Penser après les cours...!

Les Bonnes Texte 2 une scène de dispute entre les deux soeurs

Par cyberblaise - publié le jeudi 7 avril 2011 à 09:33 dans 1ST2S3 (2010-2011)

Texte 2 Les Bonnes de Genet.

En quoi l'extrait peut-il être considéré comme une scène de dispute entre les deux sœurs ?


Situation du passage : la « cérémonie » jouée par les deux bonnes n'a pu aller à son terme une fois de plus, le réveil a sonné, Madame va rentrer, mais ce qui perturbe encore plus les deux sœurs est le coup de fil de Monsieur qui donne rendez-vous à Madame au Bilboquet, ce qui signifie qu'il a été libéré de prison et que les Bonnes ont échoué à séparer Madame de Monsieur grâce aux lettres anonymes et qu'elles risquent d'être démasquées.


Le conflit :

Motifs de la dispute : Solange et Claire se reprochent mutuellement leur échec : l'une a échoué à faire enfermer Monsieur par ses lettres de dénonciation et met en danger la sécurité des deux sœurs puisqu'une enquête risque d'être menée sur l'origine des lettres de dénonciations cf le thème des « traces » laissées dans la bouche de Solange, l'autre a échoué à étrangler Madame dans son sommeil.


Procédés qui révèlent la dispute : agressivité surtout verbale.

-Les didascalies indiquent un ton agressif : « Solange, amère », « Claire, ironique », « agacée » qui pratique le persiflage de Solange et le rabaissement.

-Certaines répliques sont particulièrement ironiques avec des antiphrases comme la première réplique de Solange à analyser en détail.

-Le tutoiement accusateur est manié par les deux sœurs qui se renvoient les responsabilités de l'échec. Solange répète deux fois « par ta faute » pour culpabiliser Claire.

-Claire dénigre sa sœur explicitement en la traitant d' »incapable » : « Tu es incapable d'un acte aussi terrible » pour mieux se valoriser par l'antithèse : « Mais moi je suis capable de tout. ». Elle souligne combien Solange a eu peur d'assassiner Madame, même en opérant de nuit, ce qui est plus facile.

A la fin de l'extrait, le rejet se manifeste par des termes très forts : champ lexical du dégoût : putride, répugne, dégoût, dégoute » et phrase particulièrement terrible : Solange est définie par Claire comme «mauvaise odeur ». « Tu es ma mauvaise odeur ». L'être, l'identité de Solange sont réduits à quelque chose de très dévalorisant.


Structure de la dispute : évolution du rapport de forces :

Au début, le conflit est assez équilibré, les deux premières répliques qui dévoilent les motifs du conflit sont à peu près de même longueur. Solange attaque, mais Claire se défend bien. Après un moment d'apparente résignation, Claire cependant va prendre la main, lors qu'elle utilise le verbe que Solange ne semble pas pouvoir prononcer et assumer « tuer », à partir de cette réplique de Claire, cette dernière devient celle qui domine malgré les efforts stratégiques de Solange pour calmer le jeu. En effet Solange essaie de prôner une réconciliation sur le dos de Madame en recréant un « nous » opposé à un « elle » et en suggérant une autre possibilité d'assassinat que l'étranglement « le gardénal », l'empoisonnement. Solange essaie aussi de calmer l'agacement de sa sœur par des gestes d'apaisement et des paroles consolatrices dont elle ne veut pas car elles la rabaissent.

En fait Claire formule explicitement le renversement du rapport de forces : « Tu as essayé de me dominer(…) à mon tour de te dominer. » Solange est d'ailleurs de plus en plus obligée d'avouer sa faiblesse.

Les deux sœurs disposent chacune d'une tirade plus longue mais c'est Claire qui l'emporte. Donc l'enjeu de la dispute est de posséder un pouvoir sur l'autre.


Quelles sont alors les conséquences et les résultats de cette dispute? Elle montre très clairement que la violence des bonnes ne s'exerce pas seulement contre Madame mais qu'elle régit leurs rapports de sœurs. La querelle débouche sur la révolte de Claire qui va exprimer son ras le bol d'être réduite à une image négative d'elle-même, à la fois par Madame et par sa sœur.

La révolte s'exprime par l'anaphore de « j'en ai assez », l'affirmation identitaire est très explicite : « Je suis Claire », « Je suis forte » ( Solange ne parviendra à affirmer son nom que dans son monologue final à la fin de la pièce : « Je suis Solange Lemercier », « la Lemercier ») Claire va retourner les images négatives qu'elle a d'elle-même :

« araignée » : insecte qui fait peur, qui tisse sa toile dans l'ombre, qui est considéré comme meurtrier et connote la folie cf l'expression « avoir des araignées au plafond »,

« fourreau de parapluie » : objet peu utile, moins prestigieux que le parapluie lui-même, second rôle, peut-être connoté sexuellement,

« religieuse sordide et sans Dieu et sans famille » : identité qui dit tout le poids d'une service inutile, -les religieuses servant normalement un culte, un Dieu- et la souffrance d'une vie sans amour, une solitude absurde. L'image est très agressive pour Solange puisque la relation avec la sœur est ainsi niée. (C'est cette image dans le texte de Genet et le mot « cérémonie » qui autorise le metteur en scène à proposé dans la représentation que nous avons vue cette mise en scène d'un rituel à la statue de la féminité, ses chants quasi religieux, ses robes qui ressemblent à des robes de bure de religieuses en place des « petites robes noires « recommandées par genet dans les didascalies.)

A ces trois images négatives, Claire va opposer celle valorisante de « l' empoisonneuse » car un assassin est du côté du pouvoir, du pouvoir de vie et de mort. Elle en parle comme d'une accession à la royauté : « j'aurais ma couronne » car les rois et les reines ont pouvoir de vie et de mort. De l'avilissement de sa condition de bonne, de « religieuse sordide sans Dieu », elle espère se hisser à la condition suprême de reine, mais pour cela elle doit réduire sa sœur à rien, à n'être qu'une mauvaise odeur ».

Et l'on s'aperçoit alors que le véritable mobile de la dispute est l'enfermement de deux sœurs dans leur gémellité forcée par leur statut de bonnes interchangeables pour Madame( ce que la mise en scène de Clayssen montre très bien par le passage où les deux bonnes s'habillent dans une chorégraphie identique et parfaitement réglée avec les mêmes costumes) : Solange le dit clairement quand elle se révolte à son tour : « Moi aussi je n'en peux plus », « Je n'en peux plus de notre ressemblance » et Claire exprimera l'idée par l'image du « miroir » : « j'en ai assez de ce miroir effrayant qui me renvoie mon image ».

La dispute rend compte de la souffrance des deux soeurs de ne pouvoir s'aimer car elles sont chacune dans la haine de soi car elles ne parviennent pas « être », à s'identifier à quelque chose de positif : cf « s'aimer dans le dégoût, ce n'est pas s'aimer », la phrase vaut pour chacune et pour les deux en réciprocité. D'où l'importance de « la cérémonie », du scénario fantasmatique et du jeu qu'elles pratiquent pour parvenir à jouir dans l'imaginaire alors que le réel les fait souffrir.


Page précédente | Page 788 sur 1224 | Page suivante
Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
«  Juillet 2026  »
LunMarMerJeuVenSamDim
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031 

Derniers commentaires

- Apollinaire sur prepabac.org (par Visiteur non enregistré)
- Commentaire sans titre (par Visiteur non enregistré)
- Merci (par Visiteur non enregistré)
- Remerciment (par Visiteur non enregistré)
- eethetyh (par Visiteur non enregistré)

Canal RSS

Abonnement