Talisma Nasreen, femme écrivain qui risque la mort dans son pays
Pour les 2nde6 qui travaillent sur la censure et le rôle de la littérature dans la société, pour les 1ST2S3 qui travaillent sur la condition féminine, ce documentaire sur l'écrivain Talisma Nasreen qui est menacée de mort par les fondamentalistes islamistes et contrainte à l'exil:
http://videos.arte.tv/fr/videos/taslima_nasreen_sans_domicile_fixe-3551394.html
Tallisma Nasreen :
Femmes, manifestez-vous! Paris, Des Femmes,1994,106 p.
Compte rendu de ce livre:
En 1993, Taslima Nasreen a vu son ouvrage
Lajiya (La honte) banni par legouvernement de son pays d'origine, le Bangladesh. Cette oeuvre de fiction, où
elle raconte les atrocités commises par une famille musulmane envers son
voisinage hindou, a été perçue comme une critique de l'Islam, qui encourageait
l'incompréhension et la violence.
L'auteure fait référence à ce fait dans l'un des articles du recueil présenté
ici : elle y explique que son oeuvre était basée sur un fait vécu et que la religion
sert trop souvent à diviser les humains.
Femmes, manifestez-vous! est en fait uneanthologie d'articles parus en 1989 et en 1990 dans la presse. Si ces articles ont
connu un grand succès dès leur parution, ils ont aussi attiré l'attention des
intégristes musulmans sur leur auteure, qui a été l'objet d'une condamnation à
mort de leur part, la forçant à l'exil, et d'accusations de la part du gouvernement
pour outrage à la religion.
Les textes présentés dans le recueil visent à dénoncer les diverses
facettes de l'oppression des femmes au Bangladesh, en particulier en ce qui
concerne la religion et la société islamiques. Les articles, très courts, sont
manifestement conçus pour provoquer la discussion et l'action. Certaines
constatations peuvent parfois sembler simplistes si l'on oublie de les replacer
dans le contexte où vivait Taslima Nasreen. En effet, les femmes restent au
Bangladesh des êtres subordonnés. Nasreen en donne un exemple frappant
lorsqu'elle raconte une visite à l'entrée d'un cimetière interdit aux femmes comme
aux animaux (p. 27) : « Elles n'ont donc le droit d'entrer dans un cimetière que
lorsqu'elles sont mortes. Serait-ce que la mort leur permet enfin d'être libres ? ».
Les femmes doivent être soumises à leur mari et accepter d'être traitées en
inférieures. L'ouvrage de Nasreen en fournit de nombreux exemples. En tant
qu'êtres dépendants, les femmes sont perçues comme marginales si elles
affirment un tant soit peu leur indépendance ou leur intelligence : on ne
s'intéresse au voyage en Inde de l'auteure, dans une conversation, que pour
savoir quel homme l'accompagnait; les femmes, même instruites (20 p. 100
seulement des femmes savent lire), ne lisent pas, n'affirment pas leurs opinions,
puisque, si elles le font, elles sont rejetées, ignorées ou même violentées.
L'auteure aborde diverses facettes de la violence envers les femmes. Elle
rapporte l'humiliation des femmes souvent appelées « pute », « pourriture »
(nashta),
des femmes traitées en objets publicitaires (p. 88) : « Comme lesvêtements sont posés sur des cintres dans les armoires, certaines femmes sont
accrochées à des cintres invisibles chez leur mari, qui les utilisent en cas de
besoins ». Elle raconte des expériences de violence quotidienne qu'elle a elle-même connues ou qu'ont vécues des femmes proches : brûlures de cigarette
par un passant, harcèlement dans la foule, mais aussi femmes violées par
plusieurs hommes, défigurées au vitriol, brûlées par une écharpe mise à feu par
un passant, contaminées par leur mari qui visite les prostituées. L'auteure parle
aussi de la violence conjugale, des femmes battues ou violées par leur mari et
dont les cris, entendus à travers le voisinage, ne suscitent aucune réaction
puisque certains écrits religieux le permettent - ou du moins sont interprétés en
ce sens. La religion musulmane est montrée par l'auteure comme un moyen
central d'oppression des femmes. Rites, prières, coutumes et lois, tout contribue
à leur humiliation (p. 20) : « un mari a tous les droits sur sa femme, a dit Allah; elle
lui appartient ».
Nasreen aborde également deux questions débattues mondialement : le
port du voile islamique et la généralisation de l'échographie. Au Bangladesh, les
femmes portent le purdah, un voile de deux à trois mètres qui enveloppe le corps
entier et dont le port est justifié selon la religion comme un moyen d'éviter aux
hommes d'être tentés par les femmes. Cependant, l'auteure affirme que cette
croyance déresponsabilise les hommes quant à leurs actes et limite les femmes
(p. 40) : « C'est quand surgit la violence de l'âge noir que les humains se
cachent pour échapper à leurs semblables ». Surtout, « ce n'est pas en faisant
porter aux femmes la responsabilité de l'obsession des hommes ni en les
obligeant à s'enfouir dans des vêtements religieux que l'on construira une
société moderne capable d'améliorer le sort de tous ».
L'utilisation de l'échographie pour choisir d'avorter les foetus féminins est
une tendance tragique mais nette dans les pays où les femmes sont peu
valorisées. Si au Bangladesh la coutume de brûler les femmes sur le bûcher
funéraire de leur mari est en voie de disparition, l'utilisation de l'échographie en
perpétue l'esprit, selon Nasreen (p. 30) : « On continue à brûler vives les
femmes sur les bûchers de la dot, de l'oppression, de la tradition, des lois et de la
religion ».
C'est pourquoi Taslima Nasreen en appelle à la solidarité et à la mobilisation
des femmes. Lorsqu'on habite l'Occident, lorsqu'on sait ce que l'auteure a subi
pour s'être exprimée, la fin de la lecture de son courage nous laisse désemparée.
Comment est-il possible qu'encore aujourd'hui des femmes vivent ainsi ? Si
Taslima Nasreen appelle à l'action les femmes de son pays, la lecture de son
recueil est aussi un incitatif à la solidarité internationale (p. 13) : « Femmes,
libérez-vous des morsures de la peur pour vous tenir debout, droites et fières ».
France Gagnon
Diplômée en études féministes
Université Laval