Neverland

Une épopée du conteur?

Par F. Thibault - publié le mardi 28 décembre 2010 à 18:44 dans Terminale L

L'ODYSSEE EST-ELLE UNE EPOPEE DU CONTEUR ?

 

Comme on peut le constater à la lecture de L'Odyssée, l'oeuvre d'Homère est moins une épopée classique comme L'Iliade où l'auteur / aède raconte les exploits d'un guerrier comme Achille qu'une sorte d'épopée du conteur, puisque la partie qui est au programme est construite sur une forme d'enchâssement qui place les aventures d'Ulysse dans une mise en abyme. En effet, des chants V à XIII, nous assistons à un miroitement de récit (spécularité) : Homère raconte que Démodocos raconte ; Homère raconte qu'Ulysse raconte… On se retrouve ainsi dans une configuration narrative qui rapproche L'Odyssée des Mille et Une Nuits, ce recueil de contes orientaux qu'Antoine Galland rapporte en France en 1704. Au-delà de l'effet de mise en abyme, on remarque que le texte d'Homère met ainsi la fonction de conteur à l'honneur, qu'il s'agisse de l'aède officiel comme Démodocos ou d'un simple raconteur d'aventures comme Ulysse. De fait, on peut même se demander si Homère n'a pas imaginé une épopée qui ne soit pas seulement une célébration du héros, mais également un éloge de la fonction de raconteur d'histoire. De l'ouverture, avec l'invocation à la Muse à laquelle le poète demande de lui « conter » les aventures de L'Inventif, à la fin, où après avoir « joui des plaisirs de l'amour », Ulysse et Pénélope s'adonnent « aux plaisirs de la parole », le terme « conter » domine tout le texte, dans son sens traditionnel de « raconter », mais aussi dans son sens étymologique de « compter » (< latin computare), dans le sens où conter c'est d'abord faire le compte des événements.

 

I. Une mise en abyme

Dans L'Odyssée, on constate d'Homère délègue sa parole à différents personnages auxquels il laisse le soin de raconter tel ou tel événement par un jeu de mise en abyme qui n'est pas sans importance. En effet, ce système de récits dans le récit confère une structure plus dynamique au récit, puisqu'elle procède par analepses (retours en arrière) qui renvoient le lecteur / auditeur plusieurs années en arrière, lors du début du voyage d'Ulysse, ou même lors du siège de Troie, voire à une époque immémoriale concernant la vie des dieux. D'autre part, la multiplication des narrateurs donne également au récit une dimension polyphonique qui contribue au dynamisme du récit : les récits ne sont pas assumés par la même voix ; il y a un renouvellement permanent qui empêche une certaine monotonie.

 

Simultanément, le narrateur homérique semble aussi se délester du poids du récit : il se met à distance en laissant à son personnage la responsabilité de son récit. Comme le rappelle Jacqueline de Romilly dans son Homère, « le narrateur change ; le ton devient plus direct ; et le poète laisse au personnage la responsabilité de ses histoires extraordinaires » (p. 50), ajoutant un peu plus loin que lesdites histoires sont « parfois suspectes » (p. 89). Enfin, c'est aussi le moyen de valoriser la fonction de raconter, en multipliant tout au long du récit des personnages qui pourraient être considérés comme des doubles d'Homère (comme Démodocos, par exemple). Car, à bien y regarder, L'Odyssée apparaît finalement comme une sorte d'épopée des conteurs : on n'y célèbre moins les exploits d'un héros que le récit des exploits d'un héros. Et c'est peut-être là l'une des clefs du livre !

 

II. Une épopée des conteurs

En reprenant L'Odyssée depuis son début, on peut dresser une liste assez étonnante des protagonistes qui tiennent le rôle de conteur :

Des chants I à IV : La Muse : comme toute épopée, L'Odyssée se présente comme soufflée à l'aède par une puissance supérieure. Chaque poème épique s'ouvre donc par une invocation : « O Muse, conte-moi l'aventure de l'Inventif », « A nous aussi, fille de Zeus, conte un peu ses exploits ». Phémios, à Ithaque : « le très glorieux chanteur » « chantait le retour des Grecs, le retour d'Ilion que Pallas avait endeuillé » (I, 326-327). Nestor, lors du périple de Télémaque, fait le récit du retour des Achéens (III, 102-200) puis, à la demande de Télémaque, celui de la mort d'Agamemnon (III, 253-328). Hélène, puis Ménélas, lors de la visite de Télémaque, font eux aussi des récits qui concernent les exploits d'Ulysse : Hélène relate comment Ulysse pénétra dans Troie, déguisé en mendiant (IV, 238-264) ; à la suite, Ménélas raconte comment la ruse d'Ulysse empêchât les Grecs cachés dans le cheval de bois d'être découverts (IV, 266-289).

