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Etude de l'extrait du chapitre XX de l'Ingénu(1ST2S3)

Par cyberblaise - publié le jeudi 24 février 2011 à 10:41 dans 1ST2S3 (2010-2011)

Etude de l'extrait du chapitre XX de L'Ingénu de Voltaire.

De « La tante, presque sans vie (…) i l'estimait et il pleurait. »

Introduction

L'ingénu est par certains aspects une réécriture du conte philosophique Candide mais aussi une parodie de roman sensible , genre à la mode , notamment dans la deuxième partie du récit, lorsque l'ingénu étant reclus à la Bastille, par lettre de cachet, c'est Melle de Saint Yves qui devient l'héroïne en mouvement, puisqu'elle décide d'aller délivrer son amant  et qu'elle y parvient, au prix cependant de sa vertu, en effet mal conseillée et par une « amie » et par le directeur de conscience jésuite, elle se donne à Monseigneur de Saint-Pouange pour obtenir la libération d'Hercule et du janséniste Gordon avec qui il est enfermé. Dans le dernier chapitre du récit, alors que les retrouvailles devraient être heureuses, Melle de saint Yves, en proie au remords et à un sentiment de déshonneur profond, se meurt. Voltaire rédige une mise en scène pleine d'émotion qui rappelle les morts héroïques, voire tragiques, des personnages éponymes des romans sensibles, Manon Lescaut ou Paul et Virginie.

Nous pouvons étudier en quoi la scène joue à merveille du registre pathétique pour émouvoir le lecteur et augmenter la portée satirique du récit, en quoi le personnage de la belle Saint-Yves sort grandi de ce passage, à la fois modèle de vertu et héroïne tragique par les effets qu'elle produit sur son entourage, même si l'intention parodique de Voltaire n'est pas à négliger.

 

I Une scène pathétique qui fait du lecteur le témoin ému d'une agonie.

A.      Une dramatisation liée à la mise en scène de la mort qui forme un tableau descriptif animé par une gestuelle pathétique.

   Nous assistons aux ultimes moments puisque Melle de Saint Yves est désignée par  l'adjectif substantivé « la mourante »l1. Voltaire décrit d'ailleurs l'évolution d'une agonie avec réalisme lorsqu'il évoque l5 « un de ces intervalles où l'accablement et l'oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l'âme sa liberté et sa force », ce qui montre qu'il connaît bien le rythme des agonies, alternance de souffrances physiques et morales avec des périodes d'apparentes rémissions et de calme.

   Tous ses proches sont rassemblés au tour d'elle : la tante qui fait office de mère, le frère, l'amant. Les personnages sont figés dans des postures douloureuses et répartis dans l'espace dans une composition qui rappelle la peinture : la tante à la tête, le frère « au pied du lit », l'amant au milieu. Gordon, un peu en retrait.

   Leur gestuelle est particulièrement expressive : la tante prend l'allure d'une « pieta » tenant « la tête de la mourante » «  dans ses faibles bras » : elle est tellement affectée par l'agonie de sa nièce qu'elle-même est « presque sans vie » comme si la langueur et la mort étaient contagieuses, c'est ce qu'illustre aussi l'hypallage « ses faibles bras », l'ensemble de l'être est affaibli par la douleur de la perte. La posture du frère est tout aussi éloquente : « à genoux » et le geste de l'amant qui « pressait sa main » est typique du désespoir face à la mort.

   Bien sûr le pathétique est aussi lié à la déploration exprimée de manière hyperbolique par un champ lexical abondant et par la force des expressions redoublées : « qu'il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots ». Même Gordon, le vieux janséniste, « pleurait ». Ni les échanges de regard –« elle le regarda avec une tendresse inexprimable », ni les soupirs –« elle soupira », « Ah »- ne manquent pour dramatiser la scène.

 

B.        La scène donne également lieu à un dialogue entre les deux amants au discours direct et indirect : nous assistons ainsi aux paroles testamentaires de Melle de saint Yves, aux « ultima verba », aux dernières paroles. Le pathétique est ainsi renforcé par le fait qu'amour et mort sont étroitement mêlés.

  Nous sommes témoins d'une ultime déclaration d'amour passionné de l'Ingénu qui dans une énumération laudative exprime la passion qu'il porte à l'agonisante (l.4) à la quelle il est redevable de la liberté – elle est « sa bienfaitrice »- et de la « vie », paradoxe qui rend plus terrible encore la perspective de la mort de celle qu'il appelle « son épouse » bien qu'ils ne soient pas officiellement mariés.

