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L'écriture de L'Odyssée

Par F. Thibault - publié le mercredi 3 novembre 2010 à 15:25 dans Terminale L

L'écriture de L'Odyssée

 

Ce qui fait la littérarité d'un texte, c'est, naturellement, son écriture, le style de l'auteur. C'est la question que l'on peut donc se poser au sujet de L'Odyssée : y a-t-il des particularités dans l'écriture de cette oeuvre ? Quelles sont-elles ? Dans la mesure où L'Odyssée constitue l'un des récits fondateurs de la littérature occidentale, il peut sembler saugrenu de poser une question relative à son écriture. Peut-être faut-il considérer que sa valeur est d'abord historique et mythographique : le livre d'Homère est avant toute chose un témoignage sur notre histoire, sur les origines de la littérature, sur l'imaginaire de la Grèce antique... Toutefois, s'il reste quelques bribes des leçons précédentes, vous savez que l'oeuvre d'Homère a été fluctuante pendant plusieurs siècles, passant d'aède en aède jusqu'au VIème siècle av. J.-C., date à laquelle le texte est officiellement fixé par écrit. Au-delà d'une écriture proprement homérique (si l'on considère qu'il y a un Homère auteur de L'Iliade et de L'Odyssée), on peut aussi se demander quelle peut être l'incidence de son oralité originelle. On va donc s'intéresser aujourd'hui à ce qui fait la spécificité de l'écriture d'Homère dans L'Odyssée, d'abord en traitant à la question capitale de l'oralité, ensuite en observant les images de l'épopée. Enfin, en guise d'épilogue, on dira un mot de la question de la traduction de L'Odyssée en général, et de celle de Philippe Jaccottet en particulier.

 

I. Un poème épique

Hors celle de Philippe Jaccottet, la plupart des traductions de L'Odyssée sont en prose et induisent souvent en erreur sur la nature première du texte d'Homère. Rappelons-le à nouveau, L'Odyssée est une oeuvre poétique, un texte que les aèdes récitaient à haute voix en s'accompagnant d'une phorminx, sorte de lyre à quatre cordes. Tout d'abord, on peut dire que ce choix marque, à cette époque et pendant de nombreux siècles ensuite, la nature littéraire (et inspirée) de l'oeuvre : la versification distingue clairement le texte du langage ordinaire et le désigne comme « epos », une parole particulière (une forme versifiée qui marquera en France, au XVIIème siècle en particulier, les oeuvres littéraires de qualité, comme la poésie ou la tragédie en vers, alors que les oeuvres en prose sont pendant longtemps considérée comme inférieures). D'autre part, c'est la nature orale de l'oeuvre qui livre une des clefs de son écriture. En effet, L'Odyssée est composée de 12 000 vers : une somme qui, pour les contemporains déshabitués au « par coeur » que nous sommes, paraît impossible à apprendre sans le soutien d'un support écrit. Il se trouve que, comme l'a montré Milmann Parry en 1928, dans une thèse consacrée à L'épithète traditionnelle chez Homère, la versification elle-même contribuait à l'assimilation de l'oeuvre. Le vers utilisé dans l'épopée, l'hexamètre dactylique, offrait à l'aède quelques « trucs » pour retenir le texte et improviser avec une certaine aisance. En tant que lecteurs français, les subtilités de l'hexamètre dactylique ne nous concernent que très peu. En revanche, son fonctionnement permet de comprendre en partie ce que l'on appelle l'écriture homérique.

 

Qu'est-ce qu'un hexamètre dactylique ? C'est un vers composé, comme son nom l'indique, de six mesures (hexa-), et dont la musicalité tient, non pas à la rime (comme en français), mais à un rythme interne qui correspond à une succession de syllabes courtes et de syllabes longues (en langue grecque), le tout entrecoupé de pauses prédéfinies. Chaque mesure est composée soit de deux syllabes longues, que l'on appelle un spondée (— —), soit d'une syllabes longues et deux brèves, que l'on appelle dactyle (—  ). L'avant dernière syllabe est toujours un dactyle (d'où sont nom d'hexamètre dactylique, car le dactyle ressemble à une phalange de doigt, dactulos en grec). La dernière mesure est toujours un spondée ou un trochée, c'est-à-dire une mesure composée d'une longue et d'une brève (— ). L'aède de l'antiquité se retrouve donc face à un vers qui est sujet à variations, puisqu'il peut jouer sur les possibilités offertes par les deux modèles ci-dessous :