Des chants XIV à XXIV : Sans qu'il y ait de récit véritable, Homère indique néanmoins deux interventions d'Ulysse conteur :

Lorsqu'Eumée indique à Pénélope que son hôte est un talentueux conteur : « Il ne m'a pas fini la narration de ses malheurs…Comme quand on est tourné vers l'aède instruit par les dieux qui chante des paroles désirables aux mortels, on voudrait l'entendre sans fin tandis qu'il chante, ainsi cet homme me charma1 dans ma grand-salle…» (XVII, 514-521). La formulation est capitale : Ulysse se pose bien en aède, et non en un simple raconteur de ce qu'il a vécu ! Lorsqu'Ulysse s'est fait reconnaître —enfin !— par Pénélope : « Quand ils eurent joui des plaisirs de l'amour, ils s'adonnèrent aux plaisirs de la parole » (XXII, 300-301).

Des chants V à XIII : Athéna est la première qui, au chant V, « conte les angoisses d'Ulysse » (v. 5) lors de l'assemblée des dieux. Conter devient ainsi un outil d'argumentation : en captant l'attention du public, le conteur le fascine, l'émeut, le convainc. N'est-ce pas ainsi que la déesse obtient la libération d'Ulysse des beaux draps dans lesquels il avait échoué, c'est-à-dire ceux de Pénélope ? Démodocos incarne le conteur officiel et on l'a souvent considéré comme un véritable double d'Homère…peut-être la cécité du personnage y est-elle pour beaucoup ! On note que Démodocos intervient à trois reprises, lors des festivités : la querelle d'Achille et Ulysse (VIII, 62-103) ; les amours d'Arès et Aphrodite (VIII, 266-366) ; enfin la ruse du cheval de Troie (VIII, 485-586). Des récits qui tombent bien : le poète de L'Iliade, Homère, met en scène un poète (qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau) qui chante L'Iliade ! Ulysse, naturellement, tient le principal rôle de conteur puisque son récit constitue l'essentiel des chants X, XI & XII. D'autre part, on peut remarquer que le récit d'Ulysse, outre qu'il constitue une analepse, permet de « boucler » le récit d'Homère : la relation des aventures d'Ulysse s'achève par son arrivée à Ogygie, l'île de Calypso tandis que celui d'Homère avait commencé par son départ de chez la nymphe. Enfin, on peut relever deux nouveaux récits enchâssés : celui d'Anticlée, la mère d'Ulysse, lors de sa visite aux Enfers, suivi de tous ceux des « dames du temps jadis » : la princesse Tyro, Antiope, Alcmène, Cloris, Léda, Phèdre, Ariane, etc., dont chacune lui « racontait sa race » (chant XI) ; et puis on doit ajouter le chant des Sirènes, au chant XII, qui se présente comme une sorte de récit des récits : « Nous savons en effet tout ce qu'en la plaine de Troie les Grecs et les Troyens ont souffert par ordre des dieux, et nous savons tout ce qui advient sur la terre féconde…» (189-191).

1 On trouve là une notion essentielle : le charme. Le véritable conteur est celui qui à le pouvoir de charmer, tel une sorte de magicien. Face au public, il est le maître du captatio benevolentiae, de l'attention et de la crédulité. Ce que Coleridge appelait le willing suspension of disbelief est une espèce d'envoutement lié au récit de l'aède.

 

III. La puissance du récit

Raconter n'est pas un acte banal, du moins tel que cela apparaît dans le texte d'Homère. En effet, on constate que le récit s'inscrit toujours dans des circonstances particulières. D'abord, le public auquel s'adressent les différents récits est toujours un public civilisé : on ne raconte rien aux Cyclopes, aux Lotophages, aux Lestrygons ou encore à Charybde et Scylla…Peut-être parce que ces créatures sont trop bestiales, n'écoutant que l'appel de leur ventre. Le récit est destiné aux hommes, aux mangeurs de pain, à des êtres qui ont atteint un certain degré de civilisation.

