Ulysse polymètis
Dans l'Odyssée d'Homère, écrit entre le IXème et le VIIIème siècle avant Jésus-Christ, est narrée l'épopée d'Ulysse, de l'antre de Calypso à son retour victorieux à Ithaque. Ulysse, à la fois héros et mortel, confronté à tous les maux, est peint dans les états les plus divers. Aussi, en quoi le portrait d'Ulysse marque-t-il les différentes facettes du personnage ? Homère montre tout d'abord en Ulysse un héros, plein de qualités, certes mortel, mais renommé : cela d'ailleurs le rend semblable aux dieux. Seulement, il est aussi un homme, plein de faiblesses, il est ainsi surpris par la fougue de ses compagnons, par ses propres erreurs même, en témoigne l'épisode du cyclope. Enfin, Ulysse en devient presque un autobiographe lorsqu'il conte ses aventures qui eurent lieu près de sept ans auparavant, et ce devant le peuple des Phéaciens.
I. Ulysse, un héros d'envergure
1) Un héros mortel
L'invocation à la muse introduisant
l'Odyssée montre l'envergure légendaire d'Ulysse : il est « l'Inventif » (I, v. 1), il est « celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra » (I, v. 2). Parce qu'Ulysse est renommé, connu de tous, inscrit dans les temps et la légende, on devine que ces périphrases le désignent. C'est un être intelligent, vainqueur de Troie, à l'épopée éclatante. Démodocos, au pays des Phéaciens, rappelle son statut hors du commun. Ainsi Ulysse est un héros, reconnu, exemplaire de courage, admiré par les hommes. A l'instar d'Hercule, le terme d'héros désignait les demi-dieux, descendant d'un dieu et d'un homme, il désignait aussi les hommes divinisés. Homère donne donc au terme héros son sens moderne. Il désigne l'homme vertueux, plein de qualités rares et précieuses. Bien que sous la garde de Pallas Athéna, Ulysse est un mortel, ne disposant d'aucune qualité exceptionnelle. Seulement, il possède des vertus certaines : il est le « patient » (V, 31), « l'endurant » (V, v. 171), « l'industrieux » (V, v. 203), « l'ingénieux » (V, v. 215), « le généreux » (V. v. 150), « le subtil sage » (VII, v. 168).
2) Un héros divinisé
En l'espèce, ces qualités sont tout de même pléthoriques ce qui le distingue du reste de l'humanité. Homère en vient à le qualifier de « divin » (V, v. 198). C'est une divinité par son physique, en témoigne la rencontre avec Nausicaa. Arrivé au pays des Phéaciens, les jeunes filles, apercevant Ulysse, le voient nu et le visage « défiguré par la saumure » (VI, v. 137). Il est un « lion des montagnes », sortant des feuillages, prêt à surgir. Il en est même repoussant. Seule Nausicaa demeure. Parce qu'il est courageux, plein de tolérance, parce qu'il a le sens de l'hospitalité, Nausicaa lui propose du linge et de quoi se laver. Alors qu'il s'est changé, préparé, Athéna n'hésite pas à « le [faire] paraitre plus grand, plus vigoureux » (VI, v. 229-230). Nausicaa, le voyant tel, voit en Ulysse l'étoffe d'un héros : « Ah ! Si un tel héros pouvoir être dit mon époux » (VI, v. 244).
C'est ensuite une divinité par ses prouesses. Lorsqu'il lance le disque, au pays des Phéaciens, celui-ci « dépass[e] toutes les marques » (VIII, v. 192). Il parvient à s'extraire des situations les plus critiques par sa ruse, par son endurance, son expérience, son courage. Surtout, c'est sa destinée qui lui permet d'exister. Ainsi
Ulysse est élevé au rang d'héros. Parce qu'il est soutenu par les dieux, il peut se rendre aux Enfers et confronter la mort. Il dépasse ainsi tous les hommes.
