Penser après les cours...!

Hugo dans les Mains Sales

Par cyberblaise - publié le vendredi 21 octobre 2011 à 12:12 dans 1ES2 2011-2012

Lire cette analyse passionnante extraite de

http://gerard.piacentini.pagesperso-orange.fr/sartre.html

"Dans Les Mains sales, le problème sartrien de la rupture avec la vision cartésienne du réel est formulé de la manière la plus explicite :

SLICK.- Il emploie les mots qu'il trouve dans sa tête, il pense tout avec sa tête. 
HUGO.- Avec quoi veux-tu que je pense ? 
SLICK.- Quand on la saute, mon pote, c'est pas avec sa tête qu'on pense... Tu n'as jamais eu faim. 

Au primat de la pensée, la réplique de Slick substitue celui de la sensation. À "Je pense, donc je suis", Sartre oppose : "Je sens, donc j'existe". 
Il n'est guère difficile d'identifier l'origine de la vocation révolutionnaire d'Hugo. Dans les souvenirs d'enfance du jeune homme, Sartre relie la "torture" infligée par les parents à l'enfant qu'ils forcent à manger quand bien même il n'a pas faim, avec le défilé des ouvriers en grève qui demandent du pain. L'enfant en retient que les travailleurs éprouvent une sensation, contrairement à lui à qui la sensation est refusée. De ce fait, ils sont réels, alors que lui a le sentiment de ne pas exister. 
Adulte, le jeune homme a voulu rejoindre ceux qu'il a enviés et auxquels il ne ressemble pas du tout : mince, frêle, intellectuel, torturé par une activité de tête incessante. Hugo espère que son adhésion au combat de la classe ouvrière va l'aider à surmonter le désordre de son esprit :

HUGO.- J'ai besoin de discipline. 
HOEDERER.- Pourquoi ? 
HUGO, avec lassitude.- Il y a beaucoup trop de pensées dans ma tête. Il faut que je les chasse. 
HOEDERER.- Quel genre de pensées ? 
HUGO.- "Qu'est-ce que je fais ici ? Est-ce que j'ai raison de vouloir ce que je veux ? Est-ce que je ne suis pas en train de me jouer la comédie ?" Des trucs comme ça... il faut que j'installe d'autres pensées dans ma tête. Des consignes ! "Fais ceci. Marche. Arrête-toi. Dis cela". J'ai besoin d'obéir. Obéir et c'est tout. Manger, dormir, obéir. 

Hugo voudrait être Slick, l'homme de main d'Hoederer, "Cent kilos de chair et une noisette dans la boîte crânienne, une vraie baleine". Il envie sa massivité, l'activité cérébrale réduite qu'il lui attribue, comparée au bourdonnement incessant de ses propres pensées : "Ce qu'il doit faire bon dans ta tête, pas un bruit, la nuit noire". Hoederer, particulièrement, incarne la réalité qui fait défaut à Hugo. Il l'admire et l'envie : "As-tu vu comme il est dense, comme il est vivant ?". Face à cette massivité, Hugo est confronté à sa propre irréalité :

JESSICA.- C'est la cafetière que tu avais dans les mains quand je suis entrée. 
HUGO.- Oui. 
JESSICA.- Pourquoi l'as-tu prise ? 
HUGO.- Je ne sais pas. (Un temps.) Elle a l'air vrai quand il la touche. (Il la prend.) Tout ce qu'il touche a l'air vrai. Il verse le café dans les tasses. Je bois, je le regarde boire et je sens que le vrai goût de café est dans sa bouche à lui. (Un temps.) C'est le vrai goût de café qui va disparaître, la vraie chaleur, la vraie lumière. Il ne restera que ça. Il montre la cafetière. 
JESSICA.- Quoi, ça ? 
HUGO, montrant d'un geste plus large la pièce entière. Çà : des mensonges ! (Il repose la cafetière.) Je vis dans un décor. 

L'assassinat devait être, pour Hugo, l'occasion de montrer, et de se montrer, qu'il était capable de se confronter à la réalité la plus déplaisante : "On s'apercevra peut-être un jour que je n'ai pas peur du sang". Or, Hugo réalise qu'il a envisagé le meurtre d'une manière abstraite : auparavant, il s'agissait de tuer un opposant politique qui, pour lui, n'était qu'un nom ; maintenant, sous ce nom, il y a une personne. L'action qu'il envisageait d'une manière clinique révèle ses aspects les plus déplaisants, des images de mort, le sang qui coule :

Là-bas, quand ils décident qu'un homme va mourir, c'est comme s'ils rayaient un nom sur un annuaire : c'est propre, c'est élégant. Ici, la mort est une besogne. Les abattoirs, c'est ici. (Un temps.) Il boit, il fume, il me parle du Parti, il fait des projets et moi, je pense au cadavre qu'il sera, c'est obscène. 

Tuant Hoederer, Hugo va affronter la sensation la plus pénible qui correspond pour lui au maximum de réalité. En fait, on peut se demander s'il ne s'ôte pas toute chance d'accéder au réel, comme Hoederer le laisse entendre :

HOEDERER.- Toi, je te connais bien, mon petit, tu es un destructeur. Les hommes, tu les détestes parce que tu te détestes toi-même ; ta pureté ressemble à la mort et la Révolution dont tu rêves n'est pas la nôtre : tu ne veux pas changer le monde, tu veux le faire sauter. 
HUGO, s'est levé.- Hoederer ! 
HOEDERER.- Ce n'est pas ta faute : vous êtes tous pareils. Un intellectuel, ce n'est pas un vrai Révolutionnaire, c'est tout juste bon à faire un assassin. 

Hoederer relie Hugo au réel sensible. Avec la mort d'Hoederer, "c'est le vrai goût du café qui va disparaître, la vraie chaleur, la vraie lumière..." Autant dire que, de sang froid, le meurtre est impossible. 
Hoederer a proposé à Hugo de l'aider à devenir adulte, donc d'accéder au réel, proposition que le jeune homme a décidé d'accepter. Malheureusement, entrant dans le bureau d'Hoederer pour lui signifier son accord, Hugo a surpris Hoederer embrassant Jessica. Humilié, croyant qu'il s'est moqué de lui, Hugo a tiré. 
Acceptant l'aide d'Hoederer, Hugo est, à un certain moment, devenu son fils. Proposant son aide à Hugo, Hoederer est devenu son père. Cette paternité, Hoederer l'a assumée puisque, blessé à mort par Hugo, il l'a protégé par un mensonge. La rage d'avoir été trompé d'une part, la certitude d'avoir politiquement raison et d'être soutenu par ceux qui l'ont mandaté d'autre part, ont empêché Hugo d'envisager toute l'horreur de son geste : le sang qui coule, la vie de son second et véritable père qui s'en va. 
Devenu lucide, reconnaissant qu'Hoederer a eu raison en tout, l'a aimé et protégé comme son fils, Hugo réalise qu'il s'est barré le chemin vers le réel. La mort du jeune homme sous les balles de ses anciens amis matérialise l'échec de sa tentative. 

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Publié le mardi 9 février 2016 à 04:15 par Visiteur non enregistré

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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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