Neverland

La mort dans L'Odyssée

Par F. Thibault - publié le mardi 28 décembre 2010 à 19:14 dans Terminale L

LA MORT DANS L'ODYSSEE

 

 « Ulysse est confronté régulièrement à la mort. Quels rôles jouent ces expériences dans son parcours ? » Ce sujet a été donné en juin 2010, et il est donc peu probable qu'il ressorte cette année. Toutefois, la mort reste un thème majeur de l'oeuvre d'Homère, un thème qui est lié à de nombreuses approches de L'Odyssée et à de nombreux questionnements. La mort est en effet omniprésente dans les aventures d'Ulysse, et elle culmine au chant XI, lors de la visite aux Enfers. Surtout, la mort est dans L'Odyssée ce qu'elle est dans notre propre vie, à la fois frontière ultime et perspective qui donne sens à l'existence.

 

I. La mort, condition des hommes

S'il est un critère qui permet de distinguer ceux qui appartiennent au monde humain et ceux qui relèvent du divin, c'est la mortalité. C'est d'ailleurs ce que rappelle Ulysse à Alcinoos : « Je ne ressemble aux Immortels qui possèdent le ciel immense / par la taille ni par leur port : je ne suis que mortel » (VII, 208-210). Même les héros comme Achille sont condamnés à mourir. Or, s'il n'est pas un héros au sens originel du terme, puisqu'il n'est pas un fils de dieu, on voit qu'Ulysse dépasse Ulysse et d'autres grands héros mythologiques en ce qu'il a l'opportunité d'accéder au rang d'Immortel. Calypso lui offre en effet la vie et la jeunesse éternelle pourvu qu'il reste avec elle. On le sait, Ulysse refuse, et c'est ce refus qui l'inscrit définitivement dans l'humanité, et peut-être même qui marque véritablement sa volonté de retour. Ce refus est d'autant plus important qu'il se fait en connaissance de cause puisqu'Ulysse a croisé Achille aux Enfers et que ce dernier lui a donné son sentiment quant à la mort. Pour les guerriers de la génération d'Achille, c'est le kléos qui donne la mesure d'une vie. C'est ce kléos qu'a choisi le héros : la gloire posthume et éternelle à la place d'une vie longue et sans éclat. Ulysse le lui rappelle : « Jadis, de ton vivant, nous t'honorions autant qu'un dieu, Nous autres Grecs ; et maintenant, ici, parmi les morts, Tu règnes de nouveau : ne regrette donc pas la vie ! » (XI, 484-486) Toutefois, on l'a déjà vu, L'Odyssée n'est pas L'Iliade, ou plutôt n'est plus L'Iliade : une page a été tournée et c'est tout un monde qui a disparu. Avec l'historien Paul Veyne, on peut se demander si les Grecs ont cru à leurs mythes ; ce qui est certain, c'est qu'en composant L'Odyssée, Homère semble avoir porté un regard fortement distancié et désenchanté sur le monde grandiose de L'Iliade et sur sa mort glorieuse. Lorsqu'Ulysse rencontre Achille aux Enfers, on constate que le héros n'est pas un bienheureux siégeant aux Champs Elysées : Ne cherche pas à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse ! J'aimerai mieux être sur terre domestique d'un paysan, fût-il sans patrimoine et presque sans ressource, que de régner ici parmi les ombres consumées » (XI, 488-491). Le revirement d'opinion est d'une importance capitale dans la mesure où elle repose sur un renversement complet des valeurs : Achille renie le kléos posthume, renie donc l'héroïsme, et il est prêt à s'avilir, à devenir le plus obscur et le plus misérable des hommes afin de pouvoir jouir de la vie ! Le choix d'Ulysse au moment où Calypso lui offre l'immortalité n'en apparaît que plus grandiose et plus émouvant : il accepte la mort, pourvu qu'il rentre chez lui. Que je meure, mais revoyant mes servantes, mes biens et ma haute demeure » (VII, 224-225). Donc, en refusant l'immortalité, Ulysse accepte la mort, le risque de la mort sur le chemin du retour et la mortalité au bout de la vieillesse et de la vie. Combien feraient ce choix ? C'est par ce choix que le personnage est à la fois héroïque et profondément humain en ce qu'il assume complètement sa condition d'homme.

 

