Fred Vargas au salon du livre de Colmar samedi 26 novembre 2011 (2nde 7 et 8)
Je vous ai fait un petit compte rendu du débat auquel j'ai assisté et qui portait sur l'influence d'un auteur de polars américains Dashiel Hammett , père du roman noir sur Fred Vargas. Elle a dit des choses passionnantes et très éclairantes sur les romans que vous êtes entrain de lire.
Conférence –débat salon du livre 2011 Fred Vargas et Nathalie Benat (spécialiste du roman policier et éditrice : collection Souris noire et Rat noir, auteur de DashielHammett, parcours d'une œuvre, exposition : Le Mystère Hammett à laquelle à participer Jo Vargas, la jumelle de Fred qui est peintre.) à propos de D. Hammett, père du roman noir.
Fred Vargas, historienne et archéologue, auteurs de romans policiers, créatrice du personnage du commissaire Adamsberg.
Animateur du débat : Michel Abesca, l'un des premiers soutiens de Fred Vargas, premier article critique éclairant pour l'auteur lui-même qui « ne savait pas ce qu'il fabriquait ». (Franc parler de Fred Vargas, jamais dans la langue de bois, refuse de vouvoyer cet ami qu'elle connaît bien)
Influence littéraire: Père de Vargas dans la mouvance du surréalisme : mépris pour le roman policier, lecture d'abord des romans policiers anglais classiques en cachette du père, influencée par sa jumelle qui découvre le roman et le film noir américain ainsi qu'Hemingway. F. Vargas raconte l'anecdote du scénario du Grand Sommeil adapté de Chandler et incompréhensible pour les scénaristes eux-mêmes ! Fred était passionnée de littérature française : Rousseau et Proust ; Elle sera tiraillée entre Proust et Hemingway . La lecture des polars américains de Chandler et Hammett sera comme un détonateur. Fred Vargas fait l'éloge des auteurs masculins de polars américains d'aujourd'hui. Mais n'arrive pas à écrire des romans noirs, le dernier L'Armée furieuse n'en est toujours pas un !
Hammett : détective de l'agence Pyncherton, images d'Epinal du détective : raccourci simpliste. Naissance avant la fin du XIXème dans le Maryland, vit la première et la deuxième guerre mondiale, petits boulots, quitte l'école à 14 ans, parfait autodidacte. Entre dans la première police privée avant la création du FBI : enquêtes sur des disparitions de personnes, d'argent mais mauvaise réputation : hommes de main, briseurs de grève. Ecrit beaucoup de nouvelles, seulement 5 romans. Très tôt addiction alcoolique et tuberculose rapportée de la guerre, maladie qui met fin à l'homme d'action, espérance de vie réduite, sentiment d'urgence qui transparaît dans l'écriture. Ecrit pour survivre : pulps.
Création d'un héros prolétarien qui est détective pour vivre ( cf L'Agent de la Continentale : « My bread and butter », gagne pain, dur à cuire, « héros coriace et taciturne »), pas passe-temps mondain, intellectuel comme Sherlock Holmes ( Fred Vargas pas d'accord :sorte d'angoisse existentielle qui pousse à enquêter et à mettre son esprit au service de la résolution de problèmes , pas dandysme, réponse à une nécessité angoissante, autre forme d'addiction)
Contexte de l'Amérique qui s'urbanise, ville tentaculaire, corruption, émergence du crime organisée, année folles, prohibition : interdiction de l'alcool mais trafic, jamais autant bu, naissance de la mafia.
Langue de Hammett : argot, langage de la rue, prépondérance des dialogues : écriture déjà scénarisée d'où le nombre d'adaptations au cinéma.
Mais aussi écrivain en résistance, accusé par le maccartisme voir retranscription de son procès.
Pour Vargas, le polar n'est pas essentiellement réaliste, plutôt perpétuation du conte et de la légende, témoin d'un besoin fondamental de l'humanité de se rassurer.
