L'Odyssée est-elle une épopée?
La question repose sur une notion littéraire qu'il vaut mieux essayer de cerner avant de commencer toute réflexion sur l'oeuvre : l'épopée. Selon l'Encyclopaedia Universalis, « proche du mythe, l'épopée chante l'histoire d'une tradition, un complexe de représentations sociales, politiques, religieuses, un code moral, une esthétique. A travers le récit d'épreuves et des hauts faits d'un héros ou d'une héroïne, elle met en lumière un monde total, une réalité vivante, un savoir sur le monde ». Si la définition paraît trop complexe pour aborder le problème de L'Odyssée, on pourra recourir plus simplement au dictionnaire Le Robert : « Long poème (et plus tard, parfois, récit en prose de style élevé) où le merveilleux se mêle au vrai, la légende à l'histoire et dont le but est de célébrer un héros ou un grand fait. » Ce qui a été vu de l'oeuvre d'Homère doit permettre d'apporter des éléments de réponse, voire des nuances si on approfondi sa réflexion et/ou si on confronte L'Odyssée à L'Iliade.
I. L'Odyssée : un poème épique
Pour aller vite, on pourrait dire que le texte est, de toute évidence, une épopée : la traduction versifiée de Philippe Jaccottet rappelle au lecteur que l'oeuvre est bien un long poème. Comme le rappelle l'helléniste Gérard Lambin dans son livre
L'Epopée. Genèse d'un genre littéraire en Grèce, ce que les Anciens nommaient l'epopoïa, signifiait, littéralement, « fabrication de l'epos », l'epos étant une parole qui se distinguait de la mélè, la poésie lyrique.L'épopée était donc une forme de poésie parlée, celle à laquelle se livraient les aèdes, qui psalmodiaient leur texte en s'accompagnant d'une sorte de lyre à quatre cordes, la
phorminx, à l'instar de Démodocos chez les Phéaciens. Parole qui mérite d'être dite, l'épopée est donc une poésie parlée, comme le rappelle le tout début de L'Odyssée, lorsque le poète invoque la Muse : « Ô Muse, conte-moi l'aventure de l'Inventif… », ce que l'on trouvait déjà au premier vers de L'Iliade : « Chante, déesse, la colère d'Achille… ». L'épopée est une poésie narrative1. De plus, c'est cette forme versifiée qui explique l'usage de ces expressions répétitives comme « Aurore aux doigts de roses », « Athéna aux yeux étincelants » et bien d'autres : il s'agit de « trucs » de poètes afin que le vers corresponde à la longueur souhaitée tout en facilitant le travail d'apprentissage du poème.[
Un détail sur lequel il faudra s'interroger est l'attitude d'Ulysse lorsqu'il conte, à la suite de Démodocos, ses aventures à la cour des Phéaciens : ne fait-il que relater les épisodes de son voyage ? Rivalise-t-il avec Démodocos en devenant à son tour aède de sa propre épopée, ce qui produit un effet de spécularité assez vertigineux… ]
D'autre part, si
L'Odyssée multiplie les épisodes merveilleux, avec l'intervention des dieux, la descente aux enfers, les objets magiques, les métamorphoses, les créatures surnaturelles, etc., on sait aujourd'hui que les récits d'Homère ne sont pas pure fiction, pure imagination. Les fouilles archéologiques de Schliemann et les travaux de Bérard ont montré que L'Iliade comme L'Odyssée reposent sur une réalité historique, géographique, sociale… Enfin, les premiers vers de chacun des deux textes annoncent qu'il va être question de célébrer les exploits d'un héros : L'Iliade est consacrée à la colère d'Achille, L'Odyssée à l'aventure d'Ulysse, deux figures éminemment héroïques de l'imaginaire grec, et au-delà, de l'imaginaire occidental. Au-delà, on pourrait même dire que L'Odyssée est une sorte de « super-épopée », une épopée « au cube » dans la mesure où elle épuise le champ des possibles du genre. Dans le dossier qu'il consacre à une édition de l'oeuvre, l'helléniste Paul Demond rappelle que les aèdes étaient chargés de raconter les « belles histoires » qu'ils connaissaient au cours des festins. « Ces histoires, ce sont des aventures magiques en mer, ou bien des grandes batailles ou encore des récits sur les dieux ». Or L'Odyssée présente ces trois aspects, comme si Homère avait concentré en un seul récit toutes les possibilités de l'épopée. On a donc retrouvé tous les critères évoqués dans la définition du dictionnaire Le Robert. Toutefois, on peut aller plus loin.