II. L'Odyssée de la mort

Un peu comme les « Voyages extraordinaires » de Jules Verne au XIXème siècle, Les aventures d'Ulysse correspondent à un voyage géographique et un voyage initiatique, au cours duquel le personnage se livre a une exploration de l'inhumain mais aussi, comme lors de la guerre de Troie, à un affrontement de la mort (du moins à un côtoiement permanent). Comme dans la comptine des « Dix Petits Nègres », Ulysse voit ses compagnons disparaître les uns après les autres : tués par les Cicones, dévorés par un Cyclope ou par les Lestrygons, harponnés comme des poissons, avalés par Scylla, emportés par la tempête après le sacrilège commis sur l'Île du Soleil… La mort dans L'Odyssée n'est pas une épreuve d'exception. Elle est omniprésente, rythme la vie, comme tend à nous le rappeler le vers formulaire « Nous reprîmes alors la mer avec tristesse, heureux d'être vivants, mais pleurant nos compagnons morts » (IX, 566-567 ; X, 133-134). Toutefois, on se rend compte en lisant le texte que la mort et la certitude de la mort ne constituent pas le plus terrible au yeux de l'homme grec de l'époque homérique. Le plus horrible tient aux conditions de cette mort, et, de L'Iliade à L'Odyssée, on remarque que cette valeur n'a pas changé. Dans L'Iliade, l'hybris d'Achille s'était manifestée par le traitement infâme infligé au corps mort d'Hector et à son refus de rendre la dépouille de sa victime à son père afin que celui-ci puisse procéder à ses funérailles. Dans L'Odyssée, comme dans de multiples civilisations, la mort en soi n'est finalement qu'un passage. Ce qui importe, c'est que ce passage soit assuré. Il faut donc respecter certains rites funéraires afin que le mort puisse jouir de l'au-delà. C'est d'ailleurs le sens qu'il faut donner à l'épisode de la mort d'Elpénor : totalement anecdotique d'un point de vue narratif, il représente un poids symbolique de premier ordre : Alors, seigneur, je t'en supplie, ne m'oublie pas ! Ne pars pas en m'abandonnant sans sépulture et sans larmes, attirant la colère des dieux, mais brûle-moi avec toutes les armes que j'avais » (XI, 71-74).

Plus encore que l'hospitalité, le comportement face à la mort est une caractéristique de l'humain : point de funérailles chez les bêtes, pas de perspective de vie après la mort, pas de souci eschatologique. Bref, pas de religieux. Pour un Elpénor à qui on rendra un hommage funèbre, combien finiront engloutis, soit par un monstre, soit par la mer ? Pour ceux-là, sans sépulture, sans funérailles, la mort sera une errance sans fin…

 

III. La nekuya : l'évocation des morts

La mort est donc inévitable et marque le terme du voyage de la vie, mais elle constitue aussi pour le héros une étape indispensable dans son parcours initiatique. Dans L'Odyssée, c'est Circé qui indique à Ulysse que cet « autre voyage » (X, 490) est une épreuve nécessaire afin qu'il puisse rentrer chez lui : « Il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et la grande Perséphone » (X, 490-491). Pour comprendre l'importance de cette épreuve (pour laquelle la consultation du devin Tirésias n'est que la face émergée), il faut oublier ce que représente la mort aux yeux des lecteurs modernes, c'est-à-dire, pour les non-croyants, une forme d'anéantissement absolu. La mort archaïque est différente. Chez les Grecs, Hadès est l'un des trois maîtres de l'univers et, s'il n'a pas de descendance, il est pourtant surnommé plouton (le « donneur de richesse ») et est représenté tenant la corne d'abondance. Sa femme, Perséphone, fille de Démeter, revenait sur terre au printemps, accompagnant la renaissance de la nature jusqu'au début de l'été… Le symbole est clair : la mort n'apparaît pas comme la négation de la vie ; ils sont indéfectiblement liés et la mort est nécessaire à la vie. De ce fait, l'expérience de la mort est une étape nécessaire qui permet au héros d'accéder à de nouvelles connaissances, à un savoir qui lui offrira une nouvelle vie. Pour commencer une nouvelle existence, une nouvelle étape de vie, il faut que meure, même de façon symbolique, ce qui précédait. C'est la nécessité du deuil : faire son deuil, c'est accepter une disparition afin de pouvoir se libérer d'un poids du passé et avancer vers l'avenir.

Au sein des aventures d'Ulysse, on peut en outre dire qu'il s'agit d'une étape particulière, sorte de point culminant (on voudrait dire d'apothéose si le terme n'avait pas une signification si particulière) dans la mesure où le héros affronte volontairement cette limite ultime. D'une part, il s'agit d'une épreuve particulièrement angoissante puisqu'il ne s'agit plus seulement d'affronter un péril de mort, mais bien de se rendre au royaume des morts (comme d'autres héros l'on fait avant lui, Héraklès, Orphée…, ce qui laisse à penser que cet épisode fait partie d'une sorte de tradition littéraire qu'Homère ne fait que reprendre). D'autre part, à la différence des autres aventures qui sont subies par Ulysse, celle-ci a été choisie et préparée, grâce à Circé, qui lui indique le lieu et le rite à suivre afin de procéder { la nekuia, c'est-à-dire le « sacrifice pour l'évocation des morts » (d'où le nom que l'on donne généralement à ce chant XI de L'Odyssée). Certes, il ne s'agit pas d'un voyage aux Enfers, puisque, en définitive, Ulysse ne chemine nullement dans le royaume d'Hadès. De fait, on ne sait rien de ce lieu car Ulysse se contente d'attendre que les âmes des défunts viennent à lui. L'épisode vaut surtout parce qu'il correspond à un véritable défilé d'ombres anonymes ou célèbres. Après avoir versé le sang de la génisse et du bélier, Ulysse voit affluer vers lui, dans un mouvement angoissant, l'armée des « défunts trépassés » : « jeunes femmes, jeunes gens, vieillards usés par la vie, jeunes filles portant au coeur leur premier deuil, guerriers nombreux, blessés par les lances de bronze et victimes d'Arès, qui portaient leurs armes sanglantes » (XI, 38-41). La mort frappe sans discernement jeunes et vieux, mais Homère semble insister sur la jeunesse de ces âmes qui se précipitent sur le sang des bêtes… Une image terrifiante, d'autant plus que pour Ulysse, il s'agit des premiers êtres humains qu'il croise depuis sont départ de Troie, en dehors de ses compagnons, et fussent-ils morts !