—|

—|

—|

—|

—|

—

—— |

—— |

—— |

—— |

—|

——

Cette contrainte métrique explique en partie la reprise de demi-vers ou de vers entiers au cours de l'épopée, car ils constituent en quelque sorte des formules « clef en main », des unités faciles à placer et qui facilitent la mémorisation du texte. C'est ce qui conduit aux multiples répétitions que l'on rencontre dans le cours de L'Odyssée (mais il en va de même dans L'Iliade), comme ce que l'on appelle les « épithètes homériques » ou encore « vers formulaires », qui servent à caractériser les différents personnages par exemple. Ainsi, Zeus est « l'Assembleur des nues » et Poséidon « l'Ebranleur des terres », Hermès est « l'Eblouissant » ou « à la baguette d'or », Athéna est la « déesse aux yeux brillants » ou « aux yeux de chouette » tandis qu'Homère parle de Nausicaa « aux bras blancs ». Il en va de même pour les lieux ou les objets : la mer est « violette », « brumeuse », « grise », « vineuse », « poissonneuse » ; les fauteuils sont « aux clous étincelants » ou « d'argent »…Le choix du mot est déterminé par la nécessité métrique, le rythme imposé par le vers. Voilà qui explique qu'au fil des chants, Ulysse soit « endurant », « patient », « ingénieux », « l'homme aux mille ruses », « aux mille tours », parfois même si l'emploi de l'épithète peut nous sembler incongru à ce moment précis de l'action, ou tout simplement inutile. C'est le même processus qui justifie les épithètes d'identification qui ponctuent l'épopée : si Ulysse est souvent présenté comme « fils de Laërte » et Athéna « fille du grand Zeus », ce n'est pas tant pour identifier clairement le personnage en reconstituant sa généalogie (car qui ne sait qu'Athéna est la fille de Zeus ?), mais surtout pour « caler » des vers. L'aède dispose donc de vers « en kit », des trucs de récitation qui leur permettaient non seulement de retenir plus facilement les épopées qu'ils devaient conter, mais aussi d'improviser à partir de bases fixe.

Ce système ne concerne pas seulement les « épithètes homériques » : il s'étend à ce que l'on appelle les « vers formulaires », cette fois des vers complets qui se répètent, eux aussi, tout au long de L'Odyssée, en jouant parfois sur des variations minimes : « Ainsi lorsque l'Aurore aux doigts de rose eut pris Orion » (V, 121) ; « Lorsque parut la fille du matin, l'aube aux doigts roses » (V, 228) ; « Lorsque parut la fille du matin, l'aurore aux doigts de rose » (VIII, 1). Outre leur fonction « économique » dans la narration, puisqu'elles permettent à l'aède de ménager sa mémoire et d'avoir toujours un stock de formules toutes prêtes, ces « formules homériques » assurent aussi l'unité du récit tout en le rythmant, puisque ce sont toujours les mêmes expressions qui reviennent pour marquer la succession des jours, le moment des repas, les prises de paroles, etc. Le système des formules n'est pas un phénomène mineur de l'art d'Homère puisque sur les 12 000 vers de L'Odyssée, environ 4 000 sont concernés. Un tiers donc du poème serait ainsi constitué d'effets « mécaniques » de répétitions et/ou de variations !

 

II. Les images homériques

Un autre aspect de la poétique d'Homère (on entend par poétique les procédés littéraires caractéristiques d'un auteur, d'une oeuvre, d'un thème, etc.) concerne l'emploi d'images qui ponctuent le texte et ajoutent du sens au propos du poète. On peut ainsi relever de multiples images qui associent les actions humaines au monde animal ou, plus généralement, au monde naturel. La rapidité de mouvement est rendue par une comparaison avec des oiseaux comme la mouette (V, 51) ou le pétrel (V, 353), ou avec le souffle des vents (VI, 22). La force d'Ulysse est associée à cinq reprises au lion (sur les sept images impliquant le fauve) : il s'agit d'une image traditionnelle qui s'inscrit dans le prolongement direct de L'Iliade qui oppose la valeur guerrière du héros à la lâcheté des adversaires (ces « biches » que seront les prétendants dans la dernière partie de L'Odyssée). Mais Homère détourne aussi la tradition en riant de son propre héros, peut-être même des lieux communs de l'écriture épique. Quand Ulysse se montre à Nausicaa et à ses servantes, il est qualifié de « lion des montagnes, assuré de sa force » (VI, 130-136). Il n'est plus question de guerrier ou de bataille, comme on pourrait le penser avec cette image épique, mais d'un homme nu qui s'avance vers des jeunes filles à cause de son ventre, son « maudit ventre » qui le fait souffrir non de désir, mais de faim ! Le Cyclope est lui aussi comparé au fauve léonin (IX, 292-293) : il n'est pas non plus question d'un quelconque roi des animaux, mais d'une bête qui dévore tout, entrailles, chair et os.

