Extrait de Debout les morts de Fred Vargas (2nde8)
Réponses aux questions du manuel:
I.Un arbre inquiétant
1. Plusieurs détails manifestent la banalité de l'arbre : sa taille (« L'arbre était encore assez jeune pour qu'il puisse en faire le tour avec ses doigts. », l. 1-2), sacomposante: ça ne fait que des feuilles, du bois, des racines" l.7, l'herbe qui l'entoure (« Ça faisait un petit duvet d'herbe clairsemée qu'il caressa avec sa paume. », l. 16-17). Autant de détails qui participent de l'effet de réel. C'est surtout l'emploi du présent de vérité générale, lignes 5-8, qui renforce la dimension familière de l'arbre, qui correspond ainsi à tous les arbres : « Un arbre, ça ferme sa gueule […] muet. » En apparence l'arbre qui a été mystérieusement planté dans le jardin de Sophia ne présente pas de particularités anormales, outre le fait qu'on ne sache pas qui l'a plantélà et quel lien il a avec la disparition de la cantatrice.
Le regard porté par Marc sur l'arbre évolue à partir de la ligne 19 : « Quelque chose n'allait pas. » La description se fait plus précise encore, mais il ne s'agit pas ici de susciter un effet de réel : bien au contraire, il s'agit de montrer que le réel résiste à l'explication réaliste. Paradoxalement, à l'observer trop en détail, le réel familier et quotidien devient mystérieux comme le carré d'herbe à la terre remuée qui entoure l'arbre tel que l'observe Marc.En limitant son regard a une portion de l'espace que l'on ne scrute jamais avec autant de précision dans la réalité, Marc fait apparaître des éléments de l'énigme: des différences de couleurs de terre, des objets qui refont surface et qui sont datables. L'étrangeté du réel domine désormais dans le regard que Marc porte sur l'arbre.
On peut donc établir le plan suivant :− premier paragraphe : observation d'un réel familier et banal ;
− lignes 15-31 : émergence de l'étrange et de l'énigme par l'attention portée au pied de l'arbre à la terre dans laquelle il est planté.
− lignes 31-46 : tentative de résorber l'énigme par un discours explicatif.
2. Malgré sa conviction que l'arbre est lié à la disparition de Sophia, Marc ne trouve dans un premier temps rien qui vienne étayer cette intuition. La perception de l'arbre évolue lorsque Fred Vargas modifie la position de Marc, qui s'assoit « aux côtés de l'arbre », l. 15. Cette nouvelle position justifie la pause narrative car elle le rend plus attentif aux détails de la terre et des objets présents sur le sol. Deux éléments soulignent alors le caractère énigmatique du décor : la couleur de la terre dans le 2e paragraphe, et un tesson de grès dans le 3e paragraphe. La terre « sombre, grasse, presque noire » ne correspond pas à celle qu'il a découverte avec Mathias lors du premier déracinement de l'arbre. De plus les adjectifs choisis ont des connotations morbides et pourraient faire penser à une terre qui contient des morts, des cadavres en décomposition.Marc essaie cependant d'y apporter plusieurs explications logiques :
« Du nouvel humus, déjà ? » (l. 27-28), puis « les flics avaient creusé après eux. Peut-être étaientils descendus plus profondément » (l. 31-32). Le tesson de grès découvert ligne 37 renforce cette étrangeté : « un petit tesson de grès, qui lui parut plus xvie que xviiie». Or Mathias l'archéologue a daté les couches de terre claire du xviiie siècle, lignes 24-25 : « Il y en avait dans le fourneau de la pipe blanche qu'il avait ramassée en marmonnant “ xviiie siècle ”. » Pourtant, la solution que Marc apporte à ces éléments étranges et discordants reste insatisfaisante. Il faudra lire la suite du roman pour savoir le fin mot de l'histoire.
3. Plusieurs passages font de l'arbre un suspect ou un complice du crime. Il s'agit en particulier des phrases au discours indirect libre des lignes 5 à 8 : « On n'étrangle pas un arbre. Un arbre, ça ferme sa gueule, c'est muet, c'est pire qu'une carpe ». Dans ce passage, les pensées de Marc attribuent à l'arbre des caractéristiques humaines : il est personnifié. Cette personnification se retrouve dans les paroles du parrain, ligne 44 : « Et qu'est-ce qu'il t'a dit ? »
Dans cet extrait, Fred Vargas joue avec le modèle du roman policier ; on en reconnaît les éléments attendus, mais déformés : l'enquêteur est un historien et le suspect interrogé est un arbre. Car c'est bien à une tentative d'interrogatoire « musclé » que nous assistons lignes 3-4 : « il eut envie de l'étrangler, de lui serrer le cou jusqu'à ce qu'il raconte entre deux hoquets ce qu'il était venu faire dans ce jardin ». L'apparition du hêtre dans le jardin de Sophia n'a en effet jamais été expliquée, même si la célèbre cantatrice avait supposé qu'il s'agissait du cadeau d'un admirateur. Ce traitement particulier de l'arbre crée le suspense car le silence de l'arbre signifie qu'il y a quelque chose de tu, de non dit ou d'indicible, un secret que le roman devra révéler. Ce n'est donc pas anodin si l'adjectif « muet » est répété cinq fois dans le premier paragraphe : le silence de l'arbre, tout naturel et conforme à la réalité qu'il soit, devient énigmatique car il recèle un secret.
II.Enquête et archéologie
4. On retrouve dans Debout les morts la formation initiale de Fred Vargas, historienne et archéologue avant de devenir auteur de romans policiers à succès. Ses connaissances archéologiques sont certainement à l'œuvre dans la description scientifique de la terre que Marc découvre autour de l'arbre. Le vocabulaire se fait très technique : « limoneuse », « humus », « sédiment », « couches ». Après l'étude de la couleur de la terre, la description des objets récoltés au cours de la fouille s'inspire également de l'archéologie : « le fourneau de la pipe blanche » (l. 24), « un petit tesson de grès » (l. 37). Empreintes, ossements, fouilles sont, selon Fred Vargas, autant de points communs entre l'archéologie et l'enquête policière. Ce qu'elle écrit de son personnage, lignes 8-9, s'appliquerait aussi bien à un enquêteur : il « tentait de faire parler ses tas […] d'ossements ». Il est d'ailleurs remarquable que les champs lexicaux de l'archéologie (couleur de la terre et des objets) soient intimement liés aux champs lexicaux de l'enquête (« examina », « aucun doute », « explication»).
5. Dans ce passage, Fred Vargas joue sur le sens propre et figuré du verbe « creuser ». Marc et Mathias ont creusé une première fois pour déraciner l'arbre et voir si ses racines cachaient quelque chose. Puis « les flics avaient creusé après eux », ligne 31. À cette démarche qui s'apparente aux fouilles archéologiques, s'unit l'enquête. Qu'est-ce qu'enquêter en effet sinon creuser, de façon imagée, pour trouver une vérité cachée, enfouie sous les apparences ? On peut voir encore dans cette expression une autre interprétation. Les « couches de terrain » peuvent évoquer de façon métaphorique les différents niveaux d'interprétation d'une lecture.
Bien lire, c'est voir sous la surface des choses, et le bon lecteur est celui qui creuse, qui s'interroge sur les indices que lui révèle sa lecture, et qui essaie de les interpréter, comme le font l'archéologue et l'enquêteur.