1) Elpénor (51-83).

2) Anticlée, mère d'Ulysse (84-89) : Ulysse la repousse pour que Tirésias accède au sang.

3) Tirésias (90-152) : prédiction sur la suite du voyage d'Ulysse, en particulier le châtiment des prétendants et le voyage terrestre en l'honneur de Poséidon.

4) Anticlée (152-224) : récit de ce qui s'est passé à Ithaque en l'absence d'Ulysse, et considération sur la mort, qu'Ulysse devra répéter à Pénélope( !?) : « Allons ! empresse-toi vers la lumière, et tout cela, retiens-le pour le répéter plus tard à ton épouse ! » (XI,224-225).

5) Les « nobles femmes » qu'Ulysse questionne toutes : Tyro, séduite par Poséidon (235-259) ; Antiope, séduite par Zeus (260-265) ; Alcmène, femmed'Amphitryon et mère d'Héraklès (266-268) ; Mégaré, femme d'Héraclès (269-270) ; Epicaste, mère d'OEdipe (271-280) ; Cloris (281-297) ; Léda (298-306) ; Iphimédie (307-320) ; Phèdre, Procris et Ariane (321-325) ; Maera, Clymène et Eriphyle (326-327).

 

6) Interruption du récit : 329-384.

 

7) Agamemnon (387-464).

8) Achille (465-540).

9) Ajax (541-571).

10) Orion (572-574).

11) Tityos (575-581).

12) Tantale (582-592).

13) Sisyphe (593-600).

14) Héraclès (601-629).

 

La visite aux Enfers est ainsi l'occasion d'une sorte de morceau de bravoure au cours duquel Homère fait rencontrer à son personnage toutes les célébrités de la culture antique : proches d'Ulysse, héros de la guerre de Troie, héros mythologiques, grands criminels punis par les dieux (Tityos, Tantale et Sisyphe). La visite aux Enfers est aussi une sorte de contrepied de la vision traditionnelle véhiculée au sujet de la mort : même pour les héros, il n'est plus question de mort glorieuse, de félicité éternelle aux champs Elysées. On l'a déjà dit, la mort est rejetée avec une certaine violence par le personnage d'Achille : Ne cherche pas à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse ! J'aimerai mieux être sur terre domestique d'un paysan, fût-il sans patrimoine et presque sans ressource, que de régner ici parmi les ombres consumées » (XI, 488-491). De la même façon, la rencontre avec Anticlée est un moment poignant : il correspond à la fois à un retour impossible (regressus ad uterum) et un éloge de la vie : A ces mots, moi, je méditai, je désirai d'étreindre l'âme de ma mère trépassée. Trois fois je m'élançai, mon coeur me pressait de l'étreindre, trois fois hors de mes mains, pareille à une ombre ou un songe, elle s'enfuit ; à chaque fois mon chagrin s'aiguisait

La vision de la mort qui est donnée n'est nullement glorieuse, et Anticlée donne une véritable leçon de vie à son fils, leçon qui explique peut-être, en partie, la volonté farouche de rentrer qu'Ulysse éprouve dans cette dernière partie du récit : Hélas ! mon fils, le plus malheureux des mortels, Perséphone, fille de Zeus, ne veut pas te leurrer : ce n'est que la condition de l'homme lorsqu'il meurt. Les nerfs ne tiennent plus ni les chairs ni les os ensemble, mais la force du feu qui se consume les détruit aussitôt que la vie a quitté les ossements blancs ; l'âme, elle, comme un songe, s'est enfuies à tire-d'aile. Allons ! empresse-toi vers la lumière, et tout cela, retiens-le pour le répéter plus tard à ton épouse !

Ainsi, le voyage aux Enfers d'Ulysse est bien un nouveau départ : regressus ad uterum, Ulysse y revient vers l'incréé, passé mythique, mort et retour vers la mère… Mais on constate que tout ce qu'il y voit, tout ce qu'il apprend est une sorte d'éloge de la vie, d'une vie simple et concrète, une vie hédoniste au cours de laquelle il faudra profiter de la vie, de l'accueil d'un simple porcher, de la joie du lit ancien avec Pénélope, de la visite du verger avec son père…

 

Commentaire sans titre

Publié le lundi 30 mai 2011 à 18:12 par Visiteur non enregistré
Merci!

Nequia

Publié le samedi 17 décembre 2016 à 13:29 par Visiteur non enregistré
On trouve un remarquable commentaire de cette nekuia dans: Emmanuel d'Hooghvorst, "Le Fil de Pénélope" (Beya Editions) pp. 73 et ss.

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