II.
L'Odyssée ou « ce qui mérite d'être conté »Parole poétique et parole fabulatrice, l'épopée est d'abord un récit qui est tendu vers un enjeu capital : l'exemplarité. L'aède ne se contente pas seulement de proposer à ses auditeurs un récit divertissant, mais aussi un modèle, une célébration des héros du passé. L'épopée chante certes un âge d'or révolu (puisque l'on sait depuis Hérodote, se plaignant de la jeunesse paresseuse, irrespectueuse et superficielle, que c'était mieux
avant), et glorifie un passé mythique comme la France à longtemps célébré « nos ancêtres les Gaulois » ou la grande épopée que furent le Premier Empire et les conquêtes napoléoniennes. Dans L'Epopée. Genèse d'un genre littéraire en Grèce, Gérard Lambin rappelle que la notion de mythos, d'histoire, est essentielle dans l'épopée, tout comme dans la tragédie. Les deux traits majeurs que sont le grandissement et la simplification permettent à l'épopée de transfigurer une réalité, souvent peu glorieuse, et de la porter au niveau du mythe : le siège laborieux d'une cité d'Asie Mineure devient une lutte de dix ans de toute la Grèce coalisée contre l'inexpugnable forteresse de Troie /Ilion (qui donne ainsi son nom à L'Iliade) ; le retour erratique d'un vétéran de cette même guerre devient une quête merveilleuse qui, elle aussi, s'étend sur dix années.En outre, l'épopée propose à son auditoire des modèles de comportement, des valeurs qui constituent le socle d'une société donnée :
L'Iliade chante le kléos, la gloire d'Achille tandis que L'Odyssée célèbre le nostos, le voyage de retour d'Ulysse. Dans les deux cas, le poète exalte un code d'honneur héroïque, des qualités que l'on donne à imiter. Ainsi, Achille est le prototype du guerrier, sorte de chevalier sans peur avant la lettre, qui se forge un destin en choisissant de mourir jeune mais auréolé d'une gloire immortelle… ce qui est arrivé puisque, depuis le nom d'Achille est resté dans nos mémoire depuis plus de trois mille ans ! La plus belle preuve du caractère exemplaire de l'épopée et de son héros est Alexandre le Grand, dont on dit qu'il ne se séparait pas de L'Iliade. De son côté, Ulysse est, comme je l'ai déjà signalé en introduction, une incarnation de la mètis, cette qualité éminemment grecque, qui tient de la ruse et de l'intelligence, de la prudence et d'une certaine fourberie, une qualité qui est typique de la déesse Athéna. Mais l'épopée présente aussi une facette plus sombre dans la mesure où elle met en scène le tragique de la condition humaine : les deux livres d'Homère montrent que la vie des hommes leur échappe et qu'ils ne sont que des jouets aux mains des dieux. Bien sûr, les auditeurs de L'Iliade et de L'Odyssée n'étaient peut-être pas si naïfs que l'on croit. Comme l'historien Paul Veyne, on peut légitimement se poser la question : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Les auditeurs ne croyaient peut-être plus aux dieux de l'Olympe, mais ceux-ci ne sont finalement que les avatars du destin et de la condition humaine : ce que l'on voit dans L'Iliade et dans L'Odyssée, c'est l'accomplissement d'une destinée humaine, avec des souffrances qui sont inévitables. Ainsi, dès le début, on sait qu'Ulysse rentrera chez lui, mais après bien des