corrigé du commentaire extrait de Retour au désert de Koltès
Commentaire de l'extrait de Retour au désert de Koltes
Le théâtre qui est constitué d'échanges de répliques entre des personnages est le lieu privilégié de l'affrontement et du conflit et ce dès son origine. Dans le théâtre moderne, notamment dans le théâtre de l'absurde, la place du conflit et de l'action a progressivement diminué. Mais Koltes s'inscrit en faux contre cette conception et propose des pièces où la violence de l'échange domine, un théâtre de la violence, parfois de la cruauté dans les rapports humains. Il met en scène des personnages bien identifiés, des situations enracinées dans la réalité contemporaine. Dans Retour au Désert, pièce de 1988, il met en place un affrontement au sein d'une famille française déchirée par la guerre d'indépendance en Algérie. Les protagonistes Adrien et Suzanne sont d'anciens colons qui s'affrontent sur la question de l'héritage paternel et notamment à propos de la maison d'enfance. Au début de la pièce, le lecteur assiste à la scène de retrouvailles entre le frère et la sœur et alors qu'on s'attendrait à une scène heureuse puisque Mathilde revient d'Algérie après de longues années d'absence, l'on comprend très vite que tout oppose les deux membres de la famille. Dans un premier temps nous montrerons en quoi le dialogue informatif entre les deux personnages qui affectent la politesse participe de la scène d'exposition puis nous montrerons qu'elle installe surtout une tension entre le frère et la sœur dont le différent paraît difficile à surmonter et qui laisse augurer d'une grande violence pour la suite de la pièce.
L'extrait se situe dans la scène 2 et correspond aux attentes d'information sur l'intrigue, les lieux, les protagonistes du lecteur. Imaginer des retrouvailles au début d'une pièce est particulièrement ingénieux car la transmission d'information est alors vraisemblable.
Nous découvrons d'abord les personnages et leur situation. Adrien et Mathilde s'apostrophent dès le début en s'appelant « ma sœur, mon frère ». Ils révèlent leur classe d'âge, la maturité ; le temps aurait dû les « calmer » même si ce n'est pas le cas pour Mathilde, dont on découvre qu'elle « a des enfants ».Leur situation présente met fin à « quinze années d'absence » et Mathilde revient dans « la bonne ville » de leur enfance avec « bagages et enfants » pour s'installer dans la maison quelle dit « posséder » par héritage. Elle « a fui « la guerre d'Algérie, ce qui inscrit dans la pièce un contexte historique particulièrement tendu pour la France. Adrien, lui, habite la maison comme le prouve la didascalie qui le montre « en haut de l'escalier » dans la position surplombante du maître de maison qui accueille une visiteuse. C'est lui qui est dans la place, ce qui pourrait lui donner une préséance dans le rapport de force. L'on sent que Mathilde va devoir œuvrer pour le faire « descendre » de sa posture. Le lecteur devine aussi leur passé qui paraît tumultueux, des relations conflictuelles sont évoquées à travers le verbe familier » se chamailler » et le verbe « chicaner » dont les connotations sont plus judiciaires, les retrouvailles ont visiblement lieu sur fond de vieilles querelles. Le vocabulaire évoque les disputes d'enfants. Lorsque Mathilde parle de ses souvenirs d'autrefois, elle les évoque comme une période « de malheurs » où elle n'était pas elle-même et qui ont nourri sa « rancune » contre des gens qu'elle nomme d'une façon très forte ses « ennemis », en utilisant un vocabulaire de la guerre. Ce qui ne laisse rien présager de bon. Pourtant l'entretien progresse en faisant percevoir des efforts de civilité de part et d'autre. Le frère fait des efforts de bon accueil à sa sœur, il se sert de formules usuelles pour lui souhaiter la bienvenue : « Mathilde , ma sœur, te voici de nouveau dans notre bonne ville » ; il semble comprendre ses motivations de retour-« tu as voulu fuir la guerre » et les approuver-« et tout naturellement, tu es venue vers la maison où sont tes racines », « tu as bien fait ». Mathilde en retour affirme ses bonnes dispositions, même de façon hyperbolique : « mes intentions sont excellentes », « tout devrait bien se passer ». Adrien en employant très souvent le pronom « nous » associe sa sœur à l'ensemble d'une famille dans laquelle il souligne qu'il se compte au premier chef, il parle de « ce temps d'incertitude où nous sommes tous » pour évoquer la crise algérienne et les problèmes qu'elle engendre pour les colons français .Les deux emploient des adjectifs qui pourraient passer pour des marques d'affection mutuelles : « petit », »chère », »vieil » et même lorsque le conflit est plus patent à la fin de la scène, Adrien s'efforce de contenir sa colère en utilisant des tournures courtoises pour atténuer les injonctions à l'impératif, en disant « je t'en prie » et lorsqu'il s'agit de recommencer la scène de retrouvailles Adrien encore utilise une première personne du pluriel pour tenter de signifier une décision commune qui les rassemblerait dans un « notre bonjour » accepté.
