Revoir " Les Corbeaux " de Kurosawa.
http://www.dailymotion.com/video/x8xswn_reves-les-corbeaux-akira-kurosawa_shortfilms
« Nous suivons donc un jeune peintre japonais interrogeant les tableaux de Van Gogh, entrant littéralement dans l'oeuvre. Le décor en trois dimensions sera relayé par le décor reproduit par les techniques de l'informatique, et ce, de façon manifeste; la vérité dont il est question ici est celle non de la reproduction d'objet, mais de la transposition d'une démarche.
Première façon, un peu trop évidente à mon goût toutefois, dont le cinéaste témoigne de son attention
au travail de l'artiste. Il nous rappelle que le film est travail. Comme si ce traitement qui nous mène de la
galerie, au décor champêtre (en studio), à l'infographie ne suffisait pas, Kurosawa, depuis
Kagemusha, insiste toujours, en entrevue, sur le travail effectué.
Dans le récit même, c'est le travail de l'artiste qui est sujet de la rencontre, dans l'oeuvre, des deux peintres.
Van Gogh est joué par un cinéaste, Martin Scorsese, admirateur de l'oeuvre de Kurosawa et auteur lui-même d'un sketch de New York Stories où il insiste sur cette découverte de son héroïne: ce qu'elle aime,
ce n'est pas l'homme, o?est le travail du peintre,l'homme n'est pas modèle de vie, prince charmant,
mais modèle en tant qu'artiste, et, à cet égard la caméra se portera aussi bien sur la palette et les
détails du tableau, que sur l'ensemble.
Cette rencontre d'un jeune peintre nippon avec le peintre hollandais se fait sous le signe du travail, de
l'urgence de peindre. C'est, on l'a vu, à la correspondance de Van Gogh que Kurosawa emprunte la
métaphore de la locomotive — on se souviendra de ce film sur le cinéma qu'est la Nuit américaine où
Truffaut, personnage de réalisateur, définit le cinéma comme un train qui fonce dans la nuit, et rappelle à
l'assistante, que le travail est tout, l'obsédant d ' ailleurs jusque dans ses rêves. Ici, Scorsese a adopté les
gestes imitant le mouvement des montants d'acier reliant les roues d'une locomotive; Van Gogh parle
de locomotive, le son de la locomotive se fera entendre. Ainsi l'artiste suit comme sur un rail la
vision à fixer... Van Gogh ajoute qu'il n'a pas de temps à perdre en conversations inutiles avec un
admirateur. Pourquoi? Parce que le soleil modifie la lumière dans sa course. Le peintre doit saisir le
moment. Van Gogh est en quête d'harmonie avec le cosmos plus qu'avec la société: on passera des
tableaux à traces humaines (lavandières, maisons) aux tableaux vides de présence humaine, dont le
dernier, celui des Corbeaux, qui donne son titre à ce rêve. Kurosawa a pris soin d'expliquer quel tour de
force, quel travail son tournage avait été, les centaines de corbeaux dressés, les uns pour voler dans une
direction, les autres dans une autre, tous, lâchés en un seul moment, qu'il fallait saisir, car aucun oiseau
n'était dressé à revenir... Saisir l'instant.
À ce moment, il reste à Van Gogh à peine quelques mois à vivre. S'il l'ignore, Kurosawa et nous le
savons. Comment alors ne pas penser à l'âge du cinéaste, né en 1912, pressé de filmer, tant qu'il en a
la force (il fera d'autres films après celui-ci)? L'obsession du temps pour le Van Gogh de Kurosawa n'est
pas ouvertement celle de la mort qui vient, mais celle de la nuit. C'est le soleil qui nourrit le paysage à
peindre, soleil épié, symbole du Japon, plus que cela: source mythique des Japonais eux-mêmes qui en
seraient issus.
Filmer les Corbeaux, c'est donc donner de façon indirecte un autoportrait d'un artiste fou de cinéma,
artiste qui, à près de 80 ans, ressuscite le jeune peintre qu'il rêvait d'être à 20 ans, sa conception du
travail de l'artiste retrouvée, imaginée en Van Gogh, enrichie des influences esthétiques et religieuses qui
n'ont cessé de l'alimenter, en cela, ayant encore 20 ans, nous disant, voici où j'en suis. Au milieu du
champ des corbeaux, oiseaux néfastes en Occident, signes de la réalité de la mort qui vient, oiseaux fastes
en Orient, messagers des dieux, du sens de notre commune union à tout ce qui est vivant, à tout le
vivant, y inclus la mort, qu ' il faut savoir accompagner d'une procession funéraire, non pas funèbre, mais
joyeuse. » Claude R. Bouin
Compte rendu de l'exposition de dessins de Kurosawa:
http://www.toutpourlesfemmes.com/conseil/Akira-Kurosawa-dessins-du-Cineaste.html?artpage=1-7