Le parcours d'Ulysse
Les voyages d'Ulysse constituent sans doute des récits fondateurs de l'imaginaire humain, au point de donner au mot même d'odyssée la signification de « voyage ». Le voyage d'Ulysse présente néanmoins une particularité essentielle qui va le distinguer du périple d'autres personnages, qu'il s'agisse de Gilgamesh ou d'Alexandra David-Neel, de Marco Polo ou de Philéas Foog, de Sindbad à Jack Kerouac (Sur la Route, 1957) ou même des héros anonymes de La Route de Cormac McCarthy (2006) : L'Odyssée ne relate pas un voyage d'exploration au cours duquel on va, selon la formule baudelairienne, « Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau », mais un voyage de retour. Tout ce que raconte Homère, tout ce que raconte Ulysse, c'est le nostos, le parcours d'un homme qui veut rentrer chez lui et retrouver sa patrie. Qu'est-ce que voyager ? C'est passer du temps à parcourir des lieux, et plus encore, c'est être marqué par ce périple. On va donc voir de quelle façon Homère traite l'espace et le temps dans le voyage d'Ulysse, mais aussi voir en quoi ce voyage est formateur, en quoi il est ce que l'on appelle « initiatique ». Initiatique : qui admet aux mystères / introduction à la connaissance de choses secrètes, cachées, difficiles.
I. L'espace
1) Un espace réel ?
Où se déroule
L'Odyssée ? En Méditerranée, évidemment. Pourtant, dès l'Antiquité, on s'est interrogé sur la réalité du cadre géographique des errances d'Ulysse. En 1911, Victor Bérard se lança à la poursuite du héros d'Homère, armant un navire afin de reconstituer précisément le parcours du personnage à partir du récit. Il rendra compte de sa recherche dans Navigations d'Ulysse, quatre ouvrages publiés de 1927 à 1930, suivis d'un ouvrage de photographies de F. Boissonas, Dans le sillage d'Ulysse, en 1931. Dans de nombreux ouvrages, on trouve donc la cartographie du périple d'Ulysse, ce qui permet de reconstituer son errance et, éventuellement, de partir en croisière sur les traces du héros de la guerre de Troie. En outre, cela contribue à ancrer le récit d'Homère dans une réalité géographique concrète… Certains pensent même que L'Odyssée constituait une sorte de manuel de navigation ! Durant l'Antiquité, les Anciens avaient donc associé aux aventures d'Ulysse des équivalents réels. Hérodote situait les Lotophages sur les côtes de Libye et Aiaè, l'île de Circé, en Colchide (Asie Mineure). D'après Thucydide, Cyclopes et Lestrygons étaient les premiers habitants de la Sicile, et l'Île d'Eole se confondait avec les îles Lipari. Au cours du Vème siècle, les habitants de Corcyre (l'actuelle Corfou), célèbre pour leur marine, se vantaient de descendre des anciens Phéaciens… et aujourd'hui encore, les touristes peuvent voir le site du palais d'Alcinoos (Paleokastritsa) et la baie d'Agio Georgios, où Nausicaa aurait rencontré Ulysse !Les Modernes ont eux aussi proposé leur géographie de
L'Odyssée : les Lotophages sont à Djerba, voire au Sud de l'Arabie, et ils mangeaient des dattes, des figures de barbarie ou des jujubes (un fruit que les naturalistes anciens appelaient lotos !). Les Cyclopes sont transportés à Capri (avant que ce ne soit la ville de mon premier amour), les Lestrygons en Sardaigne. Eole a été installé sur le Stromboli, les Sirènes à Capri (décidément !), tandis que Charybde et Scylla désignaient le Détroit de Messine (ou de Gibraltar). Quant à Circé, elle aurait vécu au Monte Circeo, à l'Ouest de l'Italie, les Phéaciens en Sicile, et la porte des Enfers se situerait dans la région de Pouzzoles et du lac Arverne, en Italie… De fait, les fluctuations de la géographie de L'Odyssée n'ont guère d'importance. Que l'île de Calypso ait été associée à la Crète, Malte, Gibraltar ou encore aux îles britanniques ( !) indique surtout que le monde dans lequel erre Ulysse est un monde incertain, un monde de l'errance, voire un monde partiellement imaginaire. En effet, une lecture attentive de L'Odyssée montre qu'Homère n'a qu'une connaissance vague de la géographie méditerranéenne, comme l'indique sa localisation d'Ithaque, située à tort à l'extrémité Nord-Ouest du groupe d'îles formées par Doulichion, Samé et Zante (IX, 22-26), la qualifiant aussi de « basse » (v. 25) alors qu'elle est montagneuse. De même, les personnages de l'épopée ne livrent pas une description cohérente de l'île : pour Télémaque, c'est une « terre à chèvres, sans chaussée ni prairie » (IV, 605-608) alors qu'Athéna décrit un pays plus équilibré : « Oui cette île est rocheuse et peu faite pour les chevaux mais, ni trop misérable ni trop vaste, on y trouve du blé en abondance, du bon vin ; la pluie n'y manque pas, ni l'enrichissante rosée ; terre de chèvres et de vaches, les forêts y sont de toute essence, et les abreuvoirs toujours pleins » (XIII, 242-247).