Evoque la préhistoire qu'elle connaît bien et les formes d'activités humaines découvertes : trois formes que l'on peut appeler art : peintures rupestres, xylophone pour faire des rythmes, poésie sur les scansions musicales et histoires : nécessité de recomposer la vie, de la doubler liée à la faculté propre à l'homme de réfléchir, de prendre du recul et qui est angoissante, anticipation de sa disparition : seul animal au monde à savoir très tôt qu'il meurt. Histoires pour survivre, pour conjurer les peurs : voyage de la vie, quête, perte à élucider : mers, forêts dans lesquels les hommes s'aventurent on ne sait trop pourquoi, rôle des histoires rejoignent la très ancienne catharsis, anecdote du billard à trois bandes : pendant qu'on est confronté à un problème concret que l'on peut résoudre, sentiment de sécurité procuré par le polar : il ya des problèmes mais on peut trouver la solution et s'endormir après ! donc roman policier rejoint la branche archaïque des récits dont a besoin pour en tirer force, courage, un anxiolytique qui permet de se guérir de ses peurs, divertissement, addiction mais nécessaire.
Hammett fait quelque chose qui n'a pas été fait avant, mais appartient quand même à la branche très ancienne des récits conjuratoires : calmer nos peurs, peurs de notre propre sauvagerie, identifier les dangers internes et externes et les affronter, en jouer.
Sur le roman policier et le réalisme social qu'on lui prête : souvent réducteur car il s'agit d'un réalisme sublimé par une forme, un travail stylistique : pour Hammett manière behavioriste de traiter la réalité ; ne capter que les comportements de l'extérieur comme une caméra sans prêter aux personnages des motivations psychologiques explicitées : plutôt concept de vraisemblance : commettre des meurtres pour de vraies raisons. Rapprochement avec le cinéma muet jusqu'en 1927, objectivité des comportements, inspiration du Nouveau Roman en France. Cf travail de Jo Vargas, peintre qui insiste sur le regard de Hammett dans ses toiles : Roman noir qui donne à voir le monde. Le romancier porte un regard sur le monde et le lecteur doit se faire son opinion. Pratique d'une sorte de distanciation par l'objectivité qui rend évident le jugement négatif sur le monde tel qu'il se présente.
Réalisme du contexte urbain, de sa violence, construction romanesque de la réalité américaine, collusion entre les milieux politiques et la pègre, dénonciation du capitalisme sauvage cf Moissons Rouges : grèves réprimées dans le sang, truands qui contrôlent la ville.
Pour Fred Vargas : le roman policier est à la fois réaliste et pas du tout : aucun écrivain ne se contente de retranscrire la matière brute du réel : pas d'intérêt car pas d'art. Il faut une transformation : la matière brute de telle sorte qu'elle est l'air réelle : anecdote du faux pistolet en savon des frères dalton en prison dans Lucky Luke « ton faux a vraiment l'air d'un vrai » « c'est que j'en ai un vrai comme modèle » ! après un mois de prison : il faut un vrai pour faire un faux vrai qui a l'air vrai ! A rapprocher de Maupassant dans la préface de Pierre et Jean : les réalistes sont des illusionnistes, l'art donne l'illusion du vrai.
Sortie de Fred Vargas contre la littérature du moi, l'autofiction : Si je dis seulement la vérité du moi, si j'exhibe mes tripes, ce sera de …la m… ! M… à travailler pour donner l'air de m…du monde réel.
Ce que Fred Vargas a gardé des romanciers américains : suppression de la voix off du narrateur écrivain au profit de ce que perçoit le personnage uniquement. S'ils sont à Rome mais qu'ils ne voient pas la ville car ils sont occupés à autre chose, pas la peine de décrire les lieux romains touristiques attendus par certains lecteurs .Le roman n'est pas un guide touristique.
Attachement à l'infiniment petit, petits détails vrais, « dentelle » que Fred Vargas dit devoir à l'influence de Proust.
Jo et Fred Vargas; quand les deux soeurs parlent l'une de l'autre: