Penser après les cours...!

Extrait du chapitre I de l'Ingénu: L'amour en Huronie

Par cyberblaise - publié le dimanche 2 janvier 2011 à 16:04 dans 1ST2S3 (2010-2011)

Extrait du chapitre 1. Les amours de l'Ingénu en Huronie

Le récit par l'Ingénu de ses amours au Canada est l'occasion pour Voltaire d'amuser son lecteur, tout en le faisant réfléchir aux valeurs qui ont cours dans la « nature » et dans la « civilisation », la « culture ».Nous pouvons nous intéresser au personnage de l'Ingénu qui à ce stade du conte a encore les caractéristiques d'un « bon sauvage », aux réaction des personnages féminins qui sont à l'origine du questionnement auquel répond l'Ingénu, réactions lourdes de sens pour la suite de l'histoire et permettant à Voltaire de s'amuser plaisamment à propos du comportement féminin, à la portée philosophique de la comparaison entre les mœurs huronnes et françaises.

I Le personnage de l'Ingénu, un « bon sauvage » ?

S'il est « sauvage », c'est plutôt à cause de l'environnement dans lequel il vit que par lui-même : le monde animal n'est pas loin comme le prouve la scène de chasse au lièvre à laquelle se consacre Abacaba et le combat contre l'ours qui mangera la dulcinée et dont il portera la peau, parodie d'action héroïque, ou contre l'Algonquin, voleur de lièvre, dans une vaste nature qu'il vainc avec une arme rudimentaire : « d'un coup de massue », le rival étant considéré comme une sorte de trophée : «  je l'amenai aux pieds de ma maîtresse , pieds et poings liés. » comme dans une sorte de parade nuptiale. Les mœurs sont rudes et violentes, les Hurons sont présentés comme anthropophages. Dans la célébration de la femme aimée, les comparants sont tous des éléments de la nature.

Mais l'Ingénu est aussi caractérisé par des valeurs nobles qui le démarquent des autres indiens  et qui n'ont rien à envier aux mœurs occidentales.

Ses qualités de cœur ne se démentent pas. Il répond complaisamment et galamment- ce que les femmes comprennent au quart de tour- à la question de Melle de Saint Yves en montrant que l'héroïsme est un moyen de séduction prisé chez les Hurons puisque pour faire sa cour, il faut faire de « belles actions » pour «  plaire aux personnes qui vous ressemblent », ce qui est un hommage explicite à la jeune femme. Nous ne sommes pas loin des valeurs courtoises qui demandent à l'amant de s'illustrer par des exploits. L'Ingénu va se débarrasser d'un rival Algonquin, se battre avec l'ours pour défendre et venger sa maîtresse .C'est sa valeur guerrière qui fait qu'Abacaba le distingue des autres prétendants. Lui même est conscient de son courage lorsqu'il semble parodier César : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu » pour signaler sa rapidité d'action.

Les Hurons sont également monogames : « je n'en ai jamais eu qu'une » et il rappelle que sa mort l'a grandement affligé.  La passion amoureuse s'exprime par l'éloge poétique de la femme aimée : « Les jonc ne sont pas plus droits…que l'étaient Abacaba » qui enchainent une série de comparaisons valorisantes de la jeune femme avec des éléments de la nature aussi bien au plan physique moral : silhouette droite du jonc qui peut symboliser la droiture morale, blancheur d'hermine qui vaut aussi bien pour la clarté du teint que pour la pureté, douceur du mouton, fierté de l'aigle et légèreté du cerf.

L'on voit également que l'Ingénu prise la liberté et ne veut pas en priver autrui : à l'issu du combat avec son rival, il préfère lui rendre sa liberté et en faire un ami, ce qui prouve sa sagesse et son refus de la sauvagerie. De même son dégoût de l'anthropophagie – « je n'ai jamais eu de goût pour ce genre de festin »montre sa différence et sa singularité chez le Hurons.

La qualité du récit parodique qui maintient en haleine le public prouve à lui seul que l'Ingénu sait se comporter en société, même si le lecteur n'est pas dupe de l'ironie sous-jacente, ce qui en rend la lecture doublement plaisante, par ce que l'on découvre en ce début du texte du caractère du personnage éponyme et par l'humour que met en œuvre le narrateur qui fait le charme des contes voltairien.

II Le comportement des femmes, objet de tendre dérision.

La curiosité féminine est traditionnellement objet de moquerie et ce d'autant plus qu'elle se porte sur les mœurs amoureuses, contrevenant un peu à la bienséance, mais montrant leur intérêt pour le nouveau venu qui leur paraît bien exotique.

Melle de Saint-Yves est en proie au coup de foudre : elle « rougit » d'aise d'apprendre la noblesse du comportement du jeune homme et se sent flattée par l'allusion « pour plaire aux personnes qui vous ressemblent ». Le récit signale ses émotions et le sentiment naissant : « plaisir secret d'apprendre que l'ingénu n'avait eu qu'une maîtresse dont « elle ne démêle pas vraiment la cause ».  L'amour est là avant que l'amoureuse en ait conscience pleinement. L'euphémisme « qu'Abacaba n'est plus » renforce encore la disparition de l'éventuelle rivale.

Sous la pruderie apparente, se cache un vif intérêt pour l'amour et le libertinage, « la curiosité » n'est elle pas  un vilain défaut ? : le vocabulaire le signale : « plaisir secret, maîtresses », et c'est encore plus net chez la femme plus âgée, Melle de Kerkabon , qui est encore plus ridiculisée, car elle se sent « piquée » du compliment fait à la plus jeune, elle éprouve de la jalousie, ce que Voltaire fait ressentir par le parallélisme des phrases : « Melle de saint-Yves rougit et fut fort aise. Melle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise ». La reprise des mêmes mots souligne l'opposition. La vieille fille est brocardée doublement, même si ce qui la caractérise en priorité est son inaltérable « bonté », bonté qui pourrait être prise ironiquement ici puisque sa question sur le nombre de maîtresses pourrait être une tentative pour amoindrir la belle image du jeune homme aux yeux de sa rivale et pour évaluer ses chances de devenir sa maîtresse aussi, s'il s'avère volage ! Nous assistons à mots couverts à un combat de préséance entre les deux chrétiennes !

III La portée philosophique de l'opposition entre les mœurs huronnes et les mœurs chrétiennes.

Le passage doit sa saveur à l'ironie voltairienne qui est constante. Le lecteur comprend vite que Voltaire s'amuse : il fait en sorte que l'Ingénu pastiche le discours de l'éloge amoureux, qu'il reprenne des procédés rhétoriques connus en imitant César ou Racine.  Le nom curieux d'Abacaba qui peut faire penser à « Abracadabra »  prête au sourire ainsi que la rapidité avec laquelle elle disparaît de la vie de l'Ingénu, même si sa mort est cruelle.

Voltaire souligne l'ethnocentrisme des bas bretons qui « applaudissent » quand ils se rendent compte de la noblesse des mœurs huronnes  «  avec étonnement » comme si eux-seuls pouvaient être nobles. Il s'amuse de la rivalité des deux femmes bigotes qui sont toutes émoustillées par le nouveau venu.

Mais l'humour et l'ironie ne sont pas gratuits : le texte dévoile les comportements humains : Le plaisir de briller en société auquel l'Ingénu se livre, les préjugés qui ont cours, les rivalités sous-jacentes, l'importance de l'amour-propre. Mais aussi le fait que des cultures différentes puissent être fondées sur des valeurs proches : héroïsme, courtoisie et galanterie sont prisées dans les deux sociétés. Déjà l'Ingénu est porteur de valeurs qui seront développées dans l'œuvre : courage personnel, générosité, fidélité en amour, goût de la liberté, respect de l'autre, importance de l'amitié, autant de valeurs mal en point dans la société d'ancien régime que l'Ingénu va traverser.

Les plus civilisés ne sont vraiment pas ceux que l'on croit !



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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