Les descriptions des personnages s'appuient elles aussi sur la nature : Ulysse à « une toison bouclée comme la fleur de la jacinthe » (VI, 230) et l'éloquence du héros le fait habilement comparer Nausicaa à un « jeune palmier ». J'imagine que la comparaison au palmier n'a pas grand-chose de séduisant pour des jeunes femmes du XXIème siècle, mais, dans le contexte de L'Odyssée, c'est plutôt flatteur dans la mesure où le palmier est un symbole de fertilité, de richesse. De façon générale, on voit que la poésie d'Homère est simple, concrète et naturelle : elle s'appuie, et c'est bien normal, sur le monde de l'auditeur. Comme le signale Jacqueline de Romilly, « tout se voit, s'entend, se touche, dans Homère ». L'auteur évoque en effet très souvent les éléments naturels comme « l'eau blanche », « les tendres prés », les différentes variétés d'arbres (cèdre, thuya, peuplier, aune, cyprès), les animaux (chouettes, éperviers, corneilles) en jouant sur les sensations auditives (les « criardes corneilles ») ou olfactives (« des peupliers qui sentent bon », « l'odeur très loin du cèdre et du thuya bien sec se consumant parfumait l'île »). On peut également mentionner les nombreuses personnifications qui donnent, elles aussi, une dimension concrète à ce qui est évoqué : il suffit par exemple de citer cette fameuse aube, qui est systématiquement aux doigts de rose ou aux doigts roses, ce qui suggère, en télescopant l'image du matin avec celle de la femme et de la fleur, une douceur et une délicatesse extrêmes. De la même façon, la personnification du vent qui, au chant V, « jetait » Ulysse et le « renvoyait » comme un ballon souligne bien la puissance des éléments et la faiblesse de l'homme qui n'est plus qu'un jouet (v. 331-332).

 

III. La question de la traduction

La traduction sur laquelle nous travaillons est l'oeuvre d'un poète, Philippe Jaccotet. Comme il le relate dans l'interview du Magazine Littéraire consacré à Homère, il s'agissait de sa première traduction, et presqu'un accident. Au-delà de l'aspect anecdotique, cette traduction qui a aujourd'hui plus de cinquante ans (1955) venait après d'autres grandes traductions, dont certaines faisant autorité comme celle de Victor Bérard, et pose le problème quasi insoluble de la traduction-trahison d'un texte dans une autre langue et une autre culture. Si un texte est éternel, sa traduction ne l'est pas : elle est toujours le reflet de la perception d'un traducteur, d'une époque, d'un point de vue ou d'une visée, etc. Bref, une traduction est en même temps une lecture, et elle nécessite donc d'être renouvelée régulièrement. Que nous apprend la lecture de l'interview de Philippe Jaccottet (et qui est susceptible d'éclairer la lecture de l'oeuvre, de mieux la comprendre) ?

Que Philippe Jaccottet a envisagé son travail en tant que poète et non en tant qu'helléniste.

Qu'il a refusé de traduire le poème homérique en utilisant la prose rythmé, ce qui aurait, selon lui, faussement imité le grec. Il choisit une longueur de vers originale : 14 syllabes. On obtient ainsi une longueur assez noble, mais qui se distingue néanmoins du classique et pompeux alexandrin.

Qu'il a essayé de produire une traduction la plus littérale possible, en conservant ce qui pouvait apparaître comme des défauts mais qui constituent la spécificité du texte homérique, comme les répétitions des vers formulaires.

 


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