Mais plusieurs signes dans le texte montrent que sous l'apparente politesse se cachent de profondes divergences de vue. Et que cette scène d'exposition est en fait une véritable scène de conflits d'intérêts. Sous la politesse des échanges la tension est permanente, la modalité interrogative de la phrase où Adrien s'enquiert des « bonne intentions » de Mathilde est déjà significative d'une mise en doute. Lorsqu'Adrien propose de faire la paix, il le fait au conditionnel : « on pourrait tâcher de ne plus se chamailler », le verbe « tâcher » soulignant la difficulté au lieu de la gommer. De plus beaucoup de formulations de Mathilde peuvent apparaître comme ironiques, certaines expressions cordiales comme « excellentes » ou « très contente » semblent exagérément bienveillantes et courtoises ; elles contrastent avec l'énervement avoué de Mathilde et sont démenties par cet aveu d'une augmentation de l'irritabilité avec l'âge. Le « tout devrait bien se passer » peut avoir valeur d'antiphrase. Adrien n'insinue-t-il pas que Mathilde est folle quand il utilise la litote : « l'éloignement a dû encore fortifier ton imagination, qui pourtant n'était pas faible ». La phrase sonne vraiment très ironiquement. Certains signes avant-coureurs de la dispute sont présents dans le texte par exemple l'opposition dans un même groupe syntaxique de deux mots antithétiques « entre ton calme et mon énervement » ou les ordres négatifs que profèrent Adrien avec insistance : « ne commence pas à me mettre en colère, ne commence pas à chicaner » et même la demande finale d'un recommencement de l'accueil qui signale implicitement que le premier ‘bonjour » a échoué, et qu'il vaut mieux tout reprendre à zéro, comme si dans la vie on pouvait se comporter comme au théâtre quand uen scène est ratée et al répéter sans qu'il y ait de malaise à cela.
En fait l'opposition entre le frère et la sœur est quasi systématique et produit même des effets comiques tout en accroissant la tension. Le système des personnages est d'emblée porteur d'un antagonisme, un frère et une sœur, un homme et une femme au théâtre renvoient à la possibilité même du conflit. La répartition équilibrée de la parole permet de prolonger la confrontation en montrant que les deux personnages sont a priori de pouvoir égal au sein de la famille. Koltes met dans leur bouche de nombreuses reprises de termes que chacun retourne à l'autre comme pour le narguer, pour lui renvoyer la balle mais surtout pour mieux démentir et contrecarrer les propos de l'autre par exemple la reprise sur l'âge qui devrait calmer. Parfois il s'agit de mettre en doute ce que dit l'autre. Lorsque Mathilde évoque ses « ennemis », son frère l'interroge : « Des ennemis, ma sœur ? en feignant de ne pas comprendre. Adrien parle des « racines » de Mathilde, celle-ci s'exaspère au point de répéter « mes racines ? Quelles racines ? » en jouant sur les mots et en affirmant qu'elle n'est pas une « salade ». Du coup la tension est palpable, l'atmosphère devient lourde mais l'enchainement de répliques du fait de leur caractère mécanique peut produire le rire des spectateurs, Bergson ne disait-il pas que le rire naît du « mécanique plaqué sur du vivant ». Les deux personnages sont présentés comme deux vieux enfants querelleurs qui se chamaillent, se chicanent dans une sorte de jeu cynique qui ne fait qu'exacerber les tensions.