2) Un espace métaphorique ?
Le voyage d'Ulysse est donc moins à prendre comme un parcours géographique réel, où chaque aventure est topographiquement vérifiable, que comme une sorte de voyage imaginaire, à mi-chemin entre onirisme et métaphore. C'est d'ailleurs une opinion qui a été manifestée pat le premier géographe de l'Histoire, Eratosthène (III
ème siècle av. J.-C.) : « On trouvera les lieux où Ulysse a erré quand on trouvera le cordonnier qui a cousu l'outre des vents ». Voilà qui doit nous mettre relativement à l'aise avec la question que posait Paul Veyne en guise de titre à l'un de ses ouvrages : « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » Plus près de nous, Pierre Vidal-Naquet affirmera même dans Le Chasseur noir (1981) que « les voyages d'Ulysse ne relèvent pas de la géographie et qu'il y a plus de réalité géographique dans les récits « mensongers » faits par Ulysse à Eumée et à Pénélope que dans l'ensemble des récits chez Alcinoos ». D'abord, on voit bien ce que suggère la carte : en dehors d'une succession d'étapes topographiques, on constate un zig-zag, une véritable errance qui transforme la Méditerranée en un labyrinthe (comme celui de Crète) et amène Ulysse à passer tout près de chez lui mais à ne jamais atteindre Ithaque, comme une sorte de supplice de Tantale du navigateur.Cette errance presque infinie dans un lieu désertique peut faire penser à la traversée du désert par les Hébreux après que Moïse les a libérés de l'esclavage en Egypte : leur Exode s'étend sur plusieurs dizaines d'années (trente ans, dit la Bible), jusqu'à ce que la nouvelle génération puisse enfin accéder à la Terre Promise ! La comparaison donne a réfléchir : le voyage est une épreuve symbolique. Or, dans
L'Odyssée, on voit que la géographie est elle aussi symbolique et qu'elle correspond moins à une réalité topographique qu'à un imaginaire mythologique. Si la descente aux Enfers à lieu en Cimmérie, au Nord, au-delà du fleuve Océan, c'est parce que ce lieu marque la limite du monde connu, du monde humain. Le voyage d'Ulysse est donc un périple qui le mène au bout du monde, et donc, comme Gigamesh avant lui, au bout de la vie. De la même façon, si l'île de Calypso est située vers le Détroit de Gibraltar, c'est-à-dire aux fameuses Colonnes d'Hercule (colonnes que le héros aurait dressées au terme de ses douze travaux rédempteurs), c'est parce qu'il s'agit encore une fois du bord du monde connu pour les Grecs. Significativement, la grotte de Calypso se trouve à l'opposé d'Ithaque, à l'extrême Ouest de la Méditerranée : Calypso, c'est une sorte de mort (l'Ouest, c'est l'occident, là où meurt le soleil) et chaque jour Ulysse a le regard rivé vers l'Est, qui est à la fois sa patrie et l'aube, Ithaque et la vie. D'ailleurs, dans la Théogonie d'Hésiode (VIIIème-VIIème siècle), le nom de l'île de Calypso, Ogygie, désigne l'eau du Styx, le fleuve des Enfers. Pour le reste, on constate qu'après l'aventure ordinaire de Cicones, au cours de laquelle il est question d'une razzia telle que les Grecs les pratiquaient, le navire d'Ulysse entre dans un autre monde. Aujourd'hui, après deux siècles de science-fiction et de travaux en cosmologie, on parlerait de monde parallèle : Ulysse erre en Méditerranée, mais il s'agit d'un univers merveilleux dans lequel les hommes se font bien rares au profit de créatures plus étranges les unes que les autres, comme les cyclopes, les sirènes, une magicienne, etc. A partir du moment où l'équipage d'Ulysse a goûté à l'oubli chez les Lotophages, le chemin du retour s'efface. Ulysse ne ressortira de ce monde surnaturel qu'après être passé par le purgatoire de l'île de Calypso et le monde utopique de Schérie, l'île des Phéaciens qui est peuplée d'humains, même s'ils semblent appartenir à une race un peu supérieure…
3) La mer
Ce qui compte en revanche, c'est que l'errance d'Ulysse se déroule en mer, l'espace qui est dévolu à Poséidon. A double titre donc, Ulysse se trouve en milieu hostile : il voyage sur le territoire du dieu qui a juré sa perte, il voyage aussi sur un lieu qui est d'ordinaire un lieu sauvage et périlleux, sans repères et sans civilisation. C'est donc le lieu de l'errance par excellence et le lieu de la perte (au deux sens du terme). Rien n'est plus facile que de se perdre en mer : de perdre sa route et de ne plus savoir dans quelle direction il faut gouverner (d'où la longue métaphore de Créon dans l'Anouilh, qui associe navigation et gouvernement d'un état) ; de perdre sa vie car on s'avère bien faible face aux aléas de l'océan ; de perdre même sa mort puisque la mer ne rend pas ceux qu'elle prend.