D'ailleurs, on peut noter que, la plupart du temps, le récit correspond à un acte quasiment social dans la mesure où il se déroule devant un public plus ou moins nombreux, comme les Phéaciens ou l'assemblée des dieux2. Plus encore, le récit vient prolonger / compléter un moment de convivialité : Démodocos intervient lors du banquet donné en l'honneur d'Ulysse, au moment de la joute sportive, comme si le délassement de l'esprit devait accompagner le plaisir de la table ou le délassement du corps. Enfin, on note également que le récit est pris dans une forme d'échange : le conteur n'impose pas son récit, il répond à une demande. Ainsi, Démodocos n'intervient-il que lorsqu'Alcinoos ou Ulysse l'y invitent, au chant VIII, et on peut voir avec quels égards l'aède est traité : « Un héraut s'avança, conduisant le fidèle aède [… Pontonoos lui avança un siège aux clous d'argent au milieu des convives, adossé à une colonne ; il suspendit à un crochet la lyre aiguë au-dessus de sa tête, et lui montra comment la prendre avec ses mains ; il avança une corbeille et une table, une coupe de vin, qu'il pût boire selon son coeur. Ils tendirent les mains vers les mets présentés. Lorsqu'on eut apaisé la soif et l'appétit, la Muse le pressa de chanter la gloire des hommes et, d'un récit dont le renom touchait alors le ciel, la querelle d'Ulysse et d'Achille » (62-75) ; « Un héraut s'avança, conduisant le fidèle aède par le peuple honoré, Démodocos ; il l'installa au milieu des convives, adossé à une colonne. L'ingénieux Ulysse alors dit au héraut en coupant au filet (le plus gros y resta) d'un cochon aux dents blanches, abondamment bardé de graisse : « Tiens, héraut, porte ce morceau pour qu'il le mange à l'aède. Je le salue à travers mon chagrin. De tous les hommes de la terre, les aèdes méritent les honneurs et le respect, car c'est la Muse aimant la race des chanteurs, qui les inspire. » (471-481). Surtout, on voit que la force de l'aède a quelque chose de magique : non seulement il chante sous l'inspiration de la Muse, celle qu'Homère invoque au début de L'Odyssée, celle qui inspire Démodocos, mais il tient son auditoire sous un charme : il procure du « plaisir », mais il place aussi l'auditoire « sous le charme en l'ombre de la salle » (vers formulaire) et est capable d'émouvoir au plus au point ceux qui l'écoutent. Pourquoi Ulysse pleure-t-il au récit de la ruse du cheval de Troie ? Beauté du récit ou corde sensible touchée par l'aède ? De ce point de vue, le chant des Sirènes représente un extrême : il charme tellement celui qui l'écoute qu'il le conduit { sa perte.

2 Cas à part, Anticlée et les Sirènes ne racontent que pour Ulysse, mais on peut dire que l'on se trouve dans des conditions très particulières.

 

IV. Ulysse l'Inventif ?

L'une des épithètes associées au personnage d'Ulysse est l'Inventif, et on peut légitimement se demander si ses récits relèvent bien de la vérité imposée par le récit. En effet, Alcinoos presse Ulysse de raconter, mais de façon exhaustive et sincère : « N'esquive pas, dans un esprit de ruse, / ce que je vais te demander » (VIII, 548-549) ; « Conte-moi, sans rien dissimuler, où tes errances t'ont mené » (VIII, 572-573).