épreuves. Ce que montrent en outre les épopées d'Homère, c'est la démesure tragique qui frappe / dont font preuve certains hommes. L'hybris, qui est le ressort principal des grandes tragédies antiques, est également au coeur des histoires d'Homère : c'est le débordement des passions qui enclenche l'histoire et qui se révèle un péril pour la société. La démesure d'Achille, c'est cette colère annoncée dès le premier vers (la « colère maudite qui causa mille souffrances aux Achéens »), colère qui le pousse à se retirer des combats dans un premier temps, puis à ne pas respecter les rites funéraires lorsqu'il a tué Hector afin de venger son ami Patrocle. La colère, le chagrin, la douleur lui font perdre le sens commun et il fait vaciller les Grecs, puis les règles qui distinguent l'homme de la bête.La démesure d'Ulysse, c'est celle qui est à l'origine de son errance en Méditerranée, c'est-à-dire l'abandon de la prudence rusée qui caractérise d'ordinaire le personnage au profit d'un éclat d'orgueil. Le moment clef a lieu après la très ordinaire et malheureuse razzia chez les Cicones, après l'incursion chez les Lotophages : c'est l'aventure avec Polyphème. Alors qu'Ulysse, lors de cette première aventure merveilleuse, fait preuve d'une remarquable astuce afin de tromper le Cyclope et lui échapper (en l'enivrant d'abord avec du vin, en fabriquant un pieu pour l'aveugler, en lui donnant un faux nom, en utilisant les moutons pour s'échapper de la grotte), Ulysse se rengorge une fois qu'il a rejoint son navire. Avec un orgueil manifeste, il se moque du cyclope et révèle son nom, par pure vantardise : « Mais quand on se trouva à la portée d'un cri, / je lançai ce discours moqueur à Polyphème »(IX, 473-474) ; « J'appelai
le Cyclope encore ; autour de moi, mes gens / l'un après l'autre avec des mots de miel me retenaient : / « Malheureux, que vas-tu irriter ce sauvage ? » (492-494) ; « Cyclope, si jamais quelque mortel / t'interroge sur ton affreuse cécité, / dis-lui que tu la doit à Ulysse, Fléau des villes, / fils de Laërte et noble citoyen d'Ithaque » (502-505)… Là est l'erreur d'Ulysse : il a la folie de croire qu'il est hors de portée et laisse son orgueil s'exprimer imprudemment : en révélant son nom, il s'identifie pour le meilleur (la gloire), mais surtout pour le pire puisqu'il permet au Cyclope d'avoir prise sur lui. Grâce à la connaissance de son nom, Polyphème peut enfin demander du secours : c'est ainsi qu'Ulysse est frappé par la malédiction de Poséidon, père du Cyclope. Ainsi, globalement, l'épopée propose un récit exemplaire à l'homme grec, lui montrant les héros à imiter, lui inculquant les valeurs qui constituent le socle fondamental de leur société (banquet sacrificiel, accueil de l'hôte, rites funéraires, lien conjugal, piété filiale, charité auprès des plus démunis…), de la même façon que les roman de Chrétien de Troyes, en puisant dans un passé mythique et des événements merveilleux, impose les codes de la courtoisie, c'est-à-dire le comportement que l'on vit à la cour d'un seigneur, lorsque l'on appartient donc à ce qui est donc en train de s'imposer comme l'élite politique et sociale de la société féodale du XIIème siècle : valeurs morales, piété, relation avec les femmes, etc.
III.