Ce n'est donc pas un hasard si les Phéaciens sont désignés comme un peuple supérieur, élu des dieux et à part des hommes : leurs navires se dirigent seuls et arrivent toujours à bon port. Pour les peuples de la mer, l'ambivalence est la même qu'avec la forêt de l'imaginaire médiéval : pour les chevaliers de la Table Ronde des romans arthuriens, la forêt est la
silva latine, un mot qui donnera aussi l'adjectif « sauvage ». C'est donc un lieu d'aventure. Il en va de même pour la mer : c'est un espace de liberté et de perte, un espace fertile et aussi un désert, un monde dangereux, où la mort est omniprésente. La mer de L'Odyssée, « poissonneuse » et « sans moissons » (V, 158) est aussi l'eau primordiale, le chaos qui préside à la création du monde, cette eau originelle d'où jaillit la vie. Et c'est aussi une piste symbolique à explorer : est-ce que le voyage en mer d'Ulysse (où de tout autre héros) n'a pas à voir avec une métaphore matricielle qui doit aboutir à une naissance ou une renaissance ?
II. Le temps
Comme le disait un Lièvre de mars de ma connaissance, « qu'est-ce que le temps ? » Dans
L'Odyssée, le temps est complexe et la chronologie suit les zig-zags de l'espace. En effet, on constate que l'action de L'Odyssée se déroule dans un temps encore plus resserré que celui de L'Iliade (41 jours au lieu de 55), dans un temps aussi clos que la Méditerranée. Mais, à travers la narration, le temps se dilate et, comme dans Les Mille et Une Nuits, une nuit ouvre sur l'infini.|
Jour 1 |
Jour 7 Les dieux ordonnent le retour d'Ulysse |
Jour 33 Ulysse raconte ses aventures chez Alcinoos |
Jour 41 Victoire sur les prétendants et retrouvailles avec Laërce |
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Récit d'un an et demi d'aventures maritimes (+ 7 ans de captivité chez Calypso) | |||
En outre, on peut se demander si, comme l'espace onirique et symbolique de l'errance d'Ulysse, le temps de l'errance n'est pas également symbolique : la libération d'Ulysse intervient au septième jour, et le retour d'Ulysse s'accomplit également en sept jours. Quant à sa « captivité » chez Calypso, elle dure sept ans, sept ans de réflexion au cours desquels Ulysse à le temps de mettre à l'épreuve sa fidélité à Pénélope et à sa patrie. Naturellement, la récurrence du chiffre 7 n'est pas insignifiante : chiffre de la perfection, le sept est un nombre sacré pour de nombreuses civilisations renvoyant autant aux sept points apparaissant dans la constellation des Pléïades, que dans la division des mois lunaires (4X7=28) ou qu'aux sept planètes. L'arithmosophie a aussi montré l'aspect « magique » du sept, et son lien avec la femme et le mariage (septième maison de l'horoscope) : 1=2+3+4+5+6+7=28 28=2+8=10=1+0=1
Mais le temps de
L'Odyssée est aussi le temps du décompte du temps qui passe : Ulysse conteur est aussi Ulysse compteur. Comme les prisonniers, comme les naufragés, on constate qu'il y a un décompte presque lassant des jours qui s'écoulent : les vers formulaires qui évoquent « l'aube aux doigts de rose » marque aussi un temps qui n'en finit pas de passer. D'autant plus que la question du temps est essentielle à L'Odyssée et au parcours d'Ulysse : auprès de l'immortelle Calypso, il n'y a plus de temps. Ni avenir, ni passé, la nymphe vit dans un éternel présent. A partir du moment où Ulysse se réinscrit dans le temps, Ulysse retrouve la vie, l'Histoire puisqu'il retrouve sa place dans une continuité, fondée sur le passée, tournée vers l'avenir.
III. Un parcours initiatique ?
A l'instar de nombrex récits, épopées ou romans, L'Odyssée peut être considéré comme initiatique. Au cours de son voyage, Ulysse affronte des épreuves qui vont lui ermettre d'évoluer, d'apprendre, de mûrir. Certes, il n'est pas question de grandir comme dans le Bildungsroman du XIXème siècle allemand (encore que Télémaque suive une véritable formation), mais on voit que le périple d'Ulysse, par les lieux qu'il parcourt et le temps qu'il passe, constitue un apprentissage, une initiation. Qu'il y a-t-il d'initiatique dans le voyage d'Ulysse ? Le voyage est, par lui-même, initiatique dans la mesure où il permet de se mesurer aux forces de la nature, de faire la preuve de ses capacité et de son autonomie, de mûrir en sortant du cocon familial, régional, scolaire, national, afin d'aller à la découverte de l'autre et du monde, et donc de soi-même. La tradition du voyage de formation s'est perpétué jusqu'à nos jours, notamment avec le «
gap year », cette année sabbatique que prennent de nombreux étudiants américains afin d'explorer le monde, d'acquérir une expérience dans divers domaines, de s'engager dans des causes humanitaires, afin de faire l'expérience concrète de ce qu'ils sont avant de déterminer le type d'études supérieures qu'ils souhaitent suivre…