Médée d'Euripide, mise en scène de Laurent Fréchuret
Voici un dossier très intéressant pour approfondir votre connaissance de cette mise en scène:
http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/pdf/medee_total.pdf
A la fin, il y a notamment une comparaison entre les deux mises en scène, celle de Fréchret et de Jacques Lassalle.
Après avoir visionné le DVD, pouvez-vous décrire précisément la scénographie choisie par Jacques Lassalle ? Que met-elle en valeur dans la pièce ? Comparez-la avec celle de Laurent Fréchuret.
La scénographie de Lassalle présente, à jardin et fond de scène, un monticule avec une grotte dont la bouche est l'entrée de la « maison » de Médée. La nature semble aride, on ne voit qu'une maigre végétation, des rochers blanchâtres. Au milieu du plateau et à cour, on a une vaste étendue d'eau véritable, un autre rivage est suggéré avec un embarcadère, c'est le royaume de Créon. un ponton de bois avance dans l'eau. Au lointain apparaît la façade du palais des Papes trouée de fenêtres qui seront exploitées au moment de l'incendie de Corinthe. On voit donc que la maison de Médée n'est plus qu'un antre naturel, espace très inhospitalier et plus symbolique que réaliste.
La scénographie est caractérisée par une horizontalité très marquée alors que celle de Laurent Fréchuret est barrée par la forte verticalité de la structure de bois de la maison et par le déploiement du rideau d'or
.L'eau et l'apparition récurrente de barques signalent le thème du voyage chez Lassalle (celui de Médée, celui de la mort avec le Styx, le fleuve des Enfers, mais aussi son ultime voyage).
L'eau marque également l'isolement de Médée face au pouvoir de Créon et à la société corinthienne: entre son îlot et une prison, il n'y a pas loin. Médée est bien une étrangère, confinée sur ce bout de terre. Elle ne va pas vers les autres, ce sont les autres qui viennent à elle.
Au contraire, la Médée de Fréchuret est souvent en bord de scène, face aux spectateurs qu'elle regarde, voire qu'elle provoque. Elle est presque toujours debout, alors qu'Isabelle Huppert est souvent couchée, prostrée.
b Quelles sont les couleurs dominantes ?
Lassalle instaure très souvent une ambiance de lumière bleue assez sombre, nocturne et lunaire, alors que le doré et le noir vont dominer dans la mise en scène de Fréchuret et lui donner un véritable aspect solaire.
b Comment le Chœur est-il traité ?
Le Chœur, une seule femme, Emmanuelle Riva, ne rompt jamais le quatrième mur. Plus confidente que Chœur véritable, elle n'a pas de fonction cultuelle ; par ailleurs aucun musicien n'est présent, tout le plateau est occupé par la fiction. Laurent Fréchuret fait d'autres choix : en trouant le plateau avec les deux fosses, il installe le Chœur au centre (ou au cœur) du dispositif scénographique, exhibant ainsi sa fonction rituelle. Par ailleurs, la voix particulière de Zobeida est presque toujours amplifiée, ce qui lui confère un autre statut, parfois elle chante et la musique soutient et accompagne son propos.
b Observez les comédiens, les costumes et le jeu.
Les costumes : Lassalle choisit des costumes qui ancrent l'histoire dans le passé (sans qu'il s'agisse vraiment de l'Antiquité) et dans l'ailleurs (un certain Orient). Des bleus et des marron pour les serviteurs, du rouge pour le roi…
Isabelle Huppert apparaît avec trois costumes différents, l'usage du blanc la distingue des autres personnages et lui donne, dans cet espace souvent bleuté, une présence étrange, divine ou irréelle, peut-être ? Son dernier costume est précieux, il annonce une vie nouvelle. Dans l'ensemble, les costumes marquent une distance, ils frappent par leur raffinement.
Fréchuret part des habits de ville des comédiens pour construire une interprétation contemporaine du costume : Catherine Germain avait en répétition une robe très semblable à celle qui deviendra son « costume » ; on habille plus des comédiens que des « personnages » ; les musiciens ont leurs vêtements de ville ; seule Zobeida, le Chœur, porte une très belle robe, une robe de diva, une robe de chanteuse de cabaret.
Les comédiennes : dans la mise en scène de Lassalle, on est bien sûr frappé par l'interprétation d'Isabelle Huppert – cris terribles, jeu au sol, tête dans l'eau et larmes quasi continues pendant tout le spectacle, revirements subits, rictus, tout cela intensifie fortement la dramatisation et l'émotion. Bouleversante, Isabelle Huppert nous présente une Médée souvent fragile, blessée au plus profond d'elle-même, parfois folle ou possédée, toujours ravagée par la douleur et la colère. Catherine Germain est une Médée fragile aussi, mais plus animale, plus sauvage ; ses borborygmes, ses cris, ses mouvements de bras, ses contorsions, amplifiés par le Chœur nous impressionnent et nous émeuvent. À d'autres moments, le corps musculeux est hiératique, très droit, le personnage conserve de la noblesse. L'énergie sans cesse refait surface pour lutter contre un destin qu'elle veut contrer.
Plus furieuse qu'affligée, cette Médée, souvent en adresse public, tend vers la victoire de la déesse qu'elle devient, celle de « la race des femmes ».
b Comment les enfants sont-ils traités ? En tant que spectateur, comment ressentez-vous cette différence ?
Chez Lassalle, les enfants apparaissent sur le plateau à tous les moments où Euripide choisit de les montrer. On voit comment ils enlacent leur mère, on perçoit l'enjeu qu'ils constituent au sein du couple, on entend leurs cris et leurs paroles au moment du meurtre. Après l'infanticide, ils accompagnent leur mère, mais certains signes traduisent leur appartenance au monde des morts. À ce moment-là, Lassalle renonce à l'eccyclème antique ( sorte de plateau roulant pour faire apparaître les acteurs sur scène) et opte pour une représentation moins dure, moins violente mais assez ambiguë. La charge émotionnelle due à la présence des enfants est très forte, son impact sur le jeu d'Isabelle Huppert est indéniable.
Laurent Fréchuret fait apparaître les enfants dans le film au début de la pièce, mais renonce à une présence tangible sur le plateau. On s'éloigne de ce qui pourrait renvoyer au fait divers et on insiste sur la dimension sacrificielle de l'infanticide.