II. Ulysse, un homme à part entière
1) Un homme et ses faiblesses
Bien qu'héroïque et disposant de qualités supérieures à la norme, Ulysse n'en est pas pour autant moins marqué par son humanité. Il est plein de faiblesse, de fragilité, il sait être sensible, mais encore humble et pieux. Il est faible par ses erreurs, son orgueil, sa curiosité, marques indélébiles du péché originel peint dans les
Pensées de Pascal. C'est ainsi qu'Ulysse, n'écoutant pas ses compagnons, insiste pour rencontrer le Cyclope (IX, v. 224-230). C'est ainsi aussi que, par ses moqueries, il met en rogne Polyphème le Cyclope, irritant par la même Poséidon, son père, qui n'hésite pas par la suite à se venger. Il est ensuite fragile physiquement, fragilité mise en lumière durant la tempête : « j'ai déjà tant souffert, j'ai déjà tant peiné/à la guerre et sur l'eau » (V. v. 223-224). L'enchainement des épreuves l'épuise. Puis il est un être sensible : ainsi pleure-t-il lorsque Démodocos, l'aède, narre la guerre de Troie. Il pleure à nouveau chez Calypso, lorsque, se sentant loin des siens, il se voit isolé : « il allait s'asseoir sur les pierres des grèves/et il pleurait en regardant la mer sans poissons » (V, v. 158-159). Enfin, Ulysse est humble en ce qu'il refuse de se comparer à un dieu et accepte voire même revendique sa condition de mortel. Lorsqu'Alcinoos lui demande s'il n'est pas un dieu, Ulysse s'exclame : « je ne ressemble/aux Immortels qui possèdent le ciel immense/par la taille ni parle port : je ne suis qu'un mortel » (VII, v. 208-210). Lorsque Calypso lui propose de devenir immortel, il dit : « je désire à tout moment/me retrouver chez moi et vivre l'heure du retour » (V, v. 219-220).
2) L'humanité du héros
Ulysse se revendique mortel. Alors se montre-t-il respectueux envers l'Olympe et ses occupants. Il prie les dieux tout au long de son parcours initiatique, ruminant son erreur : en effet, il n'a pas fait de sacrifice aux dieux à l'issue de la victorieuse Guerre de Troie. A son retour à Ithaque, il salut les Naïades, il leur assure « des dons comme autrefois » (XIII, v. 358). De façon zélée, il demeure pieux, respectueux des us et coutumes. Une fois chez les Phéaciens, il se soumet à la tradition locale, aux jeux, aux rituels. Il répond aux questions du peuple et accepte de parler de son expérience, de ses aventures. Et ce malgré sa volonté naturelle de retrouver les siens. Par sa courtoisie et sa politesse, il met en avant toute l'humanité de sa personne.
III. Ulysse, un autobiographe
Au coeur même de
l'Odyssée, Ulysse devient conteur de sa propre vie. Il retrace tout un pan de son existence. Parce que les aventures qu'il narre eurent lieu près de sept ans auparavant, on peut inférer qu'il dispose alors du recul nécessaire pour se juger lui-même. Ulysse s'est égaré, d'un point de vue géographique, depuis de longues années. En retraçant ce parcours tortueux, il met fin au désordre inhérent à son esprit et prépare ainsi son retour, la dernière étape de son parcours initiatique. Son récit montre clairement la prise de conscience du héros, parfois positivement : « mon âme jamais ne se laissa jamais persuader », assure-t-il concernant sa relation avec Circé (IX, v. 33) ; parfois négativement : « Mais je ne cédais pas, alors qu'il eût mieux valu,/car je voulais le voir, et s'il me ferait des cadeaux » (IX, v. 228), affirme-t-il à propos de sa curiosité face à Polyphème. Ainsi dresse-t-il un bilan mis en lumière par des formules de vérité générale : « moi je ne connais rien de plus beau que cette terre », dit-il au sujet d'Ithaque, « car il n'est rien pour l'homme de plus doux que sa patrie » (IX, v. 28 et 34). Les Phéaciens, attentifs, écoutent Ulysse narrer ces vérités du héros blessé par son expérience sans pareille. Ainsi, Homère montre toute l'ambiguïté d'un héros humain ou d'un homme aux qualités divines. En réalité, bien qu'humain, Ulysse parvient, via l'aide des dieux de l'Olympe, à surmonter des épreuves dantesques lui permettant de comprendre ses erreurs passées, et le manque de reconnaissance qu'il eut envers les dieux.