   Le pathétique s'accroît encore d'un degré du fait que Melle de Saint Yves semble souffrir moralement encore plus  que physiquement et que les témoins sont confrontés à un suspense angoissant sur les raisons qui poussent la jeune femme à refuser le nom d' « épouse » :-« ce nom, ce bonheur, ce prix n'étaient plus faits pour moi » l.7  Le lecteur en sait plus en effet que les personnages qui vont assister à une confession, à un aveu, qui provoquent un véritable coup de théâtre : celui de la perte de la virginité pour obtenir le salut de l'Ingénu, acte dont Melle de saint Yves se sent coupable : « Je meurs, et je le mérite. »

   A la compassion explicitement évoquée par un vocabulaire des sentiments : « attendrissement, douleur, pitié » et des adjectifs évaluatifs : « tendres, terribles, horrible, respectable »qui prouvent combien les témoins sont impliqués par ce qui est révélé, succède d'autres sentiments encore plus forts comme « l'effroi », « l'étonnement » qui avait encore son sens étymologique au XVIIIème siècle, et la haine unanime pour celui qui est à l'origine du malheur : « Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice ». Rien n'est plus pathétique que cette succession d'émotions fortes partagées par les personnages de la scène.

  Après l'aveu, Melle de Saint-Yves obtient le pardon de son amant qui nie violemment sa culpabilité dans des exclamatives pleines de protestations : «  Vous coupable ! Non, vous ne l'êtes pas ; le crime ne peut être que dans le cœur, le vôtre est à la vertu et à moi ». Paroles de reconnaissance morale et d'amour qui semble ralentir le rythme de la mort, puisqu'elles « semblaient ramener à la vie la belle Saint Yves » mais le modalisateur « semblaient «  est de mauvais augure, il ne s'agit que d'une accalmie : « Elle se sentit consolée, et s'étonnait d'être encore aimée », typique des alternances d'espoir et de désespoir lors d'une agonie et qui contribue à la déstabilisation émotionnelle des proches.

 

 

II La belle Saint Yves, un personnage héroïque, modèle de vertu, voire une héroïne tragique .

 

   Le statut héroïque du personnage lui est d'abord donné par l'amant reconnaissant qui l'appelle « sa bienfaitrice » : elle l'a délivré de la Bastille. Mais ce qui fait du personnage un modèle de vertu est son sentiment de culpabilité et de remords face au péché commis, le champ lexical de la valeur morale et de la faute est d'ailleurs très présent dans le texte : « ce prix », « je le mérite, punie, réparé, injustice, crime, respectable innocence, complice, coupable, vertu, condamnée, estime. »

    Elle ne se sent plus digne d'être l'épouse de l'Ingénu : son angoisse lui fait « jeter un cri d'horreur », elle se dégoûte elle-même, se sent monstrueuse. Elle pense mériter la mort : « c'en est fait, je suis punie ». Mais son héroïsme est confirmé par le fait que s'effaçant dans la mort, elle ait encore l'énergie et l'amour de penser au bonheur de son amant : « vivez heureux ». Le narrateur signale aussi «  le courage » qu'elle met à « s'expliquer » : elle ose se confesser publiquement  et obtient ainsi la compassion de l'entourage qui la rétablit dans son innocence en la qualifiant de « respectable innocence » « forcée » l.14 la transformant en victime,  même Gordon dont le narrateur signale avec ironie qu'il « l'aurait condamnée du temps qu'il était janséniste », « l'estime », ce qui est le verbe que l'on emploie pour dire le respect que l'on a pour les qualités morales de quelqu'un .

   L'héroïsme trouve son comble dans la dimension tragique du personnage : elle a fait don d'elle-même pour sauver l'amant qu'elle divinise par des invocations typiques du registre tragique : « ô dieu de mon cœur ! » mais alors qu'elle s'est « sacrifiée » pour lui, elle a le sentiment d'avoir sacrifié son amour à des « démons infernaux », l'hyperbole qui fait de Saint-Pouange un pluriel et un être surnaturel confirmant la dimension tragique : « ô vous que j'ai sacrifié à des démons infernaux ».

  Voltaire montre que l'éducation chrétienne fausse le jugement de la jeune femme mais elle devient du coup la victime tragique d'un destin qui est cette éducation même, qui lui fait considérer l'adultère ou l'amour avant le mariage comme un péché mortel. Non seulement elle est victime d'un abus de pouvoir justifié par un membre du clergé, elle est victime de l'éducation chrétienne qu'elle a eue et qu'elle a intériorisé.

  La dimension tragique du personnage est renforcée par les émotions que suscitent  sur son entourage son aveu, qui rappellent très fortement les émotions tragiques évoquées par Aristote, à propos de la catharsis, la terreur et la pitié : « effroi et attendrissement ». : Effroi devant la mort qui s'approche mais plus encore devant l'ignominie de l'acte commis par Saint-Pouange, pitié pour la jeune femme et pour son amant. La mort de Melle de Saint Yves permet une prise de conscience collective puisque tous s'unissent pour condamner les agissements de Saint-Pouange et des Jésuites qui le couvrent, Gordon est converti par elle à une tolérance qu'il n'aurait pas eu avant cette aventure funeste, plus loin dans le texte Saint-Pouange lui-même sera atteint pas le remords, mais cette fin édifiante de Melle de saint Yves peut être jugée ironique puisque sa «  vertu » et son courage ne la sauvent pas personnellement, sa grandeur est inutile.  

 

  L'on constate cependant que sa mort pathétique contribue à accentuer la portée satirique contre la religion catholique présente  dans l'ensemble du récit et donnera lieu dans la suite du chapitre XX à une réflexion philosophique sur la mort avant que le sort de l'Ingénu ne soit scellé .



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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