Lorsque j'ai appris la nouvelle, lorsque vous m'avez téléphoné mardi dernier, j'étais assis devant un café à Paris ; après la très brève conversation où j'ai entendu des applaudissements je me souviens avoir raccroché, avoir regardé autour de moi, m'être levé (ai-je payé mon café ? Je n'en sais rien, je ne crois pas, j'y ai souvent repensé depuis) et avoir déambulé, un peu perdu. J'ai marché, combien de temps je l'ignore, cinq ou dix minutes, au hasard, avant de prendre à nouveau mon téléphone et d'appeler un ami. Pendant ces cinq ou dix minutes je n'avais qu'une pensée : et si on s'était trompé ? S'il s'agissait d'un malentendu ? Si on m'avait appelé par erreur, au lieu d'un autre ? Il m'a fallu tout le froid de Paris ce jour là pour me convaincre (le froid est un principe de réalité, peu propice à l'illusion, contrairement aux grandes chaleurs) que tout cela était probablement vrai et que, vous tous, vous aviez choisi de récompenser mon livre. Je ne me laisse pas facilement aller à la joie en public, mais là, au coin du Boulevard Saint Germain et de je ne sais quelle autre rue tout aussi littéraire et respectable, je me suis laissé aller à une gigue, ou à une danse de Saint Guy improvisée qui a dû horrifier les passants, puis calmé, je me suis rendu chez mon éditeur.
Quelle surprise d'imaginer que des lycéens puissent être sensibles à cette petite histoire si lointaine de Michel-Ange à Constantinople. On dit de vous si souvent que vous n'êtes intéressés ni par l'histoire, ni par la littérature. Votre choix montre qu'on a tort. Qu'on peut éveiller votre intérêt. Que la jeunesse n'est pas réductible aux images qu'on a d'elle. Et surtout, que vous aimez les récits. Je me souviens de ce lycéen lors de la rencontre à Paris qui me disait que mon livre était le premier livre qu'il avait lu en entier, qu'il avait été fier de terminer et dont il se souviendrait. Nous étions quatorze sur cette liste. Quatorze romans, vous en avez lu beaucoup, vous avez débattu, vous m'avez choisi. Merci beaucoup. C'est une injustice pour les autres romans de la liste, et je voudrais avoir une pensée ici pour ceux qui n'ont pas voté pour moi, qui ont préféré d'autres textes. Ce qui compte c'est la diversité, la diversité des livres et des lecteurs, et des rencontres qu'ils provoquent. La lecture, c'est l'altérité, le plaisir de la compagnie de l'autre, de la différence. J'espère que cette aventure vous aura donné envie (si vous ne l'aviez pas déjà auparavant) de poursuivre la découverte des livres, des livres et du monde au-delà. Vous avez dessiné pour moi la plus belle des cartes : Bruxelles Outremont Belfort Vincennes Nîmes Mulhouse Roanne Cherbourg Fameck Valence Ussel Annecy Vitré Colmar Sègre Dijon Orléans Guer Amiens Maurepas Lunéville Lequesnoy Lannion Budapest Chelles Chamalières Luynes Dunkerque Grenoble Valbonne Reims le Mesnil Quimper Paris Perpignan Vence Marseille Pessac Sille Le Guillaume Menton Brest Vierzon Bron Montpellier Strasbourg Yvetot Nogent Rueil Toulon Nantes Toulouse Touts Poitiers et Rennes, du Québec à la Hongrie, des petites villes des grandes, et cette carte unit Hugo, Pascal, Camus, Matisse, Saint Ex, Péguy et tant d'autres. Cette carte est magnifique. Mais ce qui compte au-delà de la beauté de la carte, c'est le territoire, vous tous, et je ne vous remercierai jamais assez.
À très bientôt j'espère,"
Mathias Enard.