspect le plus étonnant et le plus troublant de l'affaire Gary‑Ajar. Il n'empêche, pour beaucoup ‑ et je suis de ceux‑là ‑, Émile Ajar restera l'avatar final et éblouissant d'une carrière littéraire qui semblait forte et de vaste horizon, mais à laquelle manquait l'épaisseur et l'humour qu'il nous apporte pour notre joie et notre émotion.

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