On peut donc prendre les récits d'Ulysse pour argent comptant : il fait, sincèrement, la relation des aventures qui lui sont arrivées en mer lors de son voyage de retour. Comme le signale Moses I. Finley dans son livre Le Monde d'Ulysse, « On faisait confiance au récit. « L'imagination mythique implique toujours un acte de croyance. Sans cette croyance en la réalité de son objet, le mythe perdrait tout fondement »3. Peut-être est-ce vrai pour les sauvages, objectera-t-on ici, mais les Grecs n'étaient pas des sauvages. Ils étaient trop civilisés pour croire que le dieu Poséidon empêchait réellement Ulysse de regagner sa maison d'Ithaque » (p. 24). On peut donc également lire les récits d'Ulysse avec un regard que l'on pourrait appeler postmoderne, c'est-à-dire « avec ironie, d'une façon non innocente » comme l'explique Umberto Eco dans Apostille au Nom de la rose. Ce regard ironique est d'autant plus aisé qu'Homère semble s'amuser à semer le doute dans l'esprit des auditeurs/lecteurs, comme s'il cherchait à rompre ce que le poète Coleridge appelait le « willing suspension of disbelief », la suspension consentante de l'incrédulité, c'est-à-dire le pacte tacite par lequel le lecteur/auditeur veut bien se laisser prendre à la fiction, veut bien y croire. Ainsi, au chant XIII, à peine Ulysse est-il de retour chez lui, à Ithaque, que la déesse Athéna, sous l'apparence d'un « tout jeune pâtre de troupeau » vient à sa rencontre et le questionne. Ulysse s'invente alors, immédiatement, une identité et une histoire :

3 La citation est extraite d'un ouvrage d'Ernst Cassirer, Essai sur l'homme.

4 La référence à la Crète est doit-il être considéré comme un clin d'oeil d'Homère : en effet, on ne peut s'empêcher aujourd'hui de penser à la réputation qu'évoque le paradoxe d'Epiménide le Crétois : « Tous les Crétois sont menteurs ».

 

« C'est vrai, j'ai entendu parler d'Ithaque jusqu'en Crète4, loin par-delà les mers, et j'y suis venu à mon tour, avec ces biens ; j'en ai laissé autant à mes enfants, et j'ai fui, pour avoir tué le fils d'Idoménée, Orsiloque au pied vif qui, dans la vaste Crète, de tous les mange-pain était le meilleur à la course : il voulait en effet m'enlever mon butin de Troie, ce butin pour lequel j'ai enduré tant d'épreuves dans la bataille humaine et dans la douloureuse houle ; j'avais mécontenté son père en refusant de le servir sous Troie, et en commandant d'autres troupes. Comme il rentrait des champs, embusqué avec un ami près du chemin, je le frappai de ma lance de bronze ; une très sombre nuit couvrait le ciel, personne ne nous vit, je l'assassinai sans qu'on sût rien. Puis, quand je l'eus tué à la pointe du glaive, je courus aussitôt vers un navire et suppliai de nobles Phéniciens en leur donnant force cadeaux et les priant de me débarquer à Pylos ou en Elide, où les Epéiens sont les maîtres.

Mais la force du vent les fit dériver loin de là contre leur gré, car ils ne voulaient pas me décevoir ; déportés tout ailleurs, on arriva ici de nuit. On fit force de rames vers le port, et nul de nous ne parla de souper, quel qu'en fût son désir ; on débarqua ainsi et se coucha sans rien manger. Alors, le doux sommeil m'envahit, j'étais épuisé. Ayant sorti mes biens du navire profond, ils les posèrent dans le sable où je dormais ; là-dessus, s'embarquant, ils repartirent pour Sidon, la belle ville, m'abandonnant à ma tristesse…» (XIII, 256-286) La motivation de ce « bobard » peut être expliquée assez simplement : Ulysse, qui se caractérise par sa mètis, fait toujours preuve de prudence, même s'il est de retour chez lui…surtout s'il est de retour chez lui puisque le devin Tirésisas, lors de la visite d'Ulysse aux Enfers, lui a fait part de l'arrogance des prétendants. Il préfère arriver incognito, histoire de ne pas s'exposer inutilement et de prendre la mesure de la situation. En revanche, on pourra s'étonner de sa verve. Il ne fait pas que s'inventer un nom et une origine afin de répondre à la question de son interlocuteur ; il se compose, en un instant, tout un personnage, il se créé une véritable vie de fiction avec une facilité déconcertante ! Certes, Ulysse n'est pas un homme ordinaire : il est « Ulysse aux mille ruses », « Ulysse l'Inventif », le petit-fils d'Autolycos, descendant d'Hermès et réputé pour ses escroqueries et duperies variées. Cependant, après l'avoir laissé longuement développer son histoire (31 vers) alors qu'elle n'est pas dupe dès le premier mot, la déesse Athéna lui répond de façon bien étrange : « Il serait fourbe et astucieux, celui qui te vaincrait En quelque ruse que ce soit, fût-il un dieu ! Ô malin, ô subtil, ô jamais rassasié de ruses, Ne vas-tu pas, même dans ton pays, abandonner Cette passion pour le mensonge et les fourbes discours ? » (XIII, 293-295) Les deux derniers vers ne peuvent pas ne pas retenir notre attention et éveiller notre incrédulité : « Ne vas-tu pas, même dans ton pays, abandonner / Cette passion pour le mensonge et les fourbes discours ? » A la suite d'Athéna, nous nous interrogeons : à part cette identité inventée, à quelle occasion a-t-il menti ? Au Cyclope, à qui il a affirmé n'être « Personne » (Outis) ? A Alcinoos, à qui, avant de raconter son histoire, il a d'abord menti par omission en ne révélant pas son identité ? Mais on peut supposer que cette « passion pour le mensonge et les fourbes discours » sur laquelle semble insister Athéna (« même dans ton pays ») a déjà eu tout le loisir de s'exprimer ailleurs, à la cour des Phéaciens par exemple. Le fait qu'Homère laisse à Ulysse, par le biais de l'enchâssement narratif des chants IX à XII, la responsabilité de ses propos lorsqu'il relate ses aventures maritimes peut nous laisser imaginer que ces aventures ne sont pas vraies, qu'elles portent la marque de l'Inventif, sans que l'on puisse savoir jusqu'à quel point.

