représentation des Bonnes (5)
G. Mise en scène : d'après les textes fournis par Guillaume Clayssen dans le dossier pédagogique:
« L'œuvre de Jean Genet a pour lieu de naissance l'univers carcéral. C'est dans ce tout petit espace coupé du monde qu'est la prison et qu'il connut à plusieurs reprises dans sa jeunesse, que Genet découvrit l'immensité de l'imaginaire et du rêve. Enfermé entre quatre murs, c'est là qu'il se mit à écrire et rencontra la force subversive de la poésie.
Ce rapport étrangement harmonieux entre un espace physique très confiné et un espace mental sans limites, constitue le fil conducteur de ma future mise en scène des Bonnes.
Elles s'enferment dans la chambre de Madame pour y jouer et y imaginer le meurtre de celle-ci. Les deux bonnes inventent, à l'intérieur d'un espace clos, un monde infini où leurs fantasmes prennent corps. Cette intimité monstrueuse que nous donne à voir Genet, cette solitude à deux qui met en scène toutes sortes de pulsions socialement condamnables, constitue en soi un enjeu théâtral fort mais ô combien délicat à représenter.
le but n'est pas de nous éloigner de nous-mêmes mais de nous rapprocher de ce qu'il y a en nous de plus intime. »
Parti pris : « Genet fabrique un univers baroque et barré pour raconter la vie dans ses secrets les plus inavouables.
Je veux montrer que le jeu de ces deux bonnes n'est en rien superficiel et relève bien au contraire d'un processus intime et universel.
La monstruosité qui s'exprime dans leur imaginaire théâtral est aussi la nôtre. Que nous soyons entre quatre murs, coupés totalement du regard des autres et de la société, et alors, tout comme Claire et Solange, nous mettons en scène nos monstres.
Pour Genet, le théâtre n'est intéressant que s'il devient ce lieu vivant où apparaît notre intimité monstrueuse :
« Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l'aide d'un personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais - ou n'oserais- me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. »
En prenant conscience de cette dimension privée du jeu, j'ai rapidement fait l'analogie avec l'art brut, cet art pratiqué par les « fous » ou les « marginaux » qui n'ont aucune conscience de faire de l'art au sens culturel et institutionnel du terme, mais qui, en revanche, éprouvent un besoin extrême à s'exprimer par le dessin, la peinture ou la sculpture.
« Les Bonnes », dans son traitement, me pose donc cette question énigmatique : comment représenter devant un public une pièce qui devrait se jouer sans public ? C'est par le jeu des comédiennes et le dispositif scénique que je souhaite créer cette atmosphère singulière de monstruosité intime.
Comment concilier avec une extrême vérité l'intime et le monstrueux ? Comment montrer sans la dénaturer, sans la forcer, cette solitude humaine dans laquelle nos rêves les plus inavouables se font jour ? »
« Le jeu théâtral des deux actrices figurant les deux bonnes doit être furtif…les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste…Que les comédiennes jouent. Excessivement. »
Etre furtif, non réaliste et excessif dans le jeu : toutes ces indications de Genet semblent contradictoires. Comment être excessif et non réaliste à l'intérieur d'un jeu furtif, un jeu secret, qui se fait à la dérobée, qui passe presque inaperçu par sa rapidité, un jeu qui masque son jeu ?
Entendre la voix furtive de ces deux personnages. Sans jamais tomber dans le naturalisme, je veux faire entendre la pièce dans une sorte de confidentialité extrême, comme s'il existait en chacun de nous un petit théâtre monstrueux et secret. C'est ainsi que les spectateurs peuvent éprouver, je pense, le trouble joyeux et la joie trouble d'assister à une scène interdite et pourtant universelle, une scène fondatrice dans laquelle notre humanité peuple sa solitude en jouant tous ses fantasmes les plus incommunicables.
Qui sommes-nous lorsque personne d'autre ne nous regarde ? Qui devenons-nous lorsque la scène sociale disparaît ? Quel théâtre inconnu et inavouable jouons-nous lorsque nous sommes seuls et que notre inconscient nous vole un peu de chair et de sang ? Les Bonnes, tel que je rêve la pièce, me semble raconter un théâtre interdit, inconnu, un théâtre qu'on ne peut représenter, un théâtre finalement à venir et que je souhaiterais trouver.
« Ce théâtre interdit fait évidemment penser à ces rites secrets où la violence du sacrifice doit être exécutée à l'abri des regards profanes. La vulgarité est toujours incompatible avec le sacré. Genet nous met d'ailleurs en garde contre toute chute de la pièce dans la quotidienneté. Ainsi le meurtre de Madame que Claire et Solange jouent d'abord puis finissent par vouloir exécuter, n'a rien de crapuleux, de commun, de bassement égoïste. C'est un meurtre au contraire qui les dépasse, un meurtre dont les motifs contradictoires les empêchent d'être sereines et efficaces. Car Madame n'est pas simplement haïe de ses bonnes, elle est aussi adorée, admirée, idolâtrée par elles. La nécessité du meurtre de Madame repose notamment sur cet amour qui ronge Claire et Solange. Mais c'est également cet amour qui rend cet acte impossible et conduit à la fin au meurtre-suicide de Claire. Comment ainsi parvenir à exprimer cette ambivalence si riche des rapports entre Madame et les bonnes. »
« Une tragédie des apparences. La volonté criminelle des deux bonnes à l'égard de leur maîtresse a pour origine l'humiliation permanente que leur imposent, non pas seulement l'esprit mais aussi et peut-être surtout le corps et l'apparence de Madame. Cette dernière est d'ailleurs beaucoup moins humiliante verbalement que ne le joue Claire lorsqu'elle la représente. La blessure profonde que cause Madame chez ses deux bonnes n'a pas seulement pour origine les simples mots qu'elle prononce. Elle vient aussi de cette image parfaite, de cette icône sacrée qu'elle incarne et qui génère la jalousie folle et terrible de Claire et Solange. La violence innocente de Madame me semble donc aussi intéressante à jouer qu'une sorte de mépris de classe conscient et volontaire qui caractérise également Madame. La jeunesse et la beauté sont les symboles physiques de cette innocence cruelle. On comprend ainsi très bien que Madame écrase ses bonnes non par une méchanceté quelconque, mais par sa légèreté, son insouciance et son bonheur de femme bourgeoise, toutes choses qui sont refusées à celles qui vivent en bas de l'échelle sociale : « Son triomphe c'est le rouge de notre honte ! », dit Solange à Claire.
Toute la mise en scène a pour but de construire un espace où se représente ce grand écart entre le « triomphe » de Madame et la solitude monstrueuse et secrète des deux bonnes, ce contraste incroyable entre une vie de lumière et une vie plongée entièrement dans l'ombre de cette lumière. La scénographie doit permettre de rendre aussi vivante qu'irréelle cette tragédie des apparences dont le public devient le chœur silencieux.
« Quels sont les enjeux humains, les enjeux de société contemporaine ?
« Les Bonnes », écrite en 1948, constitue pour moi une vision iconoclaste et très contemporaine de la femme. La féminité qui y est exprimée est un jeu permanent et, loin de tous les clichés machistes et essentialistes, les femmes dans cette pièce, aussi monstrueuses et effrayantes soient-elles, font totalement éclater le cadre identitaire étroit dans lequel une certaine vision masculine voudrait les enfermer.
Les actrices, qui ont toujours suscité dans la société bourgeoise fascination et mépris, ont cette même force et cette même liberté qu'on retrouve dans les personnages des « Bonnes ». Il est passionnant pour moi de travailler sur cette question du féminin et d'un certain féminisme de la pièce. »