L'Odyssée est-elle épique ou romanesque ?Les critiques homériques ont souvent noté la différence qui existait entre
L'Iliade et L'Odyssée, une différence qui faisait considérer L'Odyssée comme une oeuvre moderne par rapport à l'épopée classique que serait L'Iliade, voire comme une sorte d'avant-goût de ce que sera le roman… même si la notion est complètement anachronique (et donc à manipuler avec beaucoup de précaution dans les copies et à l'oral). Dans son livre Naissances du roman (1995), l'universitaire Daniel-Henri Pageaux pose clairement la question : « L'Odyssée : premier roman ? ».Pour le critique Mikhaïl Bahktine, dans
Esthétique et Théorie du roman (1978), le roman apparaît non pas au XIXème siècle, considéré comme son siècle d'or, ni au XVIIème siècle, lorsque Mme de Lafayette réinvente le genre et en fixe les lignes directrices avec sa Princesse de Clèves (1678), et pas plus au Moyen Âge, lorsque le mot est utilisé pour nommer les premières oeuvres narratives en langue vulgaire, en langue romane. Pour Bahktine, le roman remonterait à l'Antiquité. Selon lui, le roman existe dès lors que le récit repose sur une dynamique qui représente l'homme dans son devenir. L'Iliade, même s'il s'agit d'une épopée centrée autour d'Achille, implique une collectivité. L'Iliade, c'est l'armée des Achéens contre la cité troyenne, c'est la lutte entre deux empires. Au contraire, L'Odyssée est l'aventure d'un homme seul. Tous les autres héros sont rentrés chez eux (Nestor et Ménélas dans les chants III et IV). Ulysse est loin de chez lui, souffre de ne pouvoir rentrer, souffre des épreuves qu'il doit endurer. Au début du récit, il n'est plus rien : sa quête de retour est aussi une quête d'identité. Il lui faut retrouver son nom (« Personne »), sa famille, sa patrie, son statut d'homme, de père, de mari et de roi. Bien qu'Ulysse ne soit plus un enfant, L'Odyssée ressemble un peu au bildungsroman du XIXème siècle, le roman de formation qui permet au personnage de « grandir » et devenir lui-même. En effet, à bien y regarder, Ulysse est d'abord celui qui perd tout et se perd : égaré par la volonté des dieux en Méditerranée, il perd symboliquement son nom, il perd petit à petit tous ses compagnons, il perd son apparence, il perd même la maîtrise de sa vie lorsqu'il devient le personnage du récit de Démodocos chez les Phéaciens ! L'Odyssée ne s'achève que lorsqu'il a recouvré sa place au sein de l'oikos (communauté) ithacien, ce qui correspond simultanément à un retour à l'ordre de ce même oikos. Ce n'est donc pas sans raisons que le retour d'Ulysse dans sa patrie se fait par une succession de reconnaissances : Eumée le porcher (l'individu le plus humble), son fils Télémaque, le chien Argos, la nourrice Euryclée, puis son épouse Pénélope. Enfin, au dernier chant, c'est par son propre père qu'il est reconnu. En retrouvant sa place dans sa famille, son peuple, son royaume, Ulysse redonne à son univers une stabilité qui fera penser à Baudelaire : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté / Luxe, calme et volupté » (« L'Invitation au voyage »). La seconde chose qui plaide en faveur d'une dimension romanesque de L'Odyssée est son caractère, sinon plus réaliste, du moins plus humain. En effet, il est difficile de parler de réalisme lorsque le texte présente des aventures aussi merveilleuses que des rencontres avec des cyclopes, des sirènes ou une magicienne comme Circé, qu'une descente aux enfers où le héros peut discuter tranquillement avec des défunts, et où les dieux et déesses ne cessent de faire intrusion. En revanche, à la différence d'Achille, Ulysse est un homme, rien qu'un homme. Il n'est donc pas un héros au sens étymologique du terme, mais on peut lui accorder un héroïsme plus moderne. Parce qu'il n'a pas de sang divin qui coule dans ses veines, parce que ses exploits tiennent moins à ses capacités physiques qu'à sa ruse et sa force de caractère (son obstination à vouloir rentrer chez lui), et aussi parce qu'il est, comme on vient de le voir, confronté à la question de son identité, Ulysse est un « héros ordinaire » (si l'on peut utiliser cet oxymore), un être dont l'humanité le rapproche bien plus du lecteur/auditeur et de ses préoccupations… D'autre part, on peut se demander si, par bien des points, L'Odyssée n'est pas une sorte d'épopée en négatif de L'Iliade. Il ne s'agit pas encore de transformer, comme au Moyen Âge et à la Renaissance, le genre noble en un genre bas, à l'instar des oeuvres de Rabelais, mais L'Odyssée apparaît comme une suite de L'Iliade tout en en constituant une critique et une mise en pièce de l'épopée traditionnelle. Pour s'en convaincre, il suffit de s'appuyer sur quelques exemples.1) La catabase offre un épisode qui vient totalement inverser les valeurs de L'Iliade : alors qu'il avait choisi de mourir jeune en échange d'une gloire immortelle, Achille manifeste un regret sans ambiguïté lorsqu'il se retrouve face à Ulysse. « J'aimerais mieux être sur terre domestique d'un paysan, / fût-il sans patrimoine et presque sans ressources, / que de régner ici parmi les ombres consumées… » (XI, v. 489-491). Il y a là un renversement qui a profondément troublé les lecteurs d'Homère… et qui semble mettre en question la grandeur héroïque, les valeurs de l'épopée traditionnelle, pour valoriser un aspect plus humain et plus matériel qui correspond davantage au roman.