 

V. Personne ou les conditions de l'invention

La partie la plus célèbre de l'histoire d'Ulysse, les aventures maritimes extraordinaires qui marquent son retour de Troie à Ithaque, ne serait donc qu'un vaste mensonge ? Il pourrait paraître excessif d'en arriver à cette conclusion à partir d'une simple réplique d'un protagoniste. Toutefois, d'autres indices tendent { corroborer l'hypothèse. Ainsi, quelques vers après avoir reproché à Ulysse son (ses) mensonge(s), la déesse Athéna quitte son apparence de pâtre pour celle d'une « femme belle, grande et savante en splendides ouvrages », révèle son identité au héros en lui rappelant qu'elle a été « celle qui [l']assista dans chacune de [s]es épreuves » (XIII, 301). Si la déesse est omniprésente lors du retour d'Ulysse à Ithaque, depuis son départ de l'île d'Ogygie jusqu'à la bataille finale contre les prétendants (chant XXII), puis contre les vengeurs des prétendants massacrés (chant XXIV), on pourra remarquer qu'elle est totalement absente durant les épreuves relatées aux chants IX à XII. Au chant X, c'est le dieu Hermès qui viendra prévenir Ulysse et lui donner l'antidote contre les sortilèges de Circé la magicienne…Une intervention qui paraît en outre plus logique puisqu'Ulysse est, par son grand-père Autolycos, un descendant du dieu. Si Athéna a assisté Ulysse dans « chacune » de ses épreuves, on peut alors s'étonner qu'elle soit absente lors de quelques-unes d'entre elles, comme celles des Lotophages, du Cyclope, d'Eole, des Lestrygons, de Circé, de la nekyia-visite aux Enfers, des Sirènes, de Charybde et Scylla, de l'île du Soleil…On peut imaginer que la déesse l'assiste « en esprit », par le biais de cette mètis qui est commune à Athéna et à Ulysse ; on peut aussi imaginer qu'Ulysse puise dans cette même mètis de quoi inventer des aventures fictives. Si la déesse n'apparaît pas durant ces aventures des chants IX à XII, c'est parce que le héros s'y invente des épreuves et qu'il ne sait pas encore que la fille de Zeus veille sur lui ! De plus, on note que le reste du texte ne permet pas de témoigner de la véracité (pas plus que de la fausseté) de ce que raconte Ulysse. En effet, il n'y a que quelques-unes des aventures maritimes relatées aux Phéaciens qui sont confirmées par une tierce personne ailleurs dans L'Odyssée. D'abord la « captivité » chez Calypso, qui constitue le point de départ du retour d'Ulysse et le début de L'Odyssée. Télémaque en prend connaissance grâce au récit de Ménélas, qui rapporte ce que lui a appris Protée l'Infaillible : « C'est le fils de Laërte, le seigneur d'Ithaque : je l'ai vu sur une île où il versait de lourdes larmes , dans la demeure de la nymphe Calypso qui le retient contre son gré : il ne peut pas regagner sa patrie, car il n'a ni vaisseau à rames ni marins qui puissent l'emmener sur le dos énorme des eaux » (IV, 555-560). D'autre part, on trouve dans le cours de l'épopée, et ce dès le chant I, des références à deux autres aventures. L'épreuve de l'Île du Soleil et celle du Cyclope sont évoquées dès les premiers vers, lors de l'invocation à la Muse pour l'un : [… par leur propre fureur ils furent perdus en effet, ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d'En Haut, le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…» (I, 7-9)

