Deuxième partie du développemnt :incipit Grâce et Dénuement (2NDE6)
Deuxième partie du développement du commentaire de l'incipit de Grâce et Dénuement d'après vos travaux en classe.
Dès les premières lignes du roman, la voix du narrateur s'impose. Il est certes extérieur à l'histoire puisque le texte est écrit à la troisième personne mais il s'exprime dès la première phrase conjuguée au présent de généralité pour communiquer au lecteur son savoir sur les Gitans : « Rares sont les Gitans qui acceptent d'être tenus pour pauvres, et nombreux pourtant ceux qui le sont ». C'est dit sur le ton d'un constat bien informé et la formule frappe du fait de l'antithèse qui oppose les adjectifs « rares » et « nombreux ». Un peu plus bas l'on trouvera l'adverbe déictique « ici » qui prouve bien que le narrateur parle au lecteur puisque ce mot a la propriété de renvoyer à la situation d'énonciation .
Nous remarquons également l'omniscience du narrateur du fait qu'il connaisse le passé d'Angeline et de sa tribu exprimé au plus que parfait, par exemple dans la subordonnée « comme leur mère qui avait connu le temps des chevaux et des roulottes » et sa nostalgie du passé dans des phrases comme celles-ci : « On avait oublié depuis longtemps ce qu'avait pu être ce coin de pays en matière de beauté : une immensité sous le blé », « les dernières terres agricoles avaient disparu avec les plans d'urbanisation prioritaire ». Le narrateur semble ainsi regretter l'urbanisation des banlieues au détriment de la France agricole et bucolique, le passage d'un cadre valorisé esthétiquement à la laideur sans « poésie ». Il déplore la transformation de la campagne en « désert » qui a perdu « la convivialité ordinaire des villages » et que « seules les écoles, à l'heure des sorties de classe animent ». Le lecteur comprend d'emblée que l'histoire des Gitans va permettre au narrateur d'évoquer les problèmes de relation entre passée et présent, les problèmes de transmission entre parents et enfants, l'affrontement de nouvelles conditions de vie, compte tenu de celles qui existaient autrefois, d'où l'insistance sur les transformations de l'espace en « périphérie» des villes et l'influence de ces transformations sur la vie des Gitans.
La voix du narrateur nous paraît ainsi très critique à l'égard du cadre spatio-temporel dans lequel les personnages principaux du roman vont devoir vivre. Tous les termes qui le caractérisent sont péjoratifs. L'espace est décrit en deux temps, d'abord par rapport à la ville qui n'est pas nommée : « à l'est de la ville », puis dans le troisième paragraphe l'espace du campement à proprement parler à l'intérieur de cette banlieue dégradée
Les Gitans sont d'abord relégués dans « une périphérie qui dissout les enchantements » car composée de « décharges et de « terrains vagues », de « pavillons et de logements sociaux », « d'habitations endommagées ». La nature n'est présente de façon ironique que dans les noms des rues qui sont des noms de fleurs comme « la rue des Iris « et « la rue des Lilas ».Le narrateur dénonce l'uniformité des lieux puisque seuls les habitants peuvent « distinguer les rues les unes des autres ». Même l'éclairage- seule note positive pourtant puisque le narrateur dit du « ciel » qu'il est « l'unique forme de limpidité »- « écrase » les habitations de son « clair-obscur ». Le champ lexical de la peinture- sombre, limpidité, clair-obscur- fait ressembler le paysage à une eau-forte sans couleurs, les reliefs étant donnés uniquement par les jeux d'ombre et de lumière.
Leur campement est vu de façon encore plus péjorative : les Gitans ont trouvé refuge dans » un ancien potager », propriété d'une « institutrice à la retraite ». Il est « inconstructible » donc pas viabilisé, insalubre puisque la terre est « incrustée de verres cassés, de morceaux de pneus et de bouts de ferrailles », le choix du participe « incrustée » qui évoque des bijoux pouvant paraître ironique. Le terrain ressemble de fait à une décharge avec « ses portières de voiture démolies » et sa « poubelle municipale scellée sur un socle de ciment » qui déborde, son « sol pelé, couvert de détritus » Des connotations de mort sont suggérées puisque le seul élément naturel du paysage « un pommier » « finissait de mourir » et que le paragraphe se termine sur l'évocation de « bois pourri ».
Mais les Gitans ne sont pas rendus responsables du choix de leur lieu d'habitation, le narrateur critique la société qui dégrade les paysages et précarise les Gitans. Il s'en prend au « fonctionnaire » obligé de donner des noms de fleurs aux rues pour masquer l'absence de poésie des lieux, il souligne la mise au ban des classes populaires que l'on ne juge même pas dignes de la nation puisque les rues ne portent pas des noms de « grands hommes » comme en ville. Il explique que les Gitans n'ont pas le choix du fait des « expulsions » qui les obligent à « circuler ».L'allusion à la poubelle municipale qui déborde est en fait une critique à l'égard de la municipalité qui n'assure pas correctement le service de voirie.
Alors que la société est blâmée dans cet incipit, le narrateur valorise les Gitans dès le premier paragraphe. En effet malgré la pauvreté à laquelle ils sont acculés, le narrateur souligne leur fierté : « ils auraient craché par terre à l'idée d'être plaints ». Le geste de « cracher » est un signe de refus de l'apitoiement d'autrui, un signe de mépris pour celui qui n'a pas le courage d'affronter les difficultés, le signe d'une différence. L'on sent que les Gitans tournent en force, ce qui pourrait être considéré comme une faiblesse. Ils font de leur pauvreté un signe de distinction. « La caravane », le nomadisme obligé du fait des expulsions et de l'exclusion, ne sont rien, en regard de leur qualité propre liée à leur « sang ».
Le narrateur va valoriser la « vitalité »des « fils de la vieille Angeline » en utilisant d'abord une métaphore du feu qui connote la force, la virilité, la puissance sexuelle dans une phrase présentative qui les définit par la métonymie d' « un sang jeune » : « c'était un sang jeune qui flambait sous la peau », puis une métaphore plus liquide qui souligne la puissance de propagation : « un flux pourpre de vitalité qui avait séduit des femme et engendrer sans compter », renforcée par des pluriels hyperboliques. L'insistance sur la couleur rouge- sang, flambait, pourpre- renforce encore les connotations de passion et d'érotisme.
Aux signes de mort dont le champ lexical est présent dans la description du cadre spatio-temporel –« dissout, perçaient, oublié, disparu, écrasait, désert, manquait, avortés, démolies, finissait de mourir, pourri »- s'oppose la « vitalité des Gitans dans leur lutte pour continuer d'exister. Le narrateur semble fasciné par cette énergie vitale.