Le conflit est concrétisé par l'emploi du mot « guerre » par Mathilde qu'elle utilise pour dire que le conflit qui l'oppose aux siens est pire que la guerre d'Algérie «, cette guerre –là ». Le vocabulaire de la guerre est d'ailleurs récurrent dans sa bouche puisqu'elle parle aussi de « règlement de compte » et d'ennemis.
En fait l'altercation révèle deux individualités très contrastées, chacune semble incarner une vision du monde. L'enjeu essentiel du conflit tourne autour de la « maison », terme qui revient comme un leitmotiv, avec des mots qui lui sont associés un « héritage », un « loyer », mot qui pour Adrien renvoient à une valorisation de son action puisqu'il affirme avoir transformé une « masure » en maison. Adrien semble être un homme du passé, de la tradition, qui se comporte en propriétaire et en homme de compromis. Sa position en haut de l'escalier le signale comme celui qui habite sur les lieux, il en fait le guide : « vois comme ». Il recommande la sécurité, la fuite devant la guerre, il semble attaché aux valeurs du sol et de l'identité puisqu'il parle des « racines ». Il accorde aussi de l'importance au travail et à la persévérance en expliquant ce qu'il a fait pour la maison dans une phrase au rythme régulier qui mime la régularité des efforts qui ont conduit à l'embellissement de la maison. Le choix de ses temps verbaux est significatif : le présent « je m'en occupe bien » marque l'effort dans la durée et le passé composé, « je l'ai embellie », le résultat de ces efforts poursuivis jusque dans le présent : « j'ai considérablement donné du prix à cette masure ».
Mathilde est toute différente, elle a le tempérament vif, elle avoue son emportement et la possibilité des débordements de son caractère : « énervement, rancune ». Elle ne cherche absolument pas le compromis mais se montre vindicative, parle de « guerre » à mener, de « règlement de compte ». Sa volonté semble de fer, elle accumule l'expression de son « vouloir » et son désir de s'opposer se manifeste par de nombreuses négations : » je ne suis pas », je ne fuis aucun, je ne suis pas venue ». Elle est très revendicatrice et le pronom « je » prédomine dans ses répliques, elle veut « posséder », son frère insinue d'ailleurs qu'elle est intéressée par la gradation concernant la maison « regardée, touchée, évaluée » mais Mathilde dément ces suspicions en rétablissant ses droits sur son bien. Elle a l'esprit d'à-propos comme le prouve sa répartie sur les « racines » qui la montre refusant la passivité des « salades » au profit d'un mouvement de ses deux pieds. Elle a son franc -parlé avec des expressions imagées et familières telles que « je m'enfiche ». L'on sent qu'elle ne sera pas facile à mener.
Dans ce dialogue qui gagne ? Qui perd ? Malgré toutes ses contradictions et ses zones d'ombre, il semble que Mathilde dégage plus d'énergie et que Koltes lui donne la part belle en ce début : elle semble plus tourner vers l'avenir que son frère. En tout cas cette scène souligne la difficulté de la communication entre les deux protagonistes et laisse entendre que le conflit va s'envenimer. Koltes n'est pas le seul à suggérer que les rapports frères sœurs peuvent être tendu puisque Giraudoux déjà montrait une sœur essayant d'exercer son emprise sur un frère pour l'inciter à agir selon ses vues, quitte à le recréer à la manière d'une mère abusive et à lui dénier tout avis, toute liberté.