 

Lors de la première assemblée des dieux, au cours de laquelle Athéna plaide la cause d'Ulysse, pour l'autre : « [… Mais Poséidon, Seigneur des Terres, lui en veut encore pour ce Cyclope dont il a crevé un oeil [… » (I, 68-69). Hors du récit d'Ulysse dans les chants IX à XII, il ne sera fait aucune référence aux aventures merveilleuses du héros : Ulysse est le seul témoin de ce qu'il raconte et les trois épisodes confirmés par une autre source sont ceux qui règlent le destin du personnage et son retour : celui du Cyclope lui vaut la colère de Poséidon et sa perte (donc son égarement) ; celui des troupeaux sacrés du Soleil le conduit, unique rescapé d'une tempête, jusqu'à l'île de Calypso ; l'aventure avec la nymphe marque la fin de l'errance et le point de départ du retour du héros de la guerre de Troie. L'hypothèse d'une fiction créée de toutes pièces par Ulysse est séduisante, mais, si rien ne s'y oppose matériellement, on peut néanmoins se poser la question de son mobile : pourquoi mentir ? pourquoi imaginer des aventures qui n'ont pas existé ? Ulysse, de retour de la guerre, mais bien après la guerre, ne se doit-il pas d'être à la hauteur du héros qu'il est devenu ? Il y a nécessité de justifier une si longue absence, une si longue errance. On peut même dire que, de la même façon qu'il a été provoqué afin de faire la démonstration de sa force lors du lancer du disque, il a été provoqué tacitement par les récits de Démodocos le mettant en scène : après avoir relevé le défi sportif, il doit relever le défi narratif. Les aventures maritimes relatées par Ulysse à la cour des Phéaciens correspondraient donc à une sorte de mythomanie. L'idée peut choquer, mais elle n'est pas absurde : n'est-ce pas ce que fera, vingt-huit siècle après qu'Homère a composé son Odyssée, William Faulkner en rentrant chez lui après la guerre ? Seul témoin de ce qu'il raconte, Ulysse voit donc s'ouvrir devant lui l'espace infini de l'imagination et découvre les pouvoirs du conteur.

 

VI. L'art de conter

L'hypothèse, aussi troublante soit-elle, reste pure hypothèse : lors de ses récits à la cours des Phéaciens, Ulysse a peut-être pris des libertés avec la réalité, inventant tout ou partie de ce qu'il évoque. C'est sans aucun doute une nouvelle preuve de la mètis chère à la déesse Athéna, qui se traduit ici par un art de la parole, voire un artifice de la parole, une sorte de duplicité qui est moins un mensonge qu'un art de conter et qui rapproche l'Ulysse d'Homère de celui qu'a imaginé Jean Giono dans Naissance de l'Odyssée : « Certes, il n'était pas un trop mauvais garçon, mais il avait menti, menti d'affilée, comme on respire, comme on boit quand on a soif, tant et tant qu'il ne connaissait plus le vrai du faux, qu'il n'y avait plus de vrai dans sa vie, son imagination cristallisant sur chaque brin de vérité une carapace scintillante de mensonges » (p. 99). Il est difficile de savoir avec certitude si Ulysse ment, ou jusqu'à quel point il ment, quelle est la limite de son imagination. En revanche, si l'on envisage son discours sous l'angle d'un récit qui vient en quelque sorte répondre à ceux de l'aède Démodocos, on constate qu'il ment de mieux en mieux, qu'il conte de mieux en mieux.