2) L'un des récits de Démodocos lors du séjour d'Ulysse chez les Phéaciens concerne les amours d'Aphrodite et Arès, une séquence que certains considèrent comme une interpolation, c'est-à-dire un épisode qui a été rajouté. En effet, avec ce récit (en abyme), on assiste à une véritable comédie qui est plus proche du théâtre de boulevard du XIX
ème siècle que de l'épopée antique : non seulement on y assiste au cocufiage d'Héphaïstos, mais on voit aussi comment les deux amants adultères deviennent la risée de l'Olympe après que le mari trompé les a piégés en pleine action ! Une telle trivialité ne s'accorde guère avec l'idée que l'on se fait d'ordinaire de la grandeur épique.3) Face au glorieux Achille, dont la seule présence sur le champ de bataille suffit à faire fuir l'armée des Troyens, le héros n'est plus ce qu'il était ! En effet, à bien y regarder, Ulysse est particulièrement malmené. Naufragé, enlaidi, moqué par Euryale chez les Phéaciens, par les prétendants et des domestiques sous son propre toit, Ulysse n'a guère l'occasion de monter sur le piédestal du héros ! S'il est ce roi qui a contribué à la chute de Troie, c'est néanmoins sous les oripeaux d'un mendiant qu'il rentre chez lui !
4) Enfin, on peut se demander si L'Odyssée n'est pas le roman de l'épopée et si Ulysse est moins un aventurier qu'un conteur. La partie qui correspond aux aventures maritimes est mise en abyme : Homère ne nous raconte pas les péripéties que le personnage à connu sur la mer vineuse, il nous raconte qu'Ulysse raconte qu'il a connu des péripéties sur la mer vineuse… La différence est de taille. Ainsi, cet Ulysse originel porte peut-être déjà ce qui fera l'Ulysse de Jean Giono dans Naissance de L'Odyssée : un être un peu minable, un affabulateur, un mythomane qui s'invente des aventures. En attendant d'y revenir dans les prochaines séances, je soumets donc à votre jugement critique cette question un peu audacieuse : les aventures d'Ulysse ne seraient-elles qu'un conte ? En guise de conclusion, on reviendra à la question initiale : L'Odyssée est-elle une épopée ? La réponse est positive, incontestablement. C'est même une épopée fondatrice dans la mesure où elle va servir de modèle à de nombreux auteurs qui vont, sinon copier, du moins calquer les aventures d'Ulysse (pour ne citer qu'une oeuvre : L'Enéide de Virgile, sorte d'Odyssée à l'envers de la civilisation romaine). C'est encore une épopée fondatrice dans la mesure où on y trouve des valeurs qui formeront le socle de la société grecque (ainsi, comme je l'ai signalé en introduction, on peut peut-être discerner dans l'éloquence du rusé Ulysse le fondement de la rhétorique, des sophistes, et bien sûr de la démocratie, qui reposent sur l'usage habile de la parole afin de convaincre). Pourtant, on voit que L'Odyssée présente de nombreux traits qui marquent un écart singulier avec l'épopée homérique précédente, écart qui a pu faire penser que les deux oeuvres n'étaient ni de la même main, ni de la même période. Mais L'Odyssée n'est pas une épopée ratée : ce qu'Homère semble avoir perdu en enthousiasme épique, il l'a gagné en art de conter.