 

D'abord, on note qu'il semble apprendre à conter à mesure qu'il conte puisque ses récits prennent de plus en plus d'ampleur, tant en longueur qu'en merveilleux : après avoir évoqué la razzia chez les Cicones, une scène bien ordinaire qui est expédiée en moins de trente vers (IX, v. 39-66), Ulysse relate aussi brièvement la rencontre avec les Lotophages qui consomment une plante étrange (IX, v. 83-104) avant d'en venir à l'aventure du Cyclope. Cette fois, on bascule dans un univers merveilleux et le narrateur prend son temps pour raconter puisque cette partie de son récit s'étend sur plus de 45o vers (IX, v. 105-566) : il décrit les lieux, met en scène les différents personnages et leur donne la parole, ménage le suspense. C'est même à cette occasion que le conteur se trahit puisqu'il révèle des détails de la vie des Cyclopes qui correspondent à une sorte d'omniscience : Nous atteignîmes un pays de hors-la-loi, les Cyclopes ; ceux-ci, faisant confiance aux Immortels, ne plantent pas de plantes de leurs mains ni ne labourent ; tout pousse sans labour et sans semailles dans leurs terre, l'orge comme le blé, et la vigne portant le vin [… Ils n'ont pas d'assemblée pour les conseils et pas de lois [… Les Cyclopes n'ont pas de vaisseaux rubiconds ni de ces constructeurs de navires pour leur bâtir des vaisseaux bien pontés, prompts à toutes besognes (IX, v. 106à 127). On peut s'interroger : comment un simple voyageur qui « part sonder ces gens, apprendre qui ils sont » (IX, 174) peut-il en savoir autant sur ces Cyclopes ? Le même phénomène se répètera lors de l'épisode des troupeaux sacrés du Soleil, au chant XII : des vers 333 à 366, Ulysse fait le récit de ce qu'il s'est passé et dit alors qu'il se trouvait de l'autre côté de l'île, et qu'en plus il était endormi ! En outre, on remarque qu'Ulysse, comme s'il prenait de l'assurance, embarque ses auditeurs dans des aventures qui sont de plus en plus merveilleuses : on l'a vu, de la razzia qui constituait une pratique très ordinaire, on passe rapidement dans un univers qui est peuplé de monstres, de magiciennes, de Sirènes, et de dieux, bien sûr, jusqu'à la porte des Enfers. C'est d'ailleurs avec cet épisode ultime qu'Ulysse semble en pleine possession de son talent de conteur. Il joue non seulement les effets d'annonce, puisque la nekyia est évoquée par Circé lors du chant X, mais aussi les effets de « coupe » puisque, comme la Schéhérazade des Mille et Une Nuits, il interrompt son récit au moment le plus palpitant, lors du « défilé » extraordinaire des femmes légendaires : Certes, je ne pourrais te nommer ni t'énumérer toutes les femmes de héros, toutes les filles que je vis : la nuit céleste avant s'achèverait. Mais il est temps d'aller dormir, que je rejoigne l'équipage ou que je reste ici. Vous et les dieux, songez à mon départ (XI, 328-332).

A la demande de l'auditoire « sous le charme » (formule utilisée pour caractériser auparavant les récits de Démodocos), Ulysse reprend son récit et, comme pour satisfaire les attentes d'un public qu'il sait alors captivé, il « passe en revue » tout ce que les Enfers comptent de héros : Agamemnon, Achille, Patrocle, Antiloque et Ajax, puis Tytos, Tantale, Sisyphe, Héraklès…C'est comme si, emporté par sa verve, le conteur se laissait emporter ! De ce point de vue, si L'Iliade était l'épopée du guerrier, L'Odyssée apparaît bien comme l'épopée du conteur : la fonction de conteur y est valorisée et omniprésente, et on pourrait même dire qu'à travers ses personnage, Homère met en scène la puissance de la parole, du récit. Avant L'Odyssée, la gloire d'Ulysse est celle liée au cheval de Troie ; avec L'Odyssée, cette gloire tient avant tout au récit qu'Ulysse fait de ses propres aventures, que celle-ci soient vraies ou pas. A cet égard, le revirement d'opinion d'Achille lorsqu'Ulysse le rencontre aux Enfers est significatif. Comme si la seule gloire qui valait vraiment était celle qui, grâce à la parole, a conféré une véritable immortalité à ces héros du passé…En ce sens, on peut considérer L'Odyssée comme un